INFLUENCE DE L0RPIU8ME
l' lionimc, dans le doute qui le saisit à la pensée de sa lin, a besoin de croire ; et l’assurance qui lui est donnée à ce sujet est accueillie j)ar lui avec une reconnaissance mêlée de tristesse, car il apprend aussi combien ce que la mort épargne est incomplet et faible.
Après avoir admiré dans Homère tant d’images de la grandeur morale, on est surpris de voir à quel point sa conception de la vie future est grossière et matérielle. « Déesse, chante la colère d'Achille, fds de Pélée, colère funeste, qui causa mille maux aux Grecs, précipita chez lladès les âmes valeureuses de nombreux héros et les livra eux-mêmes en proie aux chiens
et aux oiseaux >< Lux-mêmes, c’est leur corps avec
leur sang, avec leurs nerfs, avec le principe et les agents de leur force, il faut même dire de leurs passions et de leur intelligence. Car voyez quelle est la nature de ces âmes qui accourent à l'évocation d’Ulvsse. Avant d’avoir bu du sang des victimes, elles sont là sans connaissance et sans souvenir, images inconsistantes des êtres qui ont autrefois existé. C’est ce sang qui, versé dans leurs membres décolorés, y ranime pour quelques instants le sentiment et l'intelligence. L’existence véritable est donc attachée au corps; en se séparant de lui, elle n’obtient pas une délivrance, comme l’enseignera, à la suite de Pythagore et de Platon, tout le spiritualisme : elle souffre une diminution qui équivaut presque à l’anéantissement, car de la science qu’un être humain a possédée il n’a plus rien, et des passions qui l’animaient il ne garde plus qu'un appétit bestial qui l'enlraine invinciblement vers ce sang chaud et fumant comme vers une source de vie. Tel est encore l’empire du corps, même
après sa destruction. 11 se survit à lui-même; c’est de lui que vient cette forme vide et impalpable où se retrouve celui qui a vécu sur la terre, sorte de type créé pour chaque individu par la nature et qui ne doit plus périr. On dirait en effet que, dans l’homme, la partie inviolable et sainte soit le corps, à titre de parcelle de la divine nature, comme étant une des œuvres enfantées en elle-même par son incessante création. C’est bien là, semble-t-il, le fond de la ixiligion des funérailles. Il n’y a pas de loi plus obligatoire que celle qui prescrit de rendre aux siens les derniers honneurs, ni de vengeance plus haineuse que le refus de sépulture, ni de châtiment plus redouté que l’exclusion du sol de la patrie prononcée contre les restes du coupable.
Hector expirant rassemble ses dernières forces pour demander un tombeau à son vainqueur : « Je t’en supplie par tes genoux, par ta vie, par tes parents, ne m’emmène pas auprès des vaisseaux des Grecs pour être déchiré par les chiens ; mais accepte l’airain et l'or que t’offriront en abondance mon père et ma mère vénérable, et rends-leur mon corps, pour que chez moi les Troyens et les épouses des Troyens me rendent les honneurs du bûcher ’. » Achille est impitoyable; la mort du meurtrier ne peut suffire au vengeur de Patrocle. De même, il faut à la patrie outragée une satisfaction qui dépasse les limites de l’existence présente. C’est ce qui explique dans Eschyle l’arrêt du conseil souverain de Thèbes contre Polynice qu’il condamne à être « jeté hors de la ville sans sépulture pour servir de proie aux chiens, comme dévastateur
J. Itiadr , XXII, ,133.
INFLUENCE DE L'ORPHISME.
de la terre cadinéenne » El, quel que soit le dessein particulier de Sophocle dans Antigone, son Créon ne manque pas de mettre en avant la même idée : « Quant à son frère, Polynice, cet exilé rebelle qui voulait anéantir par la flamme sa patrie dévastée et les dieux de la cité, s’abreuver du sang de sa famille et emmener ses concitoyens en esclavage, il est interdit à tout habitant de cette ville de l’ensevelir et de le pleurer ; il faut qu’il reste sans sépulture, misérable pâture des oiseaux et des chiens*. »
Ce sont les droits de la guerre, cette négation violente et nécessaire des premiers devoirs de l’humanité, ce sont ceux de la patrie, celle puissance absolue qui, au nom des droits de tous, dispose souverainement des droits de chacun. Mais ceux qu’unissent les liens de la famille ou ceux qui n’ont pas brisé les liens de la cité, sont enchaînés aux devoirs funèbres. Ils sont soumis aux réclamations du corps, quand il aspire vainement à la lin marquée par la nature, c’est-à-dire à ces rites qui, après la vie, le remettent, dans le sein de la terre, à la garde des divinités productrices, à laquelle il faut qu’il soit rendu, comme la graine tombée de l’arbre après que la üeur et le fruit se sont desséchés. De son repos dépend le triste repos de cette âme à demi matérielle, qui l’a quitté en emportant avec elle, comme un vêtement inséparable ou comme le moule de son indéfinissable substance, la forme qu’il avait au moment de la mort. Tant qu’il n’a pas reçu la satisfaction qui lui est due, ou bien elle reste gémissante sur le seuil de la demeure des trépassés :