‹ Le sentiment religieux dans l'œuvre de Richard Wagner [microform]Chapitre 8 sur 12 · P. 210. —G. S., VII · texte numérisé non relu

P. 210. —G. S., VII

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être considérée sous un aspect négatif, en tant que cessation (««-bewusst), anéantissement des formes actuelles de la conscience humaine, mais ce changement n'entraîne pas la destruction absolue de toute conscience. Comment concevoir cette forme nouvelle, quelle idée positive se faire de l'autre vie? «Une seule âme, une seule conscience», répond Wagner, plus de séparation des personnalités (^m-bewusst) . Et, sans être infidèle à la pensée de Schopenhauer, Wagner précise, désignant l'amour ' comme essence de cette nouvelle manière d'être au sujet de laquelle Schopenhauer s'était refusé à rien déterminer -.

Toutefois — et voilà la grande différence entre la doctrine de Wagner au moment où il composa Tristan, et son ancienne thèse de la Tétralogie — ce n'est plus en cette vie, sur cette

1 « Endlos ewig — ein-bewusst ; — heiss erglûhter Brust — hôchste Liebes-Lust! » G. S., VII, 5i. (72). * Le Monde, etc., T. I, g 71.

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terre, que Tamour accomplit son œuvre rédemptrice. Ici-bas, l'amour, par suite de la séparation des personnalités, est fatalement uni au désir ; or le désir, c'est la souffrance, c'est la plaie qui arrache à Tristan des gémissements désespérés ' et le fait courir au-devant de la mort *. La mort seule peut délivrer l'amour de ses entraves matérielles, seule elle peut lui donner toute sa pureté et sa pleine efficacité.

Que nous sommes loin du temps où, sous l'influence de l'école hégélienne, Wagner exaltait cet amour conjugal qui se développe, s'épanouit en amour pur de l'humanité ! Désormais il n'est plus question d'enfants, d'amis, de patrie, d'humanité... Tristan ne voit en ce monde qu'Iseult, et Iseult Tristan. Sans s'inquiéter du sort de l'humanité, sans même savoir s'il existe une humanité, par le seul fait de leur amour

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réciproque consacré par la mort, ils parviennent au salut, au bonheur infini.

Dans la première rédaction de son poème (i855), Wagner avait opposé «à Tristan le héros de la passion, Parsifal le héros du renoncement. Au troisième acte, au moment où Tristan est étendu aux pieds d'Iseult aspirant à la mort et ne pouvant mourir, Parsifal apparaissait en pèlerin et cherchait à consoler les amants perdus dans leurs extases désolées * .»

Au printemps de i856, Wagner esquissait un drame bouddhique: Les Vainqueurs^, où «le

^ Parsifal par KufFerath, p. i6i. — Pour les dates, Cfr. Notes sur Parsifal de M. Chamberlain, Rev. wagn., 2» année, p. 220.

2 R. W. Entwûrfe, Gedanken, p. 97. Dans le chapitre intitulé a La Genèse » de son bel ouvrage sur Parsifal, M. Kufferath explique comment l'œuvre suprême de Wagner est la synthèse des deux drames restés à l'état d'ébauche : Jésus de Najareth et Les Vainqueurs. Les Vainqueurs (i856) étaient un poème purement bouddhique. C'est aussi la doctrine négative

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Parsifal du renoncement reparaissait sous le nom d'Ananda, Ananda le héros du renoncement à l'amour, l'ascète de l'Orient, le pur absolu».

Le renoncement, l'ascétisme hantaient, en effet, l'esprit de Wagner, à cette époque où il subissait à la fois l'influence de la doctrine du Bouddha et des théories de Schopenhauer. Dix années plus tard, il reprendra ce thème du renoncement de Parsifal, mais un nouveau changement se sera opéré dans sa pensée.

Au premier abord, il est vrai, Parsifal ressemble singulièrement à Ananda, mais quand on prend la peine de pénétrer jusqu'à l'âme, d'étudier les motifs intimes, quelle différence entre le chrétien et l'ascète bouddhiste! Parsifal ne

de Schopenhauer qu'exprimait Wagner en ces paroles qui terminaient Parsifal dans la première rédaction :

« Grande est la force du désir, Plus grande la force du renoncement.»

s'oublie lui-même que pour penser aux autres, pour travailler sans trêve, sans relâche, au salut de ses semblables; la contemplation, l'extase sont comme un bain où il retrempe ses forces, mais c'est à l'action, à l'action incessante* qu'il consacre toute son énergie; enfin, s'il renonce aux douceurs de l'amour, c'est qu'il entrevoit un amour plus noble où la jouissance intense fait place aux joies austères du dévouement.

Plus complète encore est l'opposition entre Parsifal et Tristan : Wagner, dans son dernier drame, a restitué à la vie un but, une valeur dès ici-bas; il a proclamé de nouveau et incarné dans Parsifal le devoir qui s'impose à tout

* Lire dans Parsifal le cantique des Chevaliers à la fin du premier acte. Le caractère ^o%\\Xî, agissant de la pitié de Parsifal est admirablement exprimé dans ces paroles que Parsifal lui-même adresse à Amfortas à la fin du troisième acte: a Bénie soit ta soufifrance! Car la pleine énergie (Kraft) de la compassion, et la force (Macht) du plus pur savoir, c'est elle qui les donna au Simple irrésolu.»

homme de s'occuper des autres et même de s'oublier, de se dévouer pour les autres.

Comment expliquer ce revirement d'idées?

Est-ce seulement son instinct d'artiste, son goût inné pour la vie et l'action qui ont soutenu et sauvé Wagner dans ce périlleux voyage à travers les doctrines pessimistes de l'Orient et de l'Occident? Faut-il évoquer le souvenir des événements heureux * qui mirent fin à tant d'agitations et d'épreuves et firent resplendir dans son âme cette lumière du bonheur qui transfigure toutes choses ?

L'explication serait suffisante si Wagner n'avait fait que revenir sur ses pas et nous avait donné en Parsifal un second Siegfried. Or il n'en est rien. L'évolution de la pensée de Wagner — comme toute évolution vraie — pourrait être symbolisée non par une circonférence où la ligne

* Son amnistie et sa rentrée en Allemagne; l'amitié du roi de Bavière; le mariage avec M™" de Bùlow.

retourne au même point dans un plan toujours le même, mais bien par une spirale : la ligne revient à un point semblable à une hauteur toujours plus grande.

Il ne faut donc point s'arrêter aux différences dans le décor extérieur, par exemple au contraste si facile à établir entre l'or du Rhin et le Graal *, entre le palais de Wotan et le temple de Monsalvat ; l'opposition est plus profonde ; elle réside dans l'idée fondamentale des deux ouvrages : d'une part, indépendance absolue de Siegfried par rapport à la divinité, condition indispensable de son œuvre rédemptrice*; de l'autre, au contraire, dépendance de Parsifal par rapport à Dieu qui le choisit ', l'envoie, le sou-

* Cfr. Ernst, p. 291. — Wagner a indiqué lui-même et expliqué ce symbolisme dans les Wibelimgen, G. S., II, i5o (194) : a Aufgehen des idealen Inhaltes des Hortes in den heiligen Gral. »

* Voir ci-dessus chapitre IV, fin du g i.

^ « Den ich erkor » Parsifal, paroles de la prophétie. — Si l'on veut comprendre à fond Parsifal, il ne faut

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tient et transforme toute sa vie en un vrai miracle de la grâce divine.

L'idée religieuse a fait sa réapparition dans l'esprit de Wagner, communiquant à l'œuvre suprême du poète-musicien sa propre sublimité. Parsifal, la fleur du génie de Wagner, est comme une rétractation du Crépuscule des dieux écrite à un âge où l'expérience plus complète des choses et des hommes décourage des paradoxes tranchants et des négations absolues, où l'âmej, moins absorbée par l'exubérance de sa propre vie, moins distraite surtout par la séduction des réalités matérielles, découvre au fond d'elle-même une foi qui s'ignorait et contre laquelle elle a douloureusement et trop longtemps lutté.

pas l'isoler de l'écrit théorique Religion et Art que Wagner composa à la même époque; nous résumerons cet écrit dans le chapitre suivant.

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