‹ Le sentiment religieux dans l'œuvre de Richard Wagner [microform]Chapitre 7 sur 12 · WM · texte numérisé non relu

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La métaphysique de Wagner n'est donc pas le résultat d'une spéculation vide, elle s'appuie sur la constatation du conflit entre l'égoïsme et l'amour. Ses conclusions sont d'ordre essentiellement pratique : l'amour seul peut racheter, sauver Thumanité, réaliser ce «grand oeuvre d'universelle délivrance » après lequel soupirait Wotan*.

Par amour, entendez ici non l'amour physique, instinctif, intéressé, mais l'amour dans son sens le plus élevé, amour dévoué^ prêt à la souffrance et au sacrifice, de l'homme pour sa compagne, qui ensuite déborde et se répand sur ses enfants, ses amis, enveloppe la patrie, l'humanité tout entière *. Ce qu'on appelle l'amour

bonheur... Qui nous fera aimer les hommes? Quand le bien-être et la perfection des autres Moi nous paraîtront-ils une condition du développement complet de notre Moi?» Barrés, VEnnemi des Lois, p. 23o.

1 Erlœsende Weltenthat, S., p. 78.

^ Voir en particulier, le passage à^Art et climat (i85o), G. S., III, 218 (266), qui commence par ces mots :

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libre ne serait le plus souvent que la liberté du caprice et de la jouissance égoïste ' ! Certes, s'il fut jamais un amour spontané, c'est celui de Siegfried pour Briinnhilde, passion joyeuse et saine, mais hélas ! de courte durée, fleur sauvage aux couleurs vives, mais éphémères.

Brunnhilde adresse au jeune héros les adieux les plus tendres : « Si tu veux me conserver ton amour, s'écrie la noble femme, souviens- toi de toi-même ! Souviens-toi de tes hauts faits ! Souviens-toi du feu sauvage qui embrasait le rocher et que tu as traversé sans frémir !... Souvienstoi du serment qui nous unit! Souviens-toi de la fidélité qui remplit notre âme ! Souviens-toi

« Die Mittlerin zwischen Kraft und Freiheit, die Erlœserin ohne welche die Kraft Rohheit, die Freiheit aber Willkûr bleibt, ist somit die Liebe...» Impossible de ne pas appliquer ces mots: Mittlerin, Erlœserin, à Brunnhilde.

* Lust und Laune, dit très bien Fricka, W., p. 29; elle se trompe seulement dans l'application qu'elle fait de ces paroles à Siegmund et Sieglinde.

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de rameur qui est notre vie même * ! » Siegfried répond par des promesses enthousiastes. Quelques heures à peine sont écoulées, le voilà séduit, fasciné par les charmes de Gutrune *. Il y a même une sorte de contradiction entre le rôle idéal que doit remplir Siegfried et sa conduite effective. Pour y échapper, Wagner a eu recours à l'artifice du philtre versé par Hagen '. L'idée morale est bien claire : l'amour de pure sensibilité, si passionné qu'on le suppose, reste une émotion vive qu'une autre émotion vive détruit en un instant. A la passion doit se joindre un élément supérieur qui en fasse la noblesse et en assure la durée.

On chercherait vainement cette élévation, cette constance en Siegfried, nature fruste, où la liberté est encore asservie par l'instinct. C'est dans la conscience plus délicate de Brûnnhilde

^ G., p. lo.

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que ces vertus vont se manifester. Hélas ! devenue femme, elle connaîtra, elle aussi, l'heure mauvaise où l'amour instinctif, égoïste, apparaît sous la forme sauvage de la jalousie et de la vengeance. Avec Hagen et Gunther, l'amante, folle de douleur, complotera la mort du héros '. Mais Brûnnhilde, dans sa première existence, est la personnification des aspirations nobles et généreuses de Wotan^. Aussi impénétrable, aussi froid que la cuirasse d'argent qui le protège, son cœur n'avait jamais tressailli qu'au bruit de la bataille. La cruelle détresse de Siegmund et de Sieglinde chassés, poursuivis, maudits des dieux et des hommes, et leur amour

* G., p. 60, 61, 62: Racheschwur.

2 Elle est sa volonté, W., p. 3o, 36, 48, 71, 72, la moitié de son âme, W., p. 79; l'expression de sa pensée la plus intime, W., p. 71 ; S., p. 90; mais cette pensée n'est pas che^ elle, comme che:{ Erda, séparée de l'amour; c'est par l'amour qi/elle arrive à la pleine conscience, S., p. 89, 90; c'est en face du bûcher qu'elle s'écrie : « Maintenant, je sais tout] n G., p. 83.

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plus immense encore que leur misère, et cette fidélité que rien ne peut ébranler, y ont fait jaillir un sentiment nouveau, la pitié : « Je vois quelle détresse navre ton cœur; ta sainte angoisse, je la sens M » La vierge sublime n'hésite plus. Tout entière elle se consacre à la défense, au salut de Siegmund et de Sieglinde, et sacrifie sans hésiter ses privilèges divins *. Plus tard, en

* W„ 52. Chose étrange! c'est aussi dans le cœur d'une déesse que le vieux Mage de Chaldée, l'auteur du poème de Gilgamès, fait naître ce sentiment sacré de la pitié : « Dans ces âmes antiques partagées entre l'amour et l'amitié, déjà se fait jour la pitié, sentiment mystérieux, né, s'il faut en croire ce sage de Chaldée, au cœur d'une femme, mais épelé d'une façon intelligible par une voix d'homme. A sa femme, visiblement émue de la souffrance de Gilgamès, Samas-napistim adresse cette parole sublime dans sa simplicité : a Tu souffres, je le vois bien, de la souffrance de l'humanité. » Une épopée babylonienne par J. Sauveplane, Revue des Religions, mai 1893, p. 25i. La copie du poème de Gilgamès date du VII» siècle avant notre ère.

* Nous ne pouvons résister au désir de transcrire ces lignes que nous écrivait M. Paul Desjardins : « ...Quel

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face du bûcher de Siegfried, elle immolera joyeusement sa vie même. Dès lors tout égoïsme a disparu. Ce n'est plus l'amante qui parle en Brunnhilde, c'est la prophétesse inspirée '. Elle chante l'hymne de la délivrance universelle. L'œuvre rédemptrice est accomplie ; non pas seulement l'œuvre négative : la disparition de l'antique ordre de choses dont Siegfried a donné le signal en brisant l'épieu de Wotan, mais bien l'œuvre positive : l'avènement d'un monde nouveau qui ne connaîtra point les anciennes mi-

pur et substantiel aliment que cette notion du vrai amour! Qui aime le plus dans la Walkyrie'i Malgré la tendresse si profonde et douloureuse de Siegmund et de Sieglinde, c'est Brunnhilde qui aime le plus puisque son amour poussé jusqu'au sacrifice est désintéressé absolument. Développer ce mythe admirable du Prométhée-femme expiant sa pitié, quel bien cela ferait à beaucoup de femmes éprouvées, dans des conditions obscures, tantôt par le chagrin et tantôt par la tentation. Il faut que ce symbole de Brunnhilde sur son rocher enflammé soit vivant et actif en elles. » 1 G., p. 83.

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sères. L'égoïsme est vaincu, puisqu*enfin un cœur a vraiment et pleinement aimé !

Siegfried, l'Homme fort et libre, Brunnhilde, la Femme aimante et dévouée, symbolisent ainsi les deux aspects de la Nature humaine idéale : liberté et amour, force et bonté.

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Pendant la période qui s'écoula entre la rédaction et la composition musicale du Crépuscule des dieux, Wagner avait ajouté au premier texte quelques paroles destinées, disait-il, à donner aux strophes finales une forme plus expressive ; elles étaient mises sur les lèvres de Brûnnhilde prête à se jeter sur le bûcher :

«Je ne dirigerai plus mon vol Vers les fêtes du Walhall.

Savez-vous où je pars?

Je quitte ce monde - du -désir;

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Je fuis à jamais ce monde - de - l'illusion ;

Je ferme derrière moi les portes

De l'éternel devenir.

Celle qui est devenue clairvoyante,

Délivrée de (la nécessité de) renaître,

S'envole vers le monde sacré qu'elle-même a choisi.

Vers le but où s'achemine (tout ce que renferme) l'univers,

Vers ce monde où il n'y a plus ni désir, ni illusion.

Savez-vous comment je suis arrivée à gagner

La fin bienheureuse

De tout ce qui est éternel ?

Les souffrances profondes

D'un amour en deuil *

M'ont ouvert les yeux :

Je vis finir le monde!*».

Un lecteur tant soit peu au courant de la doctrine de Schopenhauer en constate de suite ici l'influence.

Toutefois, le sombre pessimisme de Schopen-

* «Moi, il fallut que le plus pur fdes hommes"\ me trahît, pour qu'une femme acquît la toute-science. » G. p. 83.

* Ces vers sont conservés en note, G. S., VI, 255 (363).

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hauer * est en si complet désaccord avec ce que l'on sait du courage, de l'énergie de Wagner, de sa gaieté, de son entrain, de son peu de goût pour l'ascétisme, que beaucoup ont peine à concevoir l'admiration enthousiaste qu'il manifesta pour les théories du philosophe de Francfort.

Chassé d'Allemagne, désabusé de son beau rêve d'absolue liberté et de fraternité universelle, Wagner traversa, il ne faut pas l'oublier, une crise de découragement, de désespoir^ dont sa correspondance a gardé des traces irrécusables: « Je suis retombé dans mon ancien mal, écrit-il à Uhlig le 12 janvier i852, et le diable m'a. repris ! Aucun remède ne me guérira de l'horreur des impressions extérieures... Cruellement et clairement je vois, je sens que rien ne pourra me satisfaire, que je n'aboutirai à rien... Tout projet m'apparaît de suite dans le vide de sa

1 Nous parlons de son pessimisme absolu, non du pessimisme relatif de sa seconde manière.

réalisation impossible... O Dieu! combien dur, ennuyeux, stupide me semble ce monde, dont je me détache de plus en plus ! Il ne me reste que le repentir de m'être mis en rapport avec lui ! Et comme ce repentir est cruel ! Je me ronge et me rongerai jusqu'à ce que, pour apaiser ma faim, je ne laisse plus rien de moi-même. A vrai dire, il y a longtemps que je me ronge ainsi ! Quand je fais un retour sur ma vie, je dois reconnaître qu'il m'est venu du dehors peu d'aliments capables de nourrir une âme aussi affamée que la mienne ! Jamais, même un seul moment, je n'ai eu la sensation complète de la douceur du bien-être. Rien que des angles auxquels je me suis heurté, rien que des pointes où j'ai posé le pied !...*»

' R. W. Briefe an Uhlig, Fischer, Heine, p. 144. — Consulter aussi le chap. XI du second volume de R. Wagner diaprés lui-même, par G. Noufflard (Fischbacher, 1893) : L'évolution pessimiste. — Dans la Lettre sur la musique, p. XLIX, faisant allusion à l'époque

Comment s'étonner, après cela, que Wagner applaudît aux anathèmes de Schopenhauer contre le désir d'être, la volonté de vivre, et accueillît avec empressement une doctrine qui lui fournissait l'explication métaphysique et comme la justification théorique de son état d'âme ?

Aussi, dans une lettré à Liszt, parle-t-il de Schopenhauer sur le ton du panégyrique : « Ma musique avance lentement; à côté de cela, je me suis exclusivement occupé d'un homme qui, par ses seuls ouvrages, m'est apparu comme un présent du ciel dans mon isolement: c'est Arthur Schopenhauer, le plus grand philosophe depuis Kant, dont il a, comme il le dit lui-même, développé à fond les pensées. Les professeurs allemands l'ont ignoré volontairement pendant quarante ans ; à la honte de T Allemagne, c'est

qui suivit l'exécution de Lohengrin à Weimar (i85o), Wagner oppose ses «dispositions pessimistes» à son «optimisme antérieur».

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un critique anglais qui Ta récemment découvert. Comparés à lui, Hegel et consorts ne sont que des charlatans ! Son idée fondamentale, la négation finale de la volonté de vivre, est d'un sérieux terrible, seule pourtant elle peut nous délivrer. Elle n'était pas nouvelle pour moi *, et nul ne la conçoit s'il n'a pas vécu d'elle; mais personne autre ne me l'avait rendue si claire. Parfois je me rappelle les tempêtes de mon cœur, son effort terrible par lequel, contre ma volonté, il se rattacha à l'espoir de vivre ; oui, souvent encore recommence l'ouragan; du moins

* « Lorsque Wagner composa ce poème de V Anneau du Nibelung, il ne connaissait pas encore la philosophie de Schopenhauer, mais je crois pourtant qu'il serait difficile de caractériser l'état d'âme de Wotan dans la scène finale de la Walkyrie plus exactement qu'en disant que c'est là « la négation de la volonté de vivre». Chamberlain, le Drame wagnérien, p. 182. — Cfr. le u Selbstvernichtung n, G. S., IV, 332 (404). L'interprétation de M. Chamberlain est absolument justifiée par ce que dit Wagner dans un passage relatif à VAnneau du Nibelung, G. S., Vllî, 6 (11).

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ai-je trouvé maintenant ce qui peut l'apaiser, ce qui me rend le sommeil dans les nuits d'insomnie: le désir intime, profond, de la mort; pleine inconscience, anéantissement complet, disparition de tous les rêves... seule délivrance définitive !

« J'ai souvent reconnu tes idées ; tu les exprimes autrement parce que tu es croyant, mais je sais que tu penses tout à fait la même chose... Quand je lisais Schopenhauer, j'étais presque toujours avec toi ; mais tu ne t'en es pas aperçu. Ainsi, je mûris toujours : ce n'est que comme passe-temps que je joue encore avec l'art.

«Par amour pour mes plus beaux rêves de vie, pour le jeune Siegfried, je dois bientôt encore achever les Nibelungen. . . . Mais, comme dans mon existence je n'ai jamais goûté le parfait amour, je veux à ce plus beau de tous les rêves élever un monument (composer un drame) dans lequel, du commencement à la fin, cet amour puisse une fois pleinement se rassasier :

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j'ai dans la tête un Tristan et Iseult, la conception musicale la plus simple et la plus opulente; avec le « drapeau noir » qui flotte à la fin , je veux me couvrir pour mourir *. »

Wagner nous suggère ici lui-même la véritable explication de son Tristan. Ce serait mal comprendre, en effet, une telle oeuvre, de n'envisager en elle que l'intérêt dramatique ou l'émouvante peinture d'une passion qui, ardente dès l'origine, va toujours croissant jusqu'à l'extase finale et le dernier soupir d'Iseult -.

^ Briefwechsel ^wischen Wagner und Lis^t, 2. B., p. 45. Quelques semaines auparavant il lui écrivait : « Le monde est mauvais, mauvais, foncièrement mauvais. N'ayons pour lui aucune considération, ni pour l'honneur, la gloire et autres bagatelles... Tel est mon état d'esprit. Et ce n'est pas un mouvement irréfléchi, il est ferme et solide comme le diamant. Seul il me donne la force de traîner le fardeau de la vie! Je hais d'une haine mortelle toute apparence : je ne veux plus espérer, c'est se tromper soi-même! » Ibid., p. 43.

* Lire ce que nous avons déjà dit au sujet de Tristan et Iseult dans notre deuxième chapitre.

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La faculté de compréhension en Wagner était trop vaste pour qu'il pût renfermer sa pensée dans les limites d'un/«// divers. Il ne lui suffisait même point de donner à ses créations une portée générale, en nous montrant, par exemple, dans l'âme de Tristan et d'Iseult les sentiments humains portés à leur plus haut degré d'exaltation. Le tragique, en effet, pour lui, n'était point dans certains événements exceptionnels, dans certaines situations anormales de l'existence humaine, mais bien dans la vie elle-même ', qui est effort, lutte et souffrance.

Sous le drame psychologique se cachera donc un drame métaphysique, sans que pour cela Tristan et Iseult soient moins frémissants de passion. Loin de se contrarier et de se nuire, les deux drames se pénétreront mutuellement dans l'œuvre d'art comme dans la réalité et por-

^ « Die ungeheure Tragik dièses Welten-Daseins», comme il le dira si bien plus tard dans Religion und Kunst, G. S., X, 247 (3 17).

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teront ainsi à son comble l'intérêt pour toute âme qui saisit le symbolisme des événements et des êtres.

A la rigueur, on pourrait sans doute ne voir dans les premières paroles du grand duo du second acte * que l'expression d'une passion ardente et absolue. De même, on pourrait comprendre en dehors de tout système métaphysique les reproches adressés au temps et à l'espace : « O ennemie de ceux qui aiment, distance maudite ! ô mortelle lenteur du temps paresseux ! - »

Mais lorsque éclatent les anathèmes au jour, à la lumière, l'interprétation psychologique se trouve prise à court et apparaît tout à fait insuffisante. La torche qu'Iseult foule aux pieds sera, si l'on veut, un symbole de la lumière de la con-

1 Nous nous servirons pour les citations de la traduction de Tristan éditée par Wagner lui-même dans Quatre poèmes d'opéras. Le duo auquel nous faisons allusion se trouve p. 179.

2 Ibid., p. 180.

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science morale éteinte dans son âme, mais une telle explication ne pourrait suffire aux passages suivants :

Tristan: « C'est le jour, c'est le jour qui, t'enveloppant de ses rayons, me dérobait Iseult et la portait, afin qu'elle ressemblât au soleil, dans la splendeur et la lumière des honneurs souverains. . . L'astre dont les reflets éblouissants illuminaient mes tempes de leur éclat, le brillant soleil des honneurs mondains me pénétra le front, insinuant jusqu'au sanctuaire le plus reculé de mon cœur les vaines délices de ses rayons. . . Oh ! alors nous étions déjà voués à la nuif: le Jour sournois et prompt à la haine pouvait nous séparer par ses artifices, mais non plus nous tromper par son mensonge. De son vain éclat, de sa lueur hautaine se rient les regards que la nuù a consacrés ; sa vacillante lumière n'aveugle plus nos yeux de ses lueurs passagères. Pour qui a retrouvé avec amour la nm't de la mort, pour qui son profond mystère

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est devenu familier, les mensonges du jour, gloire et honneur, puissance et richesse, malgré leur éclat imposant, sont déjà dissipés comme une subtile poussière de soleil... Au milieu des vaines erreurs du jour un seul désir lui reste, une ardente aspiration vers cette nuit sainte, où l'éternelle, l'unique vérité, la volupté d'aimer lui sourit ! * »

Et voici que tout à coup, au milieu d'une analyse presque réaliste de la passion *, surgit, dégagée de tout symbole, l'idée métaphysique : « Le monde et ses fascinations pâlissent, s'écrie Tristan; le monde que le jour éclaire de sa lueur trompeuse, le monde spectre décevant que le jour place devant moi ; et c'est moi-même qui suis le monde ^. »

M. Chamberlain * préfère traduire : «. Quand

^ Lire intégralement le passage p. i8o à 184.

2 P, 184: a Descends sur nous, nuit de l'amour, etc. »

* Rev. wagn., 3^ année, p. 11.

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mon œil s'éteindra... alors je serai moi-même le monde.» — if Cette phrase , ajoute-t-il, comme celles qui la précèdent et qui la suivent , a un sens excessivement vague ; c'est le désir de la mort, un besoin immense de se dissoudre, de se fondre en un tout, d'être enveloppé par lui, de s'étendre à travers l'infini, « de rêver dans les espaces immesurables. » Tout cela ce sont des sentiments, non des pensées logiques. »

Déplorable malentendu! répéterons-nous ici. Comme si nous parlions d'autre chose que des sentiments indissolublement liés à la pensée et comme si, en pareille matière , la philosophie pouvait s'abstraire du sentiment !

Nous consentons parfaitement à interpréter ce passage par le texte de Wagner que cite M. Chamberlain: «La vie et la mort, l'importance et l'existence du monde extérieur, tout ici dépend uniquement "des mouvements intérieurs de l'âme*. » Dans le délire de la passion, en effet,

* Lettre sur la Musique, p. LXI.

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le monde disparaît, il ne présente plus aucun intérêt, il n'existe plus.

Ce que nous tenons à affirmer hautement, c'est que cette interprétation psychologique n'épuise point la richesse de la pensée de Wagner. Qu'on ne l'oublie pas : Wagner, à cette époque, venait de lire Schopenhauer avec enthousiasme. Or les associations constantes : vie — lumière — personnalité; mort — nuit — inconscience, ne prennent toute leur valeur que si on les rapproche de la théorie individualiste du philosophe de Francfort: «Z,^ monde est ma représentation^ », une construction de ma sensibilité, de ma pensée consciente; que ma conscience s'évanouisse et le monde disparaît.

Dès lors nous saisissons la signification exacte des symboles du yo«r et de la «M//: la conscience psychologique, la pensée avec ses formes re-

1 Le monde comme volonté et représentation; premières paroles du Livre I, § i.

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présentatives, voilà le jour et ses illusions ; la nuit, au contraire, c'est la suppression de la conscience et, par suite, des apparences sensibles et de la personnalité.

Aussi, lorsque Tristan s'éveille sur son lit de douleur, en même temps que la conscience de lui-même et la perception de ce qui l'environne, il retrouve sa passion, son désir ardent de revoir Iseult: «Je ne suis pas resté où je me suis éveillé, dit-il à Kurwenal. Mais où suis-je resté? Je ne saurais te le dire. Je n'y ai pas vu le soleil, je n'y ai vu ni terre ni gens ; mais qu'y ai-je vu? Je ne saurais te le dire. J'étais dans un lieu où j'avais été dès longtemps, où je m'en vais pour jamais : dans le vaste empire de la nuit universelle. Là une seule science nous reste: le divin, l'éternel et primitif oubli. Com- • ment en ai-je perdu le sentiment avant-coureur? Avide et vague souvenir, est-ce toi qui m'as poussé de nouveau à la lumière du jour? Ce qui seul m'était resté, une ardente flamme d'amour,

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m'enlevant au délicieux crépuscule de la mort, me ramène à la lumière qui fait luire encore pour toi, Iseult, sa clarté décevante' .»

La nuit, c'est donc bien l'oubli des choses extérieures et de l'individualité propre. Dès ici-bas, l'amour nous procure cet oubli , mais c'est un oubli momentané. Seulement à la mort disparaissent d'une manière définitive ces illusions qu'on nomme: représentations sensibles, divisions du temps et de l'espace, séparation des personnalités.

Cette dernière question, nous la retrouvons agitée au milieu des épanchements les plus tendres -, dans ce délicieux ergotage métaphysique sur la valeur d'une particule :

» P. iq6.

2 p, i86 à i88. Texte allemand, G. S., VII, 5i (72). — Nous ne contestons en aucune manière que Wagner, dans le choix de ses expressions : jour, nuit, se soit inspiré des poètes du moyen-âge. Nous affirmons seulement qu'il a singulièrement enrichi le sens de ces termes. Par exemple, le couplet de Gottfried de Stras-

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« Iseult : Notre amour ne s'appelle-t-il pas Tristan et Iseult ? Ce petit mot charmant, cet et, ce lien d'amour ne serait-il pas, si Tristan mourait, anéanti par la mort ?

bourg sur les mots tnein et dein que M. Kuffèrath {Tristan et Iseult, p. i8o) rapproche du passage que nous allons citer n'a évidemment aucune portée métaphysique. Ueinbewusst de Wagner, au contraire, est le résumé de toute une philosophie. Les partisans de l'interprétation exclusivement psychologique pourraient nous objecter, par exemple, ce passage de Ueber Staat und Religion : a Dièses eben ist das Wesen der wahren Religion, dass sie, dem tâuschenden Tagesscheine der Welt ab, in der Nacht des tiefsten Innern des menschlichen Gemûthes als anderes, von der Weltsonne gânzlich verschiedenes, nur aus dieser Tiefe aber wahrnehmbares Licht leuchtet. » (G. S., VIII, 25 (33.) Nous répondrions en renvoyant au contexte où l'idée schopenhauérienne revient sans cesse et donne seule le sens complet de ces expressions, à cette phrase, par exemple: «Ihr innerster Kern (der Religion) ist Verneinung der Welt, d. h. Erkenntniss der Welt als eines nur auf einer Tâuschung beruhenden, flûchtigen und traumartigen Zustandes, sowie erstrebte Erlôsung aus ihr, vorbereitet durch Entsagung, erreicht durch den Glauben», p. 20, (27).

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« Tristan : Qu'est-ce qui succomberait à la mort, sinon ce qui nous sépare, ce qui empêche Tristan d'aimer Iseult toujours, de vivre pour elle seule éternellement ?

« Iseult : Et si ce petit mot et était anéanti, la mort de Tristan ne serait-elle pas la mort même d'Iseult ?

c( Tristan : Alors nous serions inséparés, unis à jamais, sans fin, sans réveil, sans crainte, sans nom dans le sein de l'amour, ne vivant plus que pour l'amour... Je ne suis plus Tristan et tu n'es plus Iseult. Plus de noms qui séparent : une connaissance nouvelle, une flamme nouvelle qui s'allume ; une seule âme et une seule conscience {einbewusst) pour l'éternité ! »

Il faut rapprocher cette expression unité de conscience (einbewusst) de cette autre : inconscience (unbewusst) *. Elles se complètent mutuellement. L'existence future, en effet, peut

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