G. S. VIII
^.-ï;r ^ •:" :«-r-h.;' ■i^?-»'-' '^ '''^'\i-'if<^j' -^-ftp::^.
Mais une chose nous frappe plus encore : l'admiration sincère de Wagner pour cette religion chrétienne que, depuis 1848, il avait si sévèrement jugée.
La religion, d'après lui, renferme un élément divin , d'une vérité absolue : la croyance à la misère, à la caducité du monde et à la possibilité d'une rédemption. Le brahmanisme fit reposer cette foi sur des considérations métaphysiques que seuls pouvaient comprendre les « riches d'esprit » ; le bouddhisme finit aussi par s'appuyer sur des spéculations philosophiques. Il en fut autrement de la religion chrétienne. «Son fondateur n'était passage, mais divin*.» Rien de plus simple que son enseignement; les allégories, les paraboles qu'emploie Jésus s'adressent à l'imagination et au sentiment des « pauvres d'esprit - », qu'elles consolent et forti-
* Religion und Kunst, G. S. X, 2i3 (278).
* Saisissons l'occasion de signaler ce contre-sens que l'on commet habituellement en traduisant ainsi « pau-
fient. Mais les « riches d'esprit » ne surent pas se contenter de cette doctrine toute pratique. De là les argumentations subtiles, la transformation des allégories en mythes et finalement, comme résultat des disputes entre les sectes, les dogmes.
Mais au fond de ces mythes et de ces dogmes n'en subsiste pas moins l'élément divin primitif. Par exemple : la croyance au miracle se trouve expliquée et justifiée par ce fait que le plus grand miracle — on pourrait dire le surnaturel en soi — c'est précisément la conversion de l'homme naturel parvenu à ne regarder le monde que comme une apparence et à nier la « volonté de vivre». Par conséquent, quoi qu'il en soit des spéculations humaines et des formules auxquelles elles donnèrent naissance, l'élément sur-
peres spiritu» par: les gens dénués d'esprit, sans intelligence. II s'agit, dans le texte de saint Matthieu, des pauvres humbles et pieusement résignés. Cfr. Renan, Hist. d'Israël, Tome III, ch. IV: Les Anavim,
naturel, divin, se manifeste dans le changement moral survenu chez les premiers fidèles, et pardessus tout, d'une manière unique, il se manifeste en Jésus, puisque la conversion de la volonté s'est pleinement réalisée en sa personne.
Le Divin s'exprimera donc en Jésus d'une manière anthropomorphique : l'exemple de la pitié parfaite, l'irrésistible modèle de la patience et du désintéressement, n'est-ce pas Jésus, le corps cloué sur la croix, en proie à d'atroces tortures ? Malheureusement on voulut identifier le Divin qui se manifestait dans le sacrifice du tout-aimant Sauveur avec le Jéhovah juif, le Dieu colère et punisseur ; de là, décadence du christianisme et, finalement, athéisme moderne.
Le rôle de l'art est de «sauver» l'élément idéal de la religion, en dégageant du sens littéral des dogmes leur vraie signification et en la traduisant par des images concrètes de plus en plus expressives. C'est ce qu'ont fait les divins artistes Raphaël et Michel-Ange. La poésie,
--^r^- ^^^-AW^'Jr-
esclave de la parole, n'a pu que renchérir, chez Dante par exemple, sur l'exagération des formules dogmatiques. Il était réservé à la musique, indépendante à la fois de la parole et des images visuelles, de traduire de la manière la plus exacte «l'essence même» de la religion.
Dans toute cette interprétation mythique de la religion chrétienne, dans la réprobation de Jehovah et du Judaïsme, dans la prédominance, enfin, donnée à la musique sur les autres arts, nous reconnaissons sans peine l'influence de Schopenhauer '. Elle n'est pas moins sensible
* On s'en convaincra immédiatement en lisant, dans Le Monde etc. les paragraphes 68 et 70, et dans les Suppléments les chapitres XLVIII, XLIX. Voici un passage caractéristique, tiré du chapitre XLVIII: «Il ne faut pas seulement regarder les hommes dans le temps comme des êtres indépendants les uns des autres, il faut concevoir l'idée platonicienne de l'homme qui se rapporte à la suite des hommes de même que l'éternité en soi à l'éternité délayée dans le temps. Si l'on ne perd pas de vue l'idée de l'homme, on s'aperçoit que
dans les deux dernières parties de Religion et Art, qui renferment, elles aussi, des vues du plus haut intérêt.
Wagner fait observer que, consciente de sa déchéance et désespérant d'atteindre le Bien, la volonté humaine se tourna vers le Beau. Mais qu'était-ce que la jouissance esthétique isolée de la sorte, « sinon une bouffonnerie sans cœur » ne remédiant à rien et laissant l'humanité, chez les Grecs aussi bien que chez les plus grossiers Barbares, abandonnée au règne brutal de la
la chute d'Adam représente la nature bornée, animale, . pécheresse de l'homme, celle qui fait de lui un être fini, voué au péché, à la douleur et à la mort. Au contraire, la vie, les enseignements et la mort de Jésus- Christ sont l'image du côté éternel, surnaturel, de la liberté et de l'affranchissement de l'homme. Tout homme est donc, à ce titre et en puissance, aussi bien Adam que Jésus, selon la manière dont il se conçoit lui-même et dont ensuite sa volonté le détermine; de là résulte pour lui ou la mort inévitable, ou le salut et la conquête de la vie éternelle». P. 43;. Cfr. p. 406 du g 68 et p. 424 du g 70.
'^i^ii'v'X
force. «De temps en temps, entre les accès de cette rage de sang, il s'est élevé des sages (Pythagore, par exemple, le maître de la doctrine végétarienne) qui ont constaté que le monde souffre d'une maladie qui le maintient dans un état de décadence croissante. )x Enfin, «parmi les plus pauvres et les plus méprisés du monde, apparut le Sauveur, qui enseigna le chemin du salut, non plus par des doctrines, mais par des exemples. Il donna son propre sang et sa propre chair comme dernier et suprême sacrifice de purification pour tout le sang répandu, pour toute la chair déchirée dans le péché, et désigna à ses disciples le pain et le vin comme repas quotidien : « Prenez cela dorénavant en souvenir de moi!'» Tel est le seul office salutaire de la foi chrétienne : en l'exerçant, on pratique toute la doctrine du Rédempteur*.»
* Religion utid Kunst, G. S. X, p. 23o (297).
^■p- -i^^f^-fWfW^^^'^'iOif^ ' '^^1^
Cette interprétation de TEucharistie comme repas végétarien est tellement fantaisiste que nous n'essaierons point de la réfuter, nous contentant de lui opposer l'admirable fin du premier acte de Parsifal, où les chants qui accompagnent la cène eucharistique expriment la pure doctrine de l'Évangile.
Elle est aussi bien forcée, la manière dont Wagner explique comment la religion chrétienne dégénéra vite en église chrétienne : la cause principale du mal fut qu'obligée de soumettre par la peur des races inférieures, l'Église recourut aux formules juives pour la confection de son dogme...; en somme, «c'est la loi de Mahomet qui est devenue la loi fondamentale de toutes nos civilisations : « Assurément ce n'est pas Jésus-Christ le Rédempteur qui a ordonné à un maître de faire prêcher des aumôniers devant les régiments rangés en bataille ; mais, en prononçant son nom, ceux-ci pensent certainement à laveh ou à Elohim qui haïssait tous les
autres dieux et voulait les savoir soumis par son peuple fidèle *.»
Comment donc expliquer la décadence universelle de l'humanité ? Une violente révolution géologique qui aurait obligé l'humanité à abandonner le régime végétarien et à se nourrir de chair et de sang semble à Wagner l'hypothèse la plus plausible. Il résume ensuite les tentatives faites à diverses époques pour remédier au mal et guérir l'humanité : système végétarien, par exemple, société protectrice des animaux, associations de tempérance, associations ouvrières. De la médiocrité des résultats faut-il conclure à Timpossibilité d'une délivrance ? Nullement, ce serait tomber dans un pessimisme absolu. Or, admettre cette théorie désespérée, c'est abdiquer la dignité humaine : la mission de l'homme étant de se rendre compte, l'histoire en main, des souffrances qui désolent le monde et d'y porter remède en «réparant avec conscience
^ Religion und Kunst, G. S. X., p. 233 (3oi).
le mal qu'engendre l'inconsciente Volonté qui produit l'univers * .»
Cette idée de « rédemption », de « régénération» de Tespèce humaine, voilà précisément ce qui constitue le «noyau» interne % r«âme'» de la Religion et que Wagner cherche à dégager de toute allégorie et de tout «appareil théâtral*».
Distinguons, ne séparons pas! répondronsnous. Si r«appareil théâtral» n'est pas nécessaire à rhumanité, pourquoi Wagner a-t-il réincarné r«âme du Christianisme» en Parsifal? On peut discuter sur les proportions requises; toujours est-il que l'élément sensible est
1 Religion und Kunst, G. S. X., p. 246 (3i6). — Nous expliquerions ainsi dans Parsifal le symbolisme de la lance qui blesse et qui guérit: c'est la même volonté qui nous torture par le désir et qui nous délivre en se niant elle-même.
* «Der edelste Kern», Ibid., p. 247 (Siy); ce qu'il appelle précédemment a die tiefste Grundlage», p. 212 (276), «de n idealen Gehalt des Dogmas», p. 221 (286).
' «Die ailes klagende, ailes sagende, tônende Seele der christlichen Religion» p. 25o (32i).
* «Jenes theatralischen Gaukelwerkes», p. 248 (3i8^
indispensable pour que la conscience humaine se puisse assimiler utilement l'élément idéal. Cet élément sensible, nous le retrouvons dans la personne même du Christ, sa vie, ses actes. Or Wagner, qui, dans l'opuscule Etat et Religion, ne prononce même pas le nom du Christ, le fait revenir constamment sous sa plume dans son dernier Essai. Et avec quel accent d'émotion profonde! «Reconnaissons, dit-il, ayant dans notre cœur la pensée du Rédempteur, que ce n'est point par leurs actions, mais par leurs souffrances, que les hommes du passé nous tiennent de près et sont dignes d'occuper notre pensée, que notre intérêt doit se porter sur le héros vaincu , non sur le vainqueur. Alors même que se réaliserait la régénération de l'espèce humaine, que s'établirait la paix universelle, rayonnement de la paix des consciences, toujours encore dans la nature qui nous entoure, dans la puissance des éléments, dans les manifestations de la Volonté qui ne cessent d'appa-
raître au-dessous et à côté de nous dans la mer et dans les déserts^ dans l'insecte même, dans le ver que nous écrasons sans le voir, nous aurions le sentiment de l'effroyable tragique de l'Existence et chaque jour nous devrions lever les yeux vers le Rédempteur cloué sur la croix comme vers notre suprême et plus noble refuge*.»
* Religion und Kunst, G. S. X, 247 (3i7). — C'est à Enge, près de Zurich, raconte M. KufFerath (Parsifal, 1" édit., p. 168), le Vendredi-Saint iSSy, que Wagner, comme il le dit lui-même plus tard, «entendit ce soupir de la plus profonde pitié qui jadis retentit de la croix sur le Golgotha et qui, cette fois, s'échappa de sa propre poitrine.» En quelques heures, il écrivit les vers si tendrement émus qu'il mit plus tard dans la bouche de Gurnemanz et qui expliquent le charme du Vendredi-Saint, ce jour de l'universel repentir et de l'universel pardon, oîi la nature paraît plus belle, où l'herbe et la fleur arrosées par les larmes du pécheur, sainte rosée, relèvent la tête, où toute créature aspire au Rédempteur et tressaille de joie devant l'homme purifié. Dès ce moment Parsifal était conçu. — Mais, ajouterons-nous, cette impression mystique fut de courte durée; ce n'est que bien des années plus tard qu'elle remplit l'âme du Maître.
' !'*-*;^v«r ^. -• t? >--t i,. *:,^,-. -.>^- "rT^-ï^;,:. .;~^' i^- -''-;. j-v •» *i
Dans la Tétralogie, Wagner avait affirmé l'essentielle immoralité de l'égoïsme de l'ambitieux et du jouisseur, dans Tristan et Iseult Tinsuffisance de l'amour-passion ; aujourd'hui qu'il proclame l'obligation de l'amour-dévouement, est-il étonnant de lui voir tourner les regards vers le Modèle parfait du renoncement et du sacrifice?
Nous croyons donc à la sincérité des sentiments exprimés dans le programme que Wagner composa en 1880 lors de Texécution de l'Ouverture de Parsifal devant le roi Louis II, où il donne lui-même l'explication de ce magnifique morceau :
Amour — Foi — Espérance.
Premier thème : Amour.
« Prenez mon corps, prenez mon sang au nom de notre amour ! » (Répété en diminuant par des voix d'anges).
((Prenez mon sang, prenez mon corps en souvenir de moi!» (De nouveau répété en diminuant).
Second thème : Foi.
Promesse de la rédemption par la foi. Ferme, pleine de vie, se manifeste la foi, énergique même dans la souffrance.
A la promesse renouvelée, la foi répond des célestes hauteurs — comme portée sur les ailes de la blanche colombe — descendant, s'emparant du cœur des hommes toujours plus largement et pleinement, remplissant le monde, la nature entière et alors regardant le ciel, doucement apaisée.
Encore une fois, dans la solitude, s'élève la plainte de l'aimante compassion: l'angoisse, la sueur sacrée du mont des Oliviers, la divine souffrance du Golgotha; — le corps pâlit, le sang coule et brille dans la coupe avec une
lueur de bénédiction, répandant sur tout ce qui vit et souffre la joie de la rédemption par l'amour. . . A voir Amfortas , le gardien souillé du sanctuaire, nous sommes préparés: à la cruelle souffrance de son âme y aura-t-il une rédemption ? Une fois encore nous entendons la promesse — et nous espérons*!
Parsifal est donc une œuvre profondément, essentiellement religieuse, sans impliquer d'ailleurs l'adhésion de Wagner à quelque symbole théologique officiel.
Mais l'homme intelligent, qui éprouve le besoin de se rendre compte de ses sentiments, de sa croyance, ne saurait échapper à la nécessité de formuler ses pensées. S'il ne souscrit point au Credo ^ de telle ou telle Église, force lui est
* R. Wagner, Entwûrfe, Gedanken, etc., p. 106.
2 Lorsque l'Église formule un dogme, elle emprunte ses expressions à la science ou à la philosophie prédominante de l'époque. Par exemple, la doctrine de l'Eucharistie a été formulée par le Concile de Trente
,?■■■■■' <^r. '. .?., ■■y/^v^.^yi&r-:^:^ .J^
de le remplacer par un Credo qu'il invente luimême ou emprunte à quelque puissant esprit. Ce sont les formules de Schopenhauer qu'adoptait Wagner au moment où il composa Parsifal. Dans un appendice à Religion et Art, il reconnaît que la charité exige de la part de l'homme naturel un effort presque excessif. Aussi notre
en termes empruntés aux théories scolastiques. De là dans les dogmes un élément évidemment humain et d'une valeur relative, transitoire. L'immense majorité ne s'en rend même pas compte. Ceux qui sont capables de distinguer entre l'élément divin et l'élément humain dans les définitions dogmatiques — ce dont l'Église ne les empêche point — s'imaginent souvent n'avoir pas la foi parce qu'ils se croient obligés de donner une adhésion absolue à des opinions dont ils connaissent l'inexactitude. L'Église, forcée d'avoir un langage officiel, ne peut cependant changer sans cesse ses formules, ce dont elle aurait, d'ailleurs, le droit. Elle se doit, disait l'Apôtre, «aux Barbares aussi bien qu'aux Grecs, aux ignorants comme aux savants». Et les plus cultivés se sentent trop de la foule par leurs misères physiques et morales pour ne pas avoir la charité de laisser l'Église se proportionner au niveau intellectuel moyen de l'humanité.
civilisation va-t-elle à sa ruine par suite du manque de charité. Mais comment aimer un monde à l'égard duquel on doit entretenir sans cesse des sentiments de méfiance? Comment aimer le prochain, alors que le prochain est ce qu'il y a pour nous de plus incompréhensible ? Qui nous fournira cette compréhension, cette connaissance ? La philosophie de Schopenhauer *. Et Wagner ajoute : « Il n'y a que la charité qui a germé dans la compassion et qui se manifeste dans la compassion jusqu'à l'entière destruction de la volonté propre, qui soit la
^ Was nût:{t dièse Erkenntniss? G. S. X, p. 260 (333). Cfr. p. 256 (329) : a II était réservé à un seul grand esprit — et combien tard seulement — de porter la lumière dans la confusion plus que dix fois séculaire où la conception juive de Dieu avait enveloppé le monde chrétien tout entier. Si le penseur déçu put enfin se tenir de pied ferme sur le sol d'une morale véritable, nous le devons au continuateur de Kant, Arthur Schopenhauer, le philosophe au grand cœur. » Et plus loin il affirme que la philosophie de Schopenhauer doit devenir «le fondement de toute culture ultérieure, intellectuelle et morale».
■^p .•>- ?. "■- "/■ '^r' -ar*'«^-=^s-7;-vî;-;,
■-'fm^ê^i^^
charité chrétienne libératrice dans laquelle la foi et l'espérance sont contenues nécessairement : la foi comme connaissance infaillible et sûre de la signification morale du monde, Tespérance comme conviction consolante de l'impossibilité d'être déçu par cette connaissance'.»
Curieux mélange de christianisme et de schopenhauérisme\ Wagner n'a fait que remplacer une dogmatique par une autre, tant il est vrai que l'homme vraiment intelligent ne saurait s'en passer !
En tous cas, la croyance de Wagner n'est pas moins sincère, pas moins intense, qu'elle ait pour objet la manifestation pratique de la divine charité en Jésus-Christ ou la justification théorique de cette vertu dans le système du philosophe. C'est que le Divin, l'Idéal, lui apparaissait sous cet aspect : l'amour.
Et cela même explique une exagération sou-
» Was mitjt dièse Erkenntniss? G. S. X, p. 260 (333).
PARSIFAL 2l3
vent reprochée à Wagner : avoir fait de Parsifal un «fou'», et en certaines circonstances — ce qui est plus grave — un naïf. De la sorte, pensait-il, la charité manifesterait avec plus d'éclat son efficacité, puisqu'elle suppléerait à l'absence de l'intelligence* et suffirait à elle seule pour faire de Parsifal un héros.
Isoler ainsi la charité de l'intelligence % c'est
i «Der reine Thor». Évidemment, il ne s'agit pas ici de la folie proprement dite. Est-ce seulement du manque d'astuce, d'habileté mondaine? Parsifal est-il un grand enfant, un innocent? Nous croyons cette interprétation insuffisante. La véritable explication, à notre avis, c'est que, pour Wagner, les plus nobles actions comme les plus sublimes idées doivent être spontanées, jaillir de Viitconscient. Voilà pourquoi Wagner nous présente Siegfried (héroïsme physique) et Parsifal (héroïsme moral) comme «ne sachant rien». (Cfr. Parsifal G. S., p. 335, 336. — Siegfried, édit. Schott, p. 8i: «Nichts du weisst); et l'aUnbewusst» de W., p. 40.)
2 iiDurch Mitleid wissend, der reine Thor».
3 On pourrait rapprocher de cette charité aveugle la foi aveugle que Lohengrin, par exemple, exige de Eisa. C'est la même exagération, venant, croyons-nous, de
"p^.-açsr*
v:-%^* »^'^;%^T^::?^j<m'^^^y^Wi'i^^
réaliser une abstraction, émettre un paradoxe. Pris à la lettre, ce paradoxe conduirait à des conséquences déplorables. Dès lors, en effet, Nietzsche aurait le droit d'affirmer que la morale, la religion sont une négation de la vie, un symptôme d'appauvrissement, de dégénérescence de la race humaine; il aurait raison de reprocher au christianisme de tendre à transformer le monde en un vaste hôpital où des malades seraient perpétuellement occupés à soigner des malades. Dès lors aussi deviendrait
ce que Wagner admettait, relativement à la volonté humaine, le déterminisme de Luther, de Hegel et de Schopenhauer. Être libre, pour lui, c'est ne pas subir de contrainte extérieure et obéir à la «nécessité intérieure» de sa nature (Gfr. lettre à Uhlig du 19 janvier 1849, citée par G. Benoît dans Musiciens, etc.. p. 17). De là le caractère presque impulsif de ptusieurs de ses personnages. La doctrine catholique, au contraire, n'a jamais anéanti le libre arbitre devant la grâce, l'intelligence devant la foi , pas plus qu'elle n'a absorbé le monde en Dieu, l'individu dans le Tout, comme cela a lieu dans la plupart des systèmes philosophiques.
PARSIFAL 2l5
insoluble l'antinomie si souvent établie entre la charité et la grande loi de la lutte pour la vie. Au contraire, si le progrès intellectuel se réalise parallèlement au progrès moral, comme les malentendus, les rivalités, les haines viennent habituellement de la vanité, de la susceptibilité, c'est* à-dire de l'inintelligence et de la sottise plus encore que de l'égoïsme, ces causes supprimées, on verrait peut-être s'établir ici-bas l'entente^ l'union pour l'existence.
Si donc Socrate et Platon ont eu tort de n'envisager qu'un seul côté de la question morale, en affirmant que l'homme est méchant parce qu'il est ignorant, il ne faut pas tomber dans l'excès opposé et s'imaginer qu'on guérira la méchanceté sans remédier à l'ignorance. Wagner a eu tort d'incarner ce dernier paradoxe en Parsifal*. Quelle différence avec le Christ de
* Même paradoxe dans le conte populaire de Tolstoï : Ivan l'Imbécile. Cette thèse de la bonté aveugle compte d'ailleurs de nos jours peu de partisans; les œuvres
:--\i^~';i:-!''^<^^fr-^!^^ . ■ ■-. -^
2l6 PARSIFAL
l'Évangile! Jésus est «plein de miséricorde», il est aussi «plein de vérité »; il est « l'Agneau de Dieu», mais aussi «la lumière du monde». Le «fou pur», c'est l'ascète de l'Orient, perdu dans ses rêveries stériles et ne songeant même pas à construire un hospice ou une école. L'homme vraiment charitable, c'est Vincent de Paul joignant à une compassion inépuisable le don d'initiative, la prudence, le sens pratique et tous les talents d'un organisateur et d'un administrateur habile.
Dans quel état d'âme, dans quelles intentions Wagner composa Parsifal, il l'a clairement révélé en racontant cette légende gracieuse et touchante : « Dans la Suède nouvellement convertie, les enfants d'un pasteur entendirent une Nixe chanter au bord d'un fleuve, en s'accom-
à^assistance par le travail qui se multiplient sans cesse peuvent être considérées comme un symptôme de réaction de la Charité intelligente de mieux en mieux éclairée et secondée par la Science.
pagnant sur la harpe. «Chante, chante, lui «crièrent-ils, tu n'obtiendras jamais ton salut ! » La Nixe laissa tristement tomber sa harpe. Les enfants l'entendirent pleurer et allèrent raconter la chose à leur père. Celui-ci les reprit et les envoya porter à la Nixe un message consolant. «Nixe, ne sois plus triste, lui crièrent-ils; notre « père te fait dire que tu peux encore arriver au « salut ! » Alors, pendant toute la nuit, ils entendirent résonner sur le fleuve des accords et des chants si doux qu'on n'avait jamais ouï rien de plus délicieux. — Maintenant le Rédempteur luimême nous invite à chanter nos désirs, notre foi et nos espérances. L'Église chrétienne nous a laissé son plus noble héritage : l'âme du christianisme, qui sait tout plaindre, tout dire et tout chanter. La sainte musique, envolée du temple, pourrait pénétrer et animer la nature, enseignant à l'humanité, qui a besoin de salut, une nouvelle langue pour rendre l'infini '.»
^ Religion und Kunst, G, S. X, p. ibo (32i\
^•!^yr :-'■<■ ^ '">; :',■;•
.,.-. .j:- ,- j~^*(;^- ■^-■■^■i^r^^^^^fty^^W^Prl^-c'jKfTr.^^
2l8 PARSIFAL
C'est dans cette langue divine que Parst/al s'adresse à la pauvre âme humaine toujours inquiète et découragée. Voilà pourquoi cette œuvre restera éternellement belle, éternellement consolatrice, comme l'Évangile dont elle est un écho fidèle et harmonieux.