Ch. X
Qu’est-ce que ces Cimmériens condamnés à vivre dans la région des ténèbres, sur les confins de la vie et de la mort? Quellé est la limite qui les sépare de la demeure des ombres? C’est sans doute chez eux que croît cette végétation pâle et maigre, dernier effort de la fécondité expirante de la nature : mais quelle est la place de ce rocher qui domine le confluent des deux fleuves infernaux? et de cette prairie Asphodèle « où marche à grands pas l'ombre d’Achille, heureuse d’apprendre la gloire du fils qu’il a laissé sur la terre? » Où est donc aussi cette région accessible à l’âme d’Elpénor, que la privation des honneurs funèbres empêche cependant de se joindre aux autres âmes ? De quelle manière et en quel lieu se montre aux yeux d'Ulysse toute cette catégorie particulière d’apparitions qui semble former comme le fond mouvant de la scène : le tribunal de Minos, et la chasse du géant Orion, et les supplices des antiques criminels, rivaux impies des dieux, et le fantôme d’Ilereule dont l’âme mortelle, soumise à la loi commune, effraye de son arc tendu et de ses regards terribles la foule glapissante des morts, tandis que le héros lui-même partage auprès de son épouse Hébé la brillante félicité des habitants de l’Olympe? Si le poète savait tout cela, il paraîtrait trop instruit et il serait moins ému.
J’avoue que je me sens plus touché de ces incomplètes peintures que de la plupart des ingénieuses et nettes descriptions qui remplissent le bel Enfer de Virgile. Le poète latin a beau invoquer pour lui-même le Chaos, le Phlégéthon et les sombres divinités des Mânes; il a beau conjurer d’avance leur courroux, contre les indiscrétions de sa piété : il ne fait illusion