Odyssée, XI
INFLUENCE DE I.ORPHISME.
Cet Enfer de l 'Odyssée est triste et froid; la conception en est grossière et stérile. Cependant, si au lieu de s’appliquer à en bien discerner les éléments, lesquels d ailleurs par nature ne se prêtent que médiocrement à l'analyse, on se laisse aller à l’impression qu’il produit, on n’en peut méconnaître la poétique grandeur. Au fond, la logique a peu à faire en un pareil sujet. La première source d’émotion n’est pas dans la méditation morale d’un esprit civilisé, ni dans l’effort inventif d’une imagination ingénieuse; mais bien dans le sentiment mystérieux de tristesse et de terreur qu’inspirent naturellement la vue et la pensée de la mort. Or nul poète n’a exprimé ce sentiment avec la même force qu’Homère. On s’est plaint que son Enfer fût mal défini, d une topographie sans précision, d’une composition incohérente. Je n’entre pas dans le détail de ces critiques, ni des conclusions qu’on en a tirées contre l’authenticité du XI* chant de Y Odyssée. Mais, quelle que soit l’origine de telle énumération d’héroïnes ou de telle description de supplice qui se lit dans la dernière partie, il y a dans l’ensemble un effet d’une étrange puissance qui vient du vague et de la simplicité d’une conception vraiment primitive et presque , barbare. Le vague est l’essence du sujet, de même que cette tristesse qui s’étend comme un voile sombre sur toutes les parties, sur tous les épisodes et sur la scène où ils se passent, lui donne la couleur qui lui convient.
Quand Ulysse entend de la bouche de Circé qu’au lieu de reprendre sur-le-champ la route de sa patrie, il doit d’abord aller dans la demeure de Pluton et de l’inexorable Proserpine pour consulter lame de Tiré-
sias, il sent son cœur se briser et se roule en pleurant sur son lit : que n’est-il sur-le-chainp délivré d’une vie condamnée à de pareilles épreuves? Il s'abandonne tout entier à cette même douleur qui saisira tout à l’heure ses compagnons aussitôt qu’il leur communiquera l’effrayante nouvelle :
« O Circé, dit-il enfin, qui me guidera dans ce voyage? Jamais personne n’est parvenu sur un noir vaisseau jusqu’au séjour d’Hadès. » La déesse lui répond : « Fils de Laërte issu de Jupiter, ingénieux Ulysse, ne t’inquiète pas, une fois sur ton vaisseau; dresse le mât, déploie les blanches voiles, assieds-toi, et le souffle de Borée te poussera. Lorsque ton vaisseau aura pénétré dans l’Océan, tu verras un rivage d’une terre molle et les longs peupliers et les saules au fruit vite desséché qui forment le bois de Proserpine : fais-y aborder ton vaisseau, sur le bord du profond Océan, et pénètre toi-même dans l’humide' demeure d Hadès. A l’endroit où se versent dans l'Achéron le Pyriphlégéthon et le Cocyte qui est une branche du Styx, près d’un rocher où se rencontrent les deux fleuves retentissants, tu t'avanceras, ô héros, et, ainsi je te l'ordonne, tu creuseras une fosse d’une coudée dans chaque sens : tu y verseras des libations pour tous les morts, d’abord un mélange miellé, puis du vin agréable au goût, en troisième lieu de l’eau; tu les saupoudreras de blanche farine. Adresse alors de ferventes prières aux morts, ces fantômes sans force, promets-leur qu’après ton retour à Ithaque tu leur
1 . Le mot grec xùjxisvra exprime cetie sorte de moisissure qui se produit dans les caves et dans les lieux souterrains. Virgile traduit : « loca senta situ •
INFLUENCE DE L'ORl’HISME.
immoleras dans ton palais une vache stérile, la meilleure que tu possèdes, et que tu rempliras le bûcher de choses précieuses; promets de sacrifier à part pour Tirésias un bélier complètement noir, le plus beau de tes troupeaux. Lorsque tu auras honoré par ces prières et par ces vœux la noble foule des morts, immole un mouton et une brebis noirs, en leur tournant la tète vers l’Érèbe, puis écarte-toi et va vite te placer du côté de l’Océan. Aussitôt arriveront en foule les Ames des trépassés. Ordonne alors et recommande à tes compagnons de dépouiller et de brûler les victimes égorgées par l’airain impitoyable en priant le puissant Hadès et la redoutable Proserpine : toi-même tire ton glaive acéré et. reste-là, sans permettre aux fantômes des morts d’approcher du sang avant que tu aies interrogé Tirésias’. »
Ulysse s'embarque donc avec ses compagnons, le cœur contristé, les yeux baignés de larmes. Sans le secours des rames, poussés par un vent merveilleux, ils voguent à pleines voiles pendant un jour entier; puis, au moment où le soleil disparaît et où les ombres obscurcissent tout, ils atteignent les régions que baigne le fleuve Océan, la contrée mystérieuse des Cimmériens, qu’enveloppent éternellement les nuées et les brouillards, que ne réjouissent jamais les rayons du soleil, sur lesquelles est toujours étendue une nuit lamentable.
Qu’est-ce que cette rive du fleuve Océan où s’arrête le vaisseau d'Ulysse? Est-elle encore à la surface de la terre, ou s'abaisse-t-elle vers le monde infernal?