‹ Le sentiment religieux dans l'œuvre de Richard Wagner [microform]Chapitre 6 sur 12 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

§ I. L'idée révolutionnaire.

Le poème en trois actes: La Mort de Siegfried^ remanié complètement est devenu ce

* G. S. II : Der Nibeïungen-Mythus suivi de Siegfried's Tod, M. Chamberlain fait ressortir de la manière la plus claire les différences profondes qui séparent ces esquisses de V Anneau du Nibelung. Cfr. Le drame wagnérien, p. i68 et suivantes. — U Anneau (Ring) du Nibelung est divisé en un prologue et trois parties destinées à être exécutées en quatre jours, de là son nom de Tétralogie. Nous désignerons les diverses parties par la lettre initiale: R. Rheingold (l'Or du Rhin); W. Walkûre (la Walkyrie); S. Siegfried; G. Gôtterddmmerung (Crépuscule des dieux); — nous renvoyons à l'édition Schott, Mayence et Paris, 1876.

magnifique drame: L'Anneau du Nibelung, dont le texte ^ fut imprimé en i853 et communiqué à quelques amis seulement *.

Cette date a son importance. C'est, en effet, le 14 juin 1848 que Wagner prononça son fameux discours devant les membres de l'Union des Patriotes. Une année plus tard, dans les premiers jours de mai, éclatait l'insurrection de Dresde. Quelle part Wagner y prit-il au juste ? Nous laissons à ses biographes le soin de le déterminer ^.

* La musique de l'Or du Rhin fut terminée en 1854; celle de la Walkyrie en i856; celle de Siegfried en 1869; celle du Crépuscule en 1874.

2 Cfr. Biographie de Wagner par Nohl, ch. IV et les Notes chronologiques de M. Chamberlain &nvV Anneau du Nibelung. Rev. Wagner. 3» année, p. 263.

3 Dans son ouvrage Wagner as I knew him (London- Longmanns, Green and Co. 1892), Ferdinand Praeger cite une lettre du Maître à Edouard Rœckel (frère d'Auguste) dans laquelle on lit ces paroles: «Bien que je n'eusse pas accepté de rôle spécial, cependant j'étais présent partout, surveillant activement l'entrée des

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Ce qui est au-dessus de toute discussion, c'est l'enthousiasme avec lequel il accueillit le mou-

convois... Je fus activement engagé dans le mouvement révolutionnaire au moment de la lutte finale et ce fut un hasard si on ne me fit pas prisonnier avec Rœckel et Bakounine». M. Chamberlain "a élevé contre l'authenticité de cette lettre et en général contre l'exactitude de la plupart des citations de Praeger des objections si fortes (Gfr. Bayreuther Blcetter, années iSgS et 1894), que nous n'insérons ce passage que sous toutes réserves.

D'autre part, dans sa brochure A Vindication (London, Kegan Trench, 1892) composée, elle aussi, pour réfuter un grand nombre des assertions de Praeger, M. Ashton Eilis cite (p. 44) ces lignes tirées de la Vie de R. Wagner (Leipzig, Breitkopf, i883, p. 162) par Richard Pohl : « R. Wagner ne monta pas sur les barricades ainsi qu'on l'a prétendu, mais il avait accepté la «direction musicale» de la révolution; c'est lui qui surveillait le service des signaux, du tocsin. Il organisa aussi l'arrivée des convois et excitait les combattants par ses discours. »

Wagner ne fut point cependant un des organisateurs de l'émeute. Bakounine l'a expressément déclaré au cours de son procès : « Wagner n'a jamais été pour moi qu'un Imaginatif, et bien que j'aie souvent parlé

vement réformiste. Toutefois, étant donné le sens habituel du mot, l'épithète de révolutionnaire ne saurait lui être appliquée sans quelques réserves. Pour s'en convaincre, il faut lire la lettre que Wagner adressait à Ltittichau, intendant des théâtres royaux de Dresde, trois jours après son discours à l'Union des Patriotes ', où il reconnaît combien il a eu tort de proposer à un public si prosaïque cda poétique image» de la royauté telle qu'il la rêvait.

Quelle était précisément cette idéale conception du rôle futur de la royauté ? Le roi, « le

politique avec lui, cependant nous ne nous sommes jamais mutuellement entendus pour une action commune.» (Cité par Hugo Dinger, Richard Wagner's geistige Entwickelung, Leipzig, Fritzsch, 1892; t. I, p. 179I.

^ Hugo Dinger (ouv. précité, p. 107) reproduit intégralement ce discours qui avait été déjà publié par Tappert dans la Biographie de R. Wagner (i883). M. Ashton EUis, dans la brochure précitée, donne une traduction anglaise de la lettre si intéressante à Lûttichau.

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premier, le plus vrai républicain ' » serait-il un simple président de République? Ou bien, au contraire, faut-il se le représenter revêtu comme jadis d'un pouvoir absolu, dégagé des entraves parlementaires *, mais tout dévoué aux intérêts de son peuple, entretenant avec lui de constants rapports, de telle sorte qu'il s'établisse entre la nation et le roi une sorte de coopération pour le bonheur commun ?

Du moins est-il certain qu'aux yeux de Wagner l'organisation actuelle de la société est vicieuse, foncièrement mauvaise et doit être modifiée de fond en comble. L'abolition des conventions, le retour au «purement humain»

^ Cf. H. Dinger, p. 124.

^ Ibid., p. 128, i33. Bien remarquer que Wagner distingue avec soin Kœnigthum de Monarchismus la monarchie constitutionnelle dont il voulait l'abolition. Dans la lettre à Lûttichau, Wagner explique que s'il a prononcé son discours, c'est pour réfuter ce préjuge que l'idée même de République entraîne celle d'abolition de la Royauté.

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détermineront un nouvel ordre de choses où se réaliseront à la fois la réforme sociale et la réforme artistique. Wagner ne les a jamais séparéea.

Tel est le rêve auquel il fait allusion dans les lignes suivantes, où il explique son attitude en 1849 : « La possibilité d'un changement radical dans la constitution de la société sembla se révéler soudain à moi... je me tournai donc vers le nouveau mouvement qui était si plein de promesses pour mon rêve. Mais, après un court examen de ces systèmes, je commençai à être troublé en me demandant si l'élément purement humain, qui était le fondement de la révolution, n'allait pas être perdu de vue au milieu des disputes prédominantes des partis sur la valeur des différentes formes de gouvernement, la différence entre elles étant, après tout, simple question de préférence \))

1 Vœuvre et la mission de ma vie, fin du chap. VII.

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L'esprit de Wagner planait au-dessus des mesquines questions de partis : «Jamais, écrivait-il en i85i, jamais (jusqu'alors 1849) je ne m'étais occupé de politique, à prendre le mot dans son sens strict. Je me souviens que je ne donnai mon attention aux phénomènes du monde politique que dans la mesure où se manifestait en eux l'esprit de la révolution, c'est-à-dire la révolte de la nature humaine pure contre le formalisme politicolégal... C'est seulement lorsque je puis abstraire des phénomènes leur élément formel élaboré d'après les traditions des droits légaux et atteindre leur noyau interne d'essence purement humaine qu'ils excitent ma sympathie. Alors, en effet, je trouve pour m'entraîner le même motif qui me pousse, comme artiste, à rejeter la forme physique défectueuse du présent pour créer une nouvelle forme sensible qui réponde à la véritable essence de l'humanité — forme qui ne peut être obtenue que par la destruction de la

forme physique du présent, donc par la Révolution'.»

On voit dans quelle sphère idéale se mouvait sa pensée. Mais l'utopie contenant en germe le progrès à venir, les hommes à idées sont toujours suspects à ceux qui représentent l'ordre établi; comme d'ailleurs par ses rapports avec Rœckel et sa conduite pendant l'émeute Wagner s'était gravement compromis, il fut exilé non seulement de Saxe, mais d'Allem.agne.

Réfugié à Zurich, il y composa trois de ses œuvres théoriques les plus importantes : Art et révolution, V Œuvre d'art de V avenir, Opéra et drame. Ces travaux d'analyse et de critique, s'ils coûtèrent à sa nature, lui permirent du moins de « dégager son esprit de toute incertitude et de toute confusion^» et de prendre

1 Communication à mes amis, G. S., IV, 3o8, 309

2 L'œuvre, etc., chap. VIII, p. 62.

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pleine conscience du caractère particulier de son génie.

Dès lors cesse en lui toute hésitation. Il s'enfonce, voyageur hardi et infatigable, dans ces vieux mythes aussi mystérieux et touffus que les antiques forêts de Germanie. Il se sent redevenu «l'artiste vrai, sans entraves'*. La gaieté de Siegfried, la joie de vivre et d'agir, remplissent son propre cœur lorsque, après avoir ressoudé les deux tronçons du glaive : la musique et la poésie, il s'élance pour combattre le monstre : l'art faux, corrompu et corrupteur, et conquérir la vierge divine toute grâce et toute lumière, harmonie et vérité. Il entend, lui aussi, l'oiseau chanter dans la forêt, l'être aérien, «vivant symbole de l'âme ^ », qui lui module les grandes pensées sur un rythme mélodieux. Wagner, nous l'avons dit, avait rêvé ce

* L'œuvre etc., chap. VIII, p. 62.

2 Ernst, Richard Wagner et le Drame contemporain, chap. XVI, p. 254.

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beau rêve de justice et d'amour qui hante les esprits élevés et les cœurs généreux, d'où sont sortis et sortiront pour la pauvre humanité toutes les améliorations et tous les progrès.

Ce rêve, il nous le raconte dans le discours du 14 juin.

Après avoir réclamé l'abolition des privilèges aristocratiques et l'établissement d'une sorte de suffrage universel: «Lorsque seront tombées, ajoute-t-il, les inimitiés, les jalousies qui séparent les différentes classes, et que tous ceux qui respirent sur notre chère terre d'Allemagne seront unis en un grand peuple libre, auronsnous atteint le but ? Nous ne ferons que commencer. C'est alors qu'il faudra examiner hardiment, avec toute notre puissance de raisonnement, les causes de misère de l'état social actuel : le roi de la création, Thomme, avec ses hautes facultés physiques, morales, esthétiques, peut-il avoir été destiné par Dieu à être l'esclave

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d'un produit brut et inerte de la nature, du pâle métal?

« L'argent * doit-il exercer sur l'homme, image de Dieu, une tyrannie assez dégradante pour asservir la noble et libre volonté humaine aux passions de l'usure et de l'avarice ? Tel est le premier combat que doit livrer l'humanité misérable et déchue pour reconquérir sa liberté. Cette guerre ne fera couler ni sang ni larmes. La victoire est assurée ; tous désormais seront convaincus de cette vérité : l'humanité atteindra le suprême bonheur quand tous les hommes actifs auxquels la terre peut donner la nourriture se réuniront mettant en commun leurs facultés si variées pour satisfaire, grâce à l'échange du travail, aux besoins les uns des autres et contribuer au bonheur général. Nous reconnaîtrons aussi que la société humaine est

^ C'est l'argent, non la propriété, que Wagner attaque dans ce discours, où il déclare d'ailleurs rejeter l'utopie communiste.

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viciée dans son principe quand l'énergie des individus est restreinte et que leurs forces ne peuvent se développer librement, complètement... Nous verrons enfin que la société se maintient par l'activité de ses membres, et non par la prétendue activité de l'argent. Dieu nous aidera à démontrer et à appliquer ces principes. Alors s'évanouira comme un méchant esprit des ténèbres ce préjugé diabolique de l'argent. Avec l'argent disparaîtra sa séquelle honteuse des usures publiques et privées, des escroqueries du papier-monnaie et des spéculations frauduleuses. Ainsi se réalisera l'émancipation de la race humaine; ainsi s'accomplira la pure doctrine du Christ, qu'on cherche à nous cacher sous la magie d''un dogme inventé à seule fin d'en imposer à un monde grossier de barbares simples d'esprit.))

N'est-ce pas là l'explication du thème étrange qui court d'un bout à l'autre de la Tétralogie et en fait l'unité : il faut rendre l'or aux filles du

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Rhin, rejeter le décevant métal au sein de la nature d'où on n'aurait jamais dû l'arracher; c'est-à-dire : il faut supprimer la richesse, et du même coup la cupidité, l'ambition et les misères sans nombre qu'elles déchaînent sur le monde? Le principe de ces calamités, en effet, c'est le dessèchement du cœur, la mort de tout désintéressement, de tout sentiment généreux, l'égoïsme enfin qu'engendrent fatalement la richesse et le pouvoir. Car, chose digne de remarque, Wagner ne sépare point la cupidité et l'ambition ; il ne s'agit pas seulement de l'or, mais d'une bague d'or assurant à qui la possède l'universelle domination.

Or à quel prix pourra-t-on la conquérir ? En renonçant à l'amour '. Et l'amour une fois éteint

^ R., p. lô, 18, etc. — Il nous est impossible de donner ici une analyse des drames dç Wagner; nous renvoyons donc le lecteur à Richard Wagner par C, Mendès (in-i2, Charpentier), et pour l'analyse psychologique des caractères et l'étude des sources à L'art de R. Wagner

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dans le cœur, on ne recule plus devant aucun crime : Fafner tue son frère Fasolt ; Mime, touché d'abord de compassion pour le malheur de l'infortunée Sieglinde, veut empoisonner, pour s'emparer de l'or fatal, Siegfried, l'enfant même qu'il a adopté et élevé; Hagen, enfin, assassine lâchement le jeune héros. L'or porte malheur à ceux mêmes qui le touchent avec des mains pures et dont le cœur, comme celui de Siegfried, ne connaît point les calculs honteux. Combien forte la malédiction d' Albérich! Combien vraie sa prophétie: Or brillant, pour qui voudra

par Ernst (in-12, Pion), aux très intéressantes brochures : Lohengrin, La Walkyrie, Siegfried, Tristan et Iseult, Parsifal de KufFerath (Fischbacher). Un pèlerinage à Bayreuih par E. de S. Auban (in-12, Savine) contient une excellente appréciation de Parsifal et des Maîtres chanteurs; les Mélanges sur R. Wagner, d'A. Soubies, un intéressant chapitre sur les Fées. Nous ne citons ici que des ouvrages faciles à lire. La bibliographie wagnérienne est des plus considérables; un catalogue général publié récemment comprend 9462 numéros.

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te posséder, plus de joie, plus de bonheur, mais les soucis cuisants et les jalousies terribles, la crainte, la terreur et la mort'!

Mais rien n'égale, dans leur énergique concision, les dernières paroles de Brûnnhilde *, qui sont l'exact résumé de tout le poème : « Elle a passé comme un souffle la race des Dieux... Le trésor de ma science sacrée, je le livre au monde : Ce ne sont plus les biens, l'or ou les pompes divines, les maisons, les cours, le faste seigneurial, ni les liens trompeurs des sombres traités, ni la dure loi des mœurs hypocrites, mais une seule chose qui dans les bons et les mauvais jours nous rend heureux : l'Amour ! »

Telle est bien l'idée de Wagner, du Wagner

* G. p. 83 : « Nicht Gut, nicht Gold, noch gœttliche Pracht, etc.. ». Wagner n'a pas inséré ces paroles dans le texte définitif, mais elles sont conservées en note G. S., VI, 255 (363). S'il les a supprimées, c'est, dit-il, que leur sens lui parut suffisamment exprimé par la musique.

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révolutionnaire de 1849, l'ami de Rœckel et de Bakounine. Qu'on lise ses théories sur l'Amour dans Jésus de Nazareth * ou les tirades exaltées qu'il insérait alors dans le journal démocratique Volksblœtter de Rœckel, en particulier cet article enthousiaste qui parut un mois à peine avant l'émeute de Dresde, véritable dithyrambe en l'honneur de la Révolution *.

Il la représente portée sur l'aile de la tempête, la tête haute, environnée d'éclairs, tenant d'une main le glaive, de l'autre le flambeau, l'œil sombre, dur et menaçant; et cependant, pour qui ose la regarder en face, quel jaillissement d'amour pur, quel rayonnement de bonheur ! Elle s'adresse à tous les souffrants, à toutes les victimes d'une société égoïste : « Je suis, dit-elle, la vie qui éternellement crée et rajeunit!... Je viens détruire le pouvoir d'un seul sur tous, des

1 Voir le g 2 du chapitre précédent.

* Richard Wagner's geistige Entwickelung, von Hugo Dinger, tome I, p, 233.

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morts sur les vivants, de la matière sur l'esprit ; je veux anéantir la puissance des potentats, de la loi et de la propriété. Que l'homme n'obéisse plus qu'à lui-même, que son désir soit son unique loi et sa force tout son avoir ; car il n'y a de saint que V homme libre, et il n'y a rien de plus grand que lui\... Désormais, plus de haine, d'envie, de malveillance, d'inimitiés ! Vous devez tous vous saluer comme frères ; et libres, libres dans votre volonté, libres dans vos actes, libres dans vos plaisirs, vous connaîtrez le prix de la vie ! Je suis le Dieu unique que reconnaissent tous les êtres, le grand Tout qui embrasse la nature entière et lui communique la vie et la joie!» C'est la même thèse que soutiennent de nos jours ceux qui prêchent le retour à la nature '

* Quel admirable symbole du retour à la nature que ces eaux du Rhin envahissant la scène à la fin du Crépuscule des dieux, faisant disparaître à jamais les débris de l'ancien monde, spécialement la Bague et le Tarnhelm images des tyrannies et des hypocrisies de la civilisation actuelle!

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« Les lois, disent-ils, ont été nécessaires : au commencement qu'ils étaient bipèdes, nos aïeux en usèrent comme béquilles. Elles les soutinrent jusqu'au point où nous sommes. Rejetons cet appareil désormais superflu et gênant. Les dogmes et les codes nous ont mis dans le sang la pitié et la justice : aujourd'hui que nous nous en sommes assimilé la meilleure part, ils ne font plus que nous embarrasser de leurs formules. C'est la pulpe des aliments assimilés. Expulsons ces détritus... Débarrassons-nous de cet énorme amas de fictions désormais sans sucs, préjugés dont nous sommes ralentis, qui entravent notre vue et déterminent des fautes fictives en même temps qu'ils légalisent de vrais crimes *.»

On comprend dès lors cette hardiesse si souvent reprochée à Wagner, d'avoir transporté sur la scène les amours illicites d'un frère et d'une sœur, Siegmund et Sieglinde. Sans doute,

^ Maurice Barrés, VEnnemi des lois, p. 278, 280.

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on pourrait observer que dans les mythes primitifs ces mariages entre jumeaux paraissent symboliser l'étroite connexion entre phénomènes simultanés*; on pourrait ajouter que, d'après la Bible elle-même, l'espèce humaine a dû son accroissement à des unions de ce genre ; mais ce serait esquiver la difficulté.

L'intention très nette de Wagner est de symboliser la réaction de la nature contre la convention. Les Ases, dont Odin(=Wotan) était le chef, avaient apporté la civilisation en Scandinavie et remplacé le règne de la force brutale par celui des traités, des lois. Ils avaient en particulier interdit le mariage entre frère et sœur. On comprend dès lors le cas choisi par Wagner : la nature, c'est l'amour vrai de deux êtres chez qui la communauté du sang n'est qu'un symbole de la parenté des âmes ; la convention , c'est

* Dans le cas présent: le Printemps et l'Amour. Se rappeler qu'en allemand amour est du genre féminin. W. p. 21.

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l'esclavage honteux auquel Hunding a soumis Sieglinde et que son égoïsme décore du nom de mariage.

Uniques représentants sur cette terre de la race divine, Siegmund et Sieglinde pouvaient seuls se comprendre. La même flamme céleste brillait dans leurs regards'. Leur amour, ce n'est . pas le vulgaire coup de foudre, mutuelle obsession de deux êtres nerveux et débiles, mais bien l'immédiate sympathie, le don réciproque, irrévocable, de deux coeurs vivant de la même vie.

Fricka, la «protectrice du mariage et des serments sacrés^», dans une longue discussion avec Wotan, attaque violemment cette union de Siegmund et de Sieglinde. Celui-ci lui répond : ce Qu'ont-ils donc fait de mal, ces jumeaux qu'unit l'amoureux printemps? L'amour les a ensorcelés!» Et comme Fricka, mise hors d'elle par

1 W. pp. 6, 9, i6, 23.

2 a Der Ehe Hûterin — Um der Ehe heiligen Eid... ich klage ». W,, p. 28.

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cette absence de sens moral, éclate en reproches : «Tu n'as jamais vu rien de pareil, reprend Wotan avec le plus grand calme, eh bien! soisen témoin aujourd'hui; alors même que cela ne serait jamais arrivé, qu'importe? Sache ce qu'est une union spontanée; souris à cet amour, et bénis le lien de Siegmund et de Sieglinde *. »

On a prétendu que Fricka symbolise la raison, la conscience morale *. Nous ne le croyons pas. Le véritable caractère de l'épouse stérile de Wotan se résume en ces mots : « Tu ne peux comprendre que ce qui se passe d'habitude ^» La convention, la tradition, envisagée par un esprit borné incapable d'admettre des exceptions et de corriger la lettre de la loi par une interprétation intelligente, la coutume maintenue,

2 Dans une lettre à Uhlig (12 nov. i83i) Wagner dit que Fricka représente les mœurs (Sitte), ce qui n'est pas la même chose que la morale considérée sous son aspect idéal, absolu.

3 Stets Gewohntes nur magst du versteh'n. W., p. 3i.

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protégée, parce qu'elle est la coutume, et non point à cause de l'élément rationnel qu'elle peut renfermer, tel est son domaine.

Quant au mariage de Wotan et de Fricka, il s'explique aisément : le pur instinct (Wotan) serait un torrent dévastateur s'il n'était contenu, dirigé, par l'ensemble des conventions sociales. Mais, pour s'unir à Fricka, Wotan a dû sacrifier un de ses yeux * ; c'est-à-dire qu'il ne voit qu'un seul aspect des choses, Taspect conventionnel, utilitaire; Vautre, l'aspect vrai de la libre nature, lui échappe à jamais -.

Pourtant Wotan a aimé Erda la Sagesse éternelle %• il a fait effort vers l'intelligence ; aussi conserve-t-il comme un souvenir, une vague intuition d'un ordre de choses supérieur * où le

^ R., p. 22. — G., p. 6 représente, au contraire, le mythe primitif.

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mariage, par exemple, ne serait point réglementé par des lois établies par les plus forts en vue de leurs commodités et intérêts : « Sacrilège, s'écrie-t-il, le serment qui unit deux êtres qui ne s'aiment point ! * » Fricka se voile la face, déclarant qu'envers et contre tous elle défendra les justes noces.

La scène serait comique si le redoutable problème qu'agitent les deux époux n'était, au fond, celui de l'amour libre, thèse chère à plus d'un réformateur*, dont nous trouverons, du

2 Çn peut appliquer à Siegmund et Sieglinde ce que M. Gaston Paris dit si justement à propos de Tristan et d'Iseult : « C'est en somme, on le voit, la théorie du droit de la passion, chère aux romantiques, la théorie du droit de l'expansion individuelle, chère à des poètes et à des penseurs contemporains. Cette théorie, sous quelque forme qu'elle se présente, est aussi périlleuse que séduisante, mais elle constitue, avec la théorie opposée du devoir et de la soumission, un des pôles entre lesquels oscillera éternellement la vie morale de l'humanité. Le grand danger qu'elle

reste, au cours de ce poème, une réfutation inattendue.

Et non seulement la hiérarchie sociale, les lois, la propriété, le mariage seront modifiés, transformés par la Révolution; l'ordre religieux lui-même sera renversé et détruit. Wagner inscrit en tête de la dernière partie de la Tétralogie ce titre significatif: Crépuscule des dieux *.

offre, c'est que, faite pour des natures et pour des situations exceptionnelles, elle peut être et elle est souvent invoquée en dehors des conditions qui seules pourraient la faire admettre : ces conditions, les poètes les imaginent sans peine, mais elles se rencontrent rarement dans la vie et on est trop facilement porté à les croire réalisées pour soi. » Revue de Paris, i3 avril 1894, p. 176.

^ L'expression est empruntée à VEdda. Mais dans VEdda, le crépuscule est suivi de la renaissance de certains dieux; pour Wagner, Vhumanité doit remplacer toute divinité. — Dans la première esquisse de Wagner, les dieux étaient réintégrés dans leur ancienne situation de maîtres du monde et un chœur entonnait les louanges de Wotan. Cfr.-G. S. II, 166 {214). Brûnnhilde et Siegfried (voir aussi la fin de Siegfried^s Tod) s'élançaient dans les joies éternelles du Walhall.

Jusque-là le Dieu de Wagner, bien que conçu ; '

de façon un peu vague comme «le Dieu de la joie et du bonheur, le Dieu qui a créé la musique * », reste néanmoins distinct du monde, conscient, personnel; désormais — on reconnaît là l'influence de l'école hégélienne et des théories de Feuerbach* — il se confond avec la force éternellement créatrice de la nature, qui trouve dans l'homme son expression suprême. J

Wotan, le maître des dieux, disparaîtra, et avec lui toute la cour céleste : à l'homme désor- ?

mais appartiendra la domination du monde, à « l'homme libre, fort et noble, tel que la nature l'a fait ^ ». Siegfried, resplendissant de jeunesse et

* Ein glûcklicher Abend, G. S. T. I, p, 149.

^ Cfr. l'ouvrage précité d'Hugo Dinger, t. I, chap, V, g 2. Comparer, par exemple, le style du discours à l'Union des patriotes (1848) avec celui de l'article sur la Révolution (1849) °ù la nature et l'homme ont remplacé Dieu.

3 L'Œuvre, etc. chap. VII, p. 48, 49; chap. VIII, p. 55, 56.

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de force, symbolise rhumamté nouvelle. Wotan a pressenti son avènement et l'a prédit à Fricka: «Tu ne comprends que ce qui se passe à l'ordinaire, mais ma pensée se porte sur ce qui ne s'est jamais vu. Écoute : ce que les dieux ne peuvent faire, ce qui m'est impossible à moimême, il l'accomplira, le héros dégagé de toute protection divine, affranchi de la dépendance des dieux * !» A sa fille Brûnnhilde il tient le même langage et salue d'avance le héros absolument libre qui ne s'est jamais incliné devant la puissance divine, agit avec une pleine spontanéité et « se crée lui-même ' » .

Voyez Siegfried s'élancer dans la forêt, brandissant le glaive qu'il a forgé de ses propres mains: «Rien ne me retient, s'écrie-t-il, rien ne me lie.... Je n'ai ni patrie, ni maison, ni biens; je n'ai reçu que mon corps, et je l'use à la

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peine! Je n'ai qu'une épée et c'est moi qui l'ai faite*! »

Un jour il rencontre Wotan. Le dieu essaye de lui barrer la route avec la lance sur laquelle sont gravées les Runes * symboles des traditions religieuses et sociales de la vieille humanité : « Arrière, s'écrie Siegfried, aurai-je toujours un vieux sur mon chemin ?» Et d'un coup de son épée, il fait voler en éclats la lance de Wotan... « Va donc, reprend le dieu, je ne puis plus te retenir' !»

2 a Heil'ger Vertreege Treue-Runen schnitt in den Schaft er ein.» S., p. 24. Cfr. p. 25 et G., p. 6, 7 ; R., p. 27. Les Runes désignent non seulement les caractères runiques, mais une collection de sentences pratiques et de règles morales concernant la vie simple des vieux Germains. Il est probable que dans le cas présent il s'agit aussi de formules magiques (cfr. Runen^auber, R., p. 33) assurant à Wotan la domination sur les dieux, les géants et les nains. On trouve dans VEdda (Chant de Sigurdrifa) d'intéressants exemples de ces deux sortes de Runes que Sigurdrifa (Brûnnhilde) enseigne à Sigurd (Siegfried).

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Et « l'homme libre » poursuit sa marche triomphante.

Mais quelle est donc cette «œuvre» dont parle si souvent Wotan *, et que seul l'homme libre pourra réaliser ?

Nous touchons ici au cœur même de la philosophie de Wagner, à sa conception métaphysique du monde. Dans la Tétralogie, l'idée métaphysique et l'idée révolutionnaire sont étroitement mêlées, comme les fils d'or que tressent les Nomes.

§ 2. — L'idée métaphysique

Est-ce atavisme, curiosité naturelle, dégoût de nos philosophies ? Toujours est-il que nous aimons à nous reposer de nos analyses subtiles et de nos raisonnements compliqués dans les images naïves et si voisines de la nature où se

1 W., p. 3i, 40; S., p. 78: M erlôsende Weltenthat ».

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reflètent les croyances antiques : le soleil par- . courant l'azur céleste représenté par le Voyageur au manteau bleu, à l'œil unique ', le tonnerre, par le lourd marteau de Donner, Tarc-enciel devenu le pont splendide jeté entrera terre et le Walhall *.

En maint endroit le dieu n'est pas encore complètement dégagé du phénomène dont il est la personnification: l'arrivée de Wotan ne fait qu'un avec celle du vent, de la tempête, et dans le nuage éclairé par la foudre paraît la Valkyrie.

Toutefois, quand on aborde l'étude d'une mythologie aussi antique que celle des Germains et des Scandinaves, il faut bien se garder d'y

^ Wotan (Odin, Wodan, racine Wehen, FaTjji'. ir,\L'.) était originairement le dieu de la tempête; il finit par être considéré comme le dieu suprême; il reçut alors les attributs du ciel : le manteau bleu avec des étoiles d'or représentant l'azur; le chapeau qui voile son front, le nuage qui cache le soleîl; l'oeil unique, le soleil (Cfr. l'œil du soleil, R., 73, S,, 70; G., 63, etc).

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Il8 l'anneau DU NIBELUNG ou TÉTRALOGIE

vouloir retrouver nos conceptions modernes. Nous ne pouvons prononcer le mot dt'eu sans qu'immédiatement resplendisse aux yeux de l'esprit cet Idéal de perfection morale qu'avaient entrevu les Sages de la Grèce et que l'Évangile a rendu populaire.

Nos ancêtres barbares ne s'élevaient point si haut. Quelques-uns, sans doute, subissaient dans leur raison et leur conscience cette influence supérieure qui leur faisait soupçonner par delà leurs dieux un Destin, une Justice, une Loi; la foule se contentait de personnifier les forces tour à tour bienfaisantes et hostiles de la nature et d'entretenir avec elles des rapports intéressés. Notre langage religieux fourmille de métaphores qui furent prises à la lettre par nos pères. N'est-ce point par atavisme, qu'au lieu de nous recueillir et de rentrer en nous-mêmes, instinctivement, quand nous parlons de Dieu, nous levons les yeux vers le ciel :

l'anneau du NIBELUNG OU TÉTRALOGIE IIÇ

Aspice hoc sublime candens quem invocant omnes

[Jovem *.

Ces vieux mythes, en traversant la conscience et l'imagination de Wagner, ont subi de profondes transformations. Pour lui, Wotan n'est plus seulement le ciel, la lumière ou le soleil, mais bien la force productrice de la nature, la volonté créatrice^, infatigable, inépuisable, déterminant dans le monde le mouvement incessant du tourbillon vital.

Mais c'est une volonté purement instinctive, dont le but unique est de se conserver, de se développer, de se défendre contre les forces adverses. Cette volonté se traduit chez Wotan

1 Ce vers d'Ennius est bien commenté par Cicéron De natura Deorum, 1. II, § XXV.

2 Evidemment il ne s'agit pas ici de création ex nihilo. — Pour Wotan, renoncer à créer, c'est renoncer à sa puissance, à son être; quand il est décidé à cette abdication, il s'écrie : « Zu schauen kam ich, nicht zu schaffen!» S,, p. 44.

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I20 l'anneau du nibelung ou tétralogie

par un insatiable désir de domination, qui le pousse à faire construire par les géants le Walhall, à la fois palais luxueux et forteresse redoutable'.

L'orgueil égoïste de Wotan, c'est la faute originelle- d'où découlent tous les malheurs du monde. Bien avant qu'Alberich ait arraché l'or aux filles du Rhin et forgé Tanneau fatal, Wotan a conclu avec les géants un traité sacrilège : en échange du burg qui lui assurera toute sécurité, il leur a promis Freïa, la gracieuse déesse; à l'amour il a préféré le pouvoir.

Dès lors la volonté créatrice est viciée dans son fond : l'instinct naturel a fait place à la

* R., tout le commencement de la 2» scène, et p. 73.

* a An allem was war, ist und wird, freveist, Ewiger, du! » R., p. Sg. Ces paroles sont adressées à Wotan par Alberich à l'occasion du rapt de la bague, mais ce vol se lie d'une manière indissoluble à l'épisode de Freïa, p. 20, 36... Cf. du reste l'apostrophe de Brùnnhilde aux dieux: « Erschaut eure ewige Schuld!» G., p. 83.

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convention intéressée. Il faut s'attendre à toutes les catastrophes. Voici, en effet, que Wotan dérobe lâchement Tor au Nibelung; pour conserver l'anneau, gage de la souveraine puissance, il abandonne Freïa. Sa soif de domination est à ce point ardente, inextinguible, que pour s'assurer appuis et défenseurs il s'épuise en créations nouvelles. Mais ces nouveaux êtres : Siegmund, Sieglinde, les Walkyries, ce ne sont que les reflets de lui-même, c'est toujours lui sous d'autres formes \ ce sont les mêmes

* Il s'ensuit que la véritable unité de la Tétralogie, ce n'est pas l'unité ejffeVfewre qu'établit entre les quatre parties du drame l'idée de l'or dérobé aux Filles du Rhin, passant de mains en mains et définitivement rejeté dans les eaux du fleuve, c'est une unité intérieure résultant de ce que les quatre parties ne forment qu'une seule a action intérieure», une seule et unique tragédie qui se passe, en réalité, dans la conscience de Wotan, c'est-à-dire l'âme du monde. Cette tragédie, c'est la lutte incessante, acharnée, entre les deux tendances fondamentales d'où découlent tous les événements du monde : l'égoïsme et le renoncement.

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aspirations inassouvies, les mêmes angoisses, les mêmes désirs torturants: «Détresse! détresse ! » s'écrie Siegmund, fils de Wotan. Et Fricka jette à la face de son époux ce cruel reproche: «Cette détresse, c'est ton œuvre ! ' »

Depuis que la volonté créatrice a fléchi et abandonné la direction que lui traçait sa nature, depuis qu'elle a substitué à l'impulsion naturelle, à l'amour, les conventions artificielles, les «traités» factices, les lois qui protègent ses jouissances égoïstes, le mal et la douleur sont au cœur des choses. Désormais, l'être qui obéira à sa nature viendra se heurter à la loi et en deviendra la victime, Wotan en a fait de bonne heure la douloureuse expérience : il a tressailli de joie en voyant Sieglinde et Siegmund s'aimer de l'amour vrai qu'inspire la nature ; de la libre et joyeuse union de ces deux forces issues

directement de lui-même, il espérait voir jaillir une force, une vie plus intense; mais l'impassible Fricka lui rappelle les exigences de l'ordre établi: et voilà Wotan réduit à l'affreuse nécessité d'ordonner la mort de Siegmund!

Comme il comprend alors sa faute ! Comme il regrette amèrement d'avoir abdiqué sa liberté! Comme il voit clairement que l'organisation actuelle des choses est mauvaise dans son principe, qu'il faut changer l'orientation du monde : éclairer l'instinct par l'intelligence et, de l'égoïsme qui ne sait que piller ou tuer, revenir à l'amour qui donne et vivifie ! Lui qui tremblait jadis à la seule pensée que sa domination pût courir quelques risques, abdique aujourd'hui, de plein gré, ce pouvoir égoïste et criminel. Non seulement il se résigne à sa déchéance, mais il la désire, il l'appelle; de tous ses vœux : « Disparais donc, splendeur divine, éclat trompeur! Écroule-toi, palais que j'ai bâti ! Mon ouvrage, je l'abandonne !

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124 l'anneau du nibelung ou tétralogie

Je ne réclame plus qu^une seule chose : la fin ! la fin ! ' »

Ainsi, Wagner affirmait à bon droit que la Tétralogie était «l'expression artistique la plus complète de ses vues sur le monde * ». Il y a là, en effet, toute une philosophie qu'on a pu croire inspirée de Schopenhauer. Il faut remarquer cependant que le texte de la Tétralogie fut terminé en i852, l'année même où Herwegh fit connaître à Wagner les théories du philosophe de Francfort '. Wagner se prit d'enthousiasme pour des idées qui présentaient avec les siennes de grandes analogies et envoya de suite à Scho-

' Lettre à Uhlig, du 3i mai i852.

3 Cfr. Wagner und Schopenhauer, par Hausseger (Leipzig, Reinboth), note p. 4. — a Le 23 décembre i852, Wagner terminait le poème de VAnneau du Nibelung et, pendant la nuit de Noël, il en fit la lecture chez le DrWille... Il fit imprimer un petit nombre d'exemplaires... puis, le II février i833, il les envoya à Liszt pour qu'il en fît la distribution. » Noufflard, R. W. diaprés lui-même, t. II, p. 23i, 232.

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penhauer un exemplaire de V Anneau du Nibelung en témoignage « de remercîment et de vénération».

De profondes différences séparent toutefois la conception philosophique de Wagner des théories de Schopenhauer.

L'auteur du Monde comme représentation et comme volonté suppose à l'origine des choses une «volonté de vivre» (un effort, une souffrance par conséquent * et un mal par essence) qui se réalise, s'objective à différents degrés dans les êtres divers dont se compose le monde. Une telle volonté pourvoit les créatures de mille moyens de conservation et de défense : l'intelligence, par exemple, est un auxiliaire puissant pour la conservation de l'individu et la propagation de l'espèce. Mais l'homme possède un

^ Là est le sophisme de Schopenhauer, Tout effort n'est pas une souffrance, un mal. L'effort n'est une souffrance que quand il y a disproportion entre l'activité dépensée et l'activité disponible.

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surplus, un excédent d'intelligence qui n'est pas utilisé au service de la volonté. Il en usera pour se rendre compte de son état misérable et secouer le joug de cette volonté tyrannique. La contemplation esthétique commence la délivrance qui s'achève par la pratique de la morale et de l'ascétisme, par l'entière négation de la volonté de vivre.

On croit assez généralement que cette négation se traduit par un néant absolu. Il semble bien, en effet, que logiquement il en devrait être ainsi ; mais à maintes reprises * Schopenhauer affirme qu'il s'agit seulement d'un néant relatifs d'une négation de l'état actuel qui est lui-même, avec toutes ses misères et ses souffrances, une véritable négation. Si l'on voulait à tout prix, ajoute Schopenhauer, se faire de cet état une idée positive , « il n'y aurait point d'autre

1 Le monde, etc., T. I, g 68, p. 4i5; g 71; T. III, chap. XVIII, p. 10; chap. XLVIII, p. 420, 424; chap. L, p. 452, 455.

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moyen que de se reporter à ce qu'éprouvent ceux qui sont parvenus à une négation complète de la volonté, à ce que l'on appelle extase, ravissement, illumination, union avec Dieu, etc.; mais (cet état) n'appartient qu'à l'expérience personnelle; il est impossible d'en communiquer extérieurement l'idée à autrui'.»

L'analogie entre Wotan et la «volonté de vivre» est évidente; de part et d'autre, c'est la même force suprême , « volonté », « désir - » toujours en mouvement, attestant par des créations sans nombre son inépuisable fécondité. Mais Wagner ne l'envisage pas comme mauvaise dans son essence ; s'il qualifie parfois Wotan ' de-« sauvage », de « furieux », il insiste non moins sur son désir ardent d'une meilleure organisa-

^ Le monde, etc., T. I, g 71. •

2 R., p. 19, 28, etc..

3 R., p. 69. — S., p. 77. — G., p. 35, etc..

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tion du monde, sur ses aspirations vers l'intelligence * et l'amour '.

L'intelligence véritable, la raison, est personnifiée non dans Fricka, mais dans Erda, celle

* S., p. 74. Voir surtout W., p. 3? : Zu wissen begehrt es den Gott, etc.

^ W., p. 37 : « In der Macht gehrt'ich nach Minne », p. 43: «Du liebst Siegmund... », p. 76, 77: a So thatest du was so gern zu thun ich begehrt». Ce sont les Nains qui personnifient dans la Tétralogie l'envie, la haine, les passions basses. C'est le nain Âlberich qui renonce à l'amour, R., p. 18, mais non aux jouissances sensuelles, R., p. 17; à prix d'or, il séduit une femme; il a d'elle un fils, Hagen, le meurtrier de Siegfried: a Des Masses Frucht, dit Wotan, hegt eine Frau; des Neides Kraft kreiss't ihr im Schosse: das Wunder gelang dem Liebelosen », W., p. 42. On sent dans ces paroles l'opposition de caractère entre Wotan et Alberich; Wagner l'a nettement exprimée par les mots: Schwarzalben, Schwarz-Alberich contrastant avec Lichtalben, Licht-Alberich (Wotan), S., p. 22, 23. Quant à l'opposition entre Hagen et Siegfried, cfr. G., p. 38 : « Hasse ich die Frohen, freue mich nie! » s'écrie Hagen. « Hagen, mein Sohn, hasse die Frohen! » répond Alberich en vrai pessimiste.

«qui sait tout*», dont le rêve «plein de pensées * » symbolise si bien la vérité cachée dans le sein de la nature et que seul l'effort — la volonté de Wotan — peut évoquer et amener à la pleine conscience. C'est Erda qui prédit à Wotan la fin de son règne: et pourtant elle demeure soumise à Wotan; celui-ci, à son gré, l'appelle ou la fait disparaître, et il lui déclare nettement qu'elle doit être anéantie avec lui ^. Il serait facile de traduire la scène entière avec les

^ (iDie ailes weiss», W., p. 3". — a Allwissende ! Urweltweise ! » S., p. 73, 74, 76.

' o Sinnendem Schlafe — wissendem Schlaf», S., p. 73. — « Mein Schlaf ist Trâumen, mein Trâumen Sinnen, mein Sinnen Walten des Wissens », S., p. 74. — Ce rêve de Erda symbolise la connaissance inconsciente, deux termes qu'il serait contradictoire d'unir si l'on n'entendait point, comme Hartmann, par inconscient une forme de connaissance toute diffé' rente de la nôtre et dont nous ne pouvons nous faire aucune idée.

3 o Urmûtter-Weisheit geht zu Ende : dein Wissen verweht vor meinem Willen », S., p. 77.

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formules de Schopenhauer : l'intelligence fait comprendre à la volonté qu'elle doit se nier elle-même, et la volonté, s'anéantissant par le renoncement, anéantit en même temps l'intelligence.

Toutefois, malgré ces ressemblances, il existe entre les deux théories une différence capitale.

Pour Wagner, la nature est bonne dans son ' fond. Ce n'est pas l'être en tant qu'être, le désir en tant que désir * qu'il réprouve, mais le désir transformé en ambition, en avarice, en basse envie, se défendant par la force brutale, entravant par des conventions la libre nature. Qu'elle redevienne libre, cette nature, et la délivrance est opérée. Siegfried ne représente point une puissance opposée à Wotan; il descend de

* De même, ce n'est pas l'intelligence en tant qu'intelligence, mais l'intelligence froide, isolée de l'amour, représentée par Erda couverte de givre, que Wagner appelle la source de tous nos soucis : a Urmûtter- Furcht! Ur-Sorge.'n S., p. 78.

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Wotan*; il est, lui aussi, sa volonté, mais sa volonté affranchie, indépendante*. Surtout Siegfried n'a rien d'un ascète: il ne s'abîme pas dans la contemplation, il agit et ne pense qu'à une chose : courir à de nouveaux exploits ' ; il n'a point renoncé aux plaisirs du monde, il est la personnification de la joie de vivre, de la gaieté débordante; il n'a pas maudit l'amour, comme le Nibelung — ou comme Schopenhauer — c'est l'amour qui l'instruit, le transforme et en fait le véritable représentant de l'humanité nouvelle.

Jusqu'au moment où il réveille Briinnhilde, Siegfried ne possède, en effet, que la force physique, dont la brutalité, il faut l'avouer, est à peine voilée par les charmes de sa jeunesse. Le

^ S., p. 82: nKûhner Spross... liebt ick von je deine lichte Art».

* Ce qui n'a pas lieu pour Siegmund, comme Fricka le fait observer à Wotan, W., p. 32.

3 G., p. 10: « Zu neuen Thaten...»

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sens moral paraît lui faire complètement défaut. Mais Brtinnhilde, fille de Wotan et de Erda, a hérité de sa mère la divine sagesse ; bien plus, le jour où elle n'a pas craint de résister aux ordres de Wotan, où elle a maintenu contre lui Vautre aspect des choses ', le point de vue de la vérité et de la sincérité, et condamné les tergiversations, les lâchetés d'un esprit esclave des conventions intéressées, ce jour-là son intelligence s'est révélée comme conscience morale affirmant l'obligation supérieure de la justice et de la bonté. Voilà la science suprême que Brûnnhilde cherchera à communiquer à Siegfried * ; chez lui, dès lors, la conscience s'alliera à la force physique ; l'amour réalisera ainsi dans le jeune héros la parfaite harmonie de l'intelligence et de la volonté.

Mais tout cela se passe ici-bas, en cette vie.

* G., p. 10: «Was Gœtter, etc.

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Évidemment, une telle foi à la nature, à l'amour, à l'humanité, n'a rien de commun avec le cauchemar pessimiste.

Absorbé dans ses déductions abstraites, Schopenhauer a perdu de vue la réalité '. S'il avait tiré ses conclusions d'une manière rigoureuse, c'est l'absolu néant qu'il aurait dû proposer comme l'unique rédemption possible. Par une heureuse inconséquence ^, il attribue à la négation de la «volonté de vivre» le caractère d'un néant relatif, avouant par là même que cette farouche «volonté de vivre» n'est pas l'essence même de l'être, mais une forme accidentelle, transitoire, impliquant une exagération, une déviation, une déchéance à laquelle des tendances contraires :

* Cfr. Hausseger, op. cit., p. 40.

* Tout s'expliqua lorsque Schopenhauer reconnut dans ses Suppléments que la volonté n'est que le phénomène le plus intime de la chose en soi, non la chose en soi elle-même. Cfr. Le Monde, etc., T. Ill,chap. XVIII. p. 10.

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désintéressement, justice et pitié, peuvent et doivent remédier.

Wagner, par ses propres réflexions, était arrivé à de semblables conclusions. Tout aussi profonde que celle de Schopenhauer, sa théorie est bien plus logique et à la fois plus proche de la réalité. Son âme d'artiste lui donnait de la nature, de sa beauté et de sa bonté, un sentiment trop vif pour qu'il ne découvrît point, sous ses défaillances, ses merveilleuses ressources de transformation et de perfectionnement indéfini.

D'instinct, il a senti ce que nous affirmons, nous, après de pénibles, recherches, à savoir que la question sociale ne trouvera jamais de solution si on l'isole de la question morale^.

* « Un état d'esprit, non des lois, voilà ce que réclame le monde; une réforme mentale plus qu'une réforme matérielle. Il ne faut pas rêver d'installer les hommes dans une règle qui leur impose le bonheur, mais de leur suggérer un état d'esprit qui comporte le

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