‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 108 sur 205 · INFLUENCE UE L0HPH1SME · texte numérisé non relu

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à personne. L’effet produit vient de la magnifique harmonie des vers plutôt que du sentiment qu’ils expriment. Cette crainte d’une profanation est affectée : qui en doute, ou môme qui songe à s’interroger sur ce point dans ce public d’élite auquel s’adresse Virgile? Et il serait lui-même le premier à regretter qu’il en fût autrement, car son charmant et profond génie ne serait plus apprécié à sa valeur. Le dieu qui l’inspire est tout littéraire ou du moins n’a rien de commun avec les antiques divinités du monde infernal que les premiers Grecs adoraient en tremblant. Chacun des lecteurs intelligents et lettrés dont il recherchait d’abord le suffrage, aurait pu indiquer les sources où il avait puisé : en Grèce, les monuments des lettres et des arts depuis Homère jusqu’à Platon; en Italie, les traditions locales et les aspects de la campagne autour de Putéoles; enfin en lui-même, ce mélange exquis d’imagination et de sensibilité qui vivifiait tous ces emprunts et tous ces éléments. Quel plaisir ne prenait-on pas à suivre Énée dans son voyage, depuis le rocher de Cumes et les bois de l’Averne, jusqu’à ces rives mystérieuses du Léthé où, parmi la foule innombrable des âmes qui n’ont pas encore vécu, se distinguent déjà celles des plus illustres enfants de Rome! Comme sa route semblait habilement tracée à travers ces régions distinctes où se présentaient successivement à sa vue, d’abord, à l’entrée, les maladies et les fléaux, causes de la mort, et les fantômes des monstres, créations inconsistantes de l’imagination, puis, en déjà de l’Achéron, la foule des âmes qui n’avaient pu encore passer le fleuve, puis, au delà, les victimes de la passion et de la guerre, puis, d’un côté, les murailles redoutables

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du Tartare baignées par le fleuve de feu, le Phlégéthon, et, de l’autre enfin, la pure lumière des Champs- Elysées! Et dans le détail que de réminiscences heureuses et quel art de les approprier à l’intention particulière du poëte! Comme il sait à la fois conserver les images matérielles consacrées par la tradition populaire et passer par une transition insensible à ces peintures à demi idéales où la pensée philosophique revêt les formes les plus attrayantes et les plus expressives! Que de nuances délicates et d’inventions touchantes! L’arbre des songes, et, sur le seuil des Enfers, ces vagissements plaintifs des enfants enlevés à la mamelle de leur mère avant d’avoir goûté la douce vie, et les champs des pleurs, et ces bosquets où erre silencieuse l’ombre irritée de Didon : que de beautés qui s’emparent insensiblement de l’esprit de quiconque relit le VI* chant de l’Enéide et le tiennent sous le charme de cet heureux mélange de fictions ingénieuses et de touchantes ou profondes analyses de la nature humaine! Mais, quelque prise qu’elles aient sur nos âmes modernes, il faut d’abord se représenter le lecteur de Virgile parmi ces riches Romains, à la fois imprégnés de paganisme et libres d’esprit, qui passaient leurs loieirs intelligents sur les bords enchantés du golfe de Baïa, parmi ces voluptueux du luxe et du goût qui voyaient en même temps de quelque portique de leur villa les beaux flots de la mer de Naples et les bois du lac Averne, plus terribles dans la tradition populaire et dans les vers du grand poëte national que dans la nature adoucie et civilisée par les travaux d’Auguste.

L’Enfer d’Homère n’était pas lu à loisir, mais écouté.

INFLUENCE I)E L’OHPHISME.

Le poste grec semble avoir pris soin île nous peindre lui-même ses auditeurs, quand il s'interrompt pour nous montrer dans la vaste et sombre salle du palais d’Alcinoüs tous les convives silencieux et charmés par le merveilleux conteur1, tandis que fuient rapidement les heures d’une longue nuit d’hiver. Voilà le moment qui convient à ces mystérieux récits, et voilà dans toute sa vérité le premier effet qu'ils doivent produire. Si l’on s’en tient à ce point de vue, il faut reconnaître qu’il n’y avait pas de lutte possible avec cette puissante naïveté d’expression (pii donne à certains tableaux du XIe chant de ï Odyssée une grandeur étrangement pathétique. Sans que la terre mugisse ni que les forêts tressaillent, comme dans Virgile, à peine Ulysse a-t-il accompli les rites grossiers de l’évocation et versé dans la fosse le sang des victimes, que les âmes accourent en foule du fond de l’Érèbe, avides de boire. Et lui, partagé entre la curiosité et l’effroi, il les repousse de son glaive nu, suivant la prescription de Circé, jusqu’à ce qu’il voie s’avancer l’âme du devin •Tirésias. Dans la foule des ombres qu’il lui est défendu d’admettre à cette boisson sanglante, il reconnaît sa mère, Anticlée, qu'il avait laissée vivante à Ithaque et dont il apprend ainsi la mort : il pleure et se sent pris de pitié... mais il la repousse comme les autres. Quel tableau! Quelle expression de la nécessité fatale qui règne dans ces sombres demeures, que l’attitude de ce fils qui, 1’épée à la main, repousse en pleurant sa propre mère! et quelle image de la mort des sentiments humains, que la figure inerte et le regard terne de celle mère qüi ne

1 . Vers 334. KrjXr, Optai 3’ i<r/m ovro xavà fu-yapa axtôtv:».

reconnaît pas le (ils dont le regret l’a pourtant conduite au tombeau! Toute sensibilité s’est éteinte dans ce triste fantôme, il n’a d’yeux que pour le sang qui fume devant lui et dont un obstacle inconnu le sépare. Tout à l’heure il boira enfin à celte source horrible la connaissance et la vie, et aussitôt quelle tendresse se réveillera dans le sein maternel d’Anticlée! Qu’on mesure, si l’on peut, l'intensité de ces émotions directement dérivées de l’idée la plus simple et la plus grossière de la mort, et qu’on y compare ensuite les délicates inventions de Virgile, le dévouement du fidèle Palinure, ou le désespoir de ceux qui dans une heure de découragement a ont rejeté la vie, » ou même le muet courroux de Didon, cotte fière victime de l’amour : de quel côté est. la force pathétique?

Ne recherchons pas la stérile satisfaction d’humilicr l’un devant l’autre ces deux grands génies de l’épopée antique. On ne peut abaisser Virgile. 11 est le poète par excellence, si l’on entend par poésie le mouvement ingénieux de l’imagination et l’expression harmonieuse d’un sentiment personnel assez profond pour atteindre à cette source d émotion que tout homme porte en soimême et pour se communiquer à tous. Qui pourrait oublier qu’il est devenu le guide divin de Dante depuis le chant des larmes jusqu’au seuil du séjour de la félicité suprême? Et quel progrès de la pensée morale et religieuse empêchera jamais les Ames de s’abandonner au charme de ses nobles et délicates idées et de s'associer à ses beaux rêves sur ces grandes choses dont la science ne sait rien ? Bornons-nous seulement à remarquer avec quelle force s'expriment dans le vieux poète de l 'Odyssée l’idée primitive de la mort ainsi que'

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les premiers sentiments qu elle éveille en nous. Déjà son esprit a conquis assez de liberté pour y mêler les idées et les sentiments de la vie et pour l’approprier à ses conceptions poétiques. Cependant les tableaux qu’il trace sont dominés par une impression de trouble et de mystère qui ne pourra plus se retrouver au même degré dans les descriptions plus modernes et qui marque son œuvre d’une grandeur de style inimitable.

Il faut cependant se dégager de ces impressions et se demander ce que c’est, indépendamment de la pensée d’Homère, que ce voyage d’Ulysse au séjour des morts. On y reconnaît sans peine une forme d’une très-ancienne idée qui se retrouve aussi' dans d'autres légendes, comme celles d’Orphée, de Thésée, d’Hercule. Chacun de ces héros est représenté par la tradition comme descendant aux Enfers. L’imagination grecque a travaillé sur ce thème et l’a développé dans le sens particulier de la légende de chacun d eux; et c’est ainsi qu'il est devenu un acte de dévouement passionné ou de hardiesse impie, ou une épreuve fatale acceptée par un courage surhumain. Au fond, c’est toujours, dans des types privilégiés, l’audace de l’homme forçant pendant sa vie l'entrée du monde inconnu dont la nature lui interdit l’accès : il y va chercher le secret de sa destinée, en fléchir ou en briser la loi.

Ni cette idée, ni la forme dont elle avait été revêtue ne pouvaient périr. Quelle matière pour la poésie que la peinture d'un héroïsme devant lequel s’abaissaient les barrières même de la mort, et surtout que les descriptions de ce monde infernal qui effraye et attire in-

vinciblement l'imagination! Quant à l'idée elle-même, elle tenait étroitement à ce fond de conceptions sur la destinée humaine qui fut si sérieusement retravaillé au sixième siècle par L école de Pythagore et par les Orphiques. Pénétrer le mystère de l’autre vie, savoir à quelles lois elle est soumise, et, sans affranchir l'homme d’une crainte salutaire, le soustraire au désespoir de l'Enfer comme à l'indifférence du néant; le consoler et le relever du joug de la mort par le sentiment de sa dignité : y a-t-il un sujet plus attachant pour la méditation philosophique ou un but plus noble pour la religion ? Au sixième siècle, la Grèce, par ses pressentiments et par ses aspirations, se dirigea vers ce but ; un certain nombre de ses penseurs et de ses poètes le poursuivirent avec une conscience plus ou moins nette de l’effort qu’ils tentaient.

L’empire de la tradition, la disposition religieuse qui fut l’inspiration dominante de ces penseurs, les conditions pratiques de la prédication qu’une partie d’entre eux se proposa, et, en particulier, les habitudes et les tendances naturelles de la poésie, qui était leur moyen nécessaire de communication avec la foule, les amenèrent à reprendre ou à imiter les anciens mythes. Il \ aurait du reste des distinctions à établir parmi les œuvres où s’imprima la marque de l’Orphisme. Les unes furent avant tout des œuvres d’art, soumises comme telles aux influences régnantes de leur époque ety obéissant suivant le caractère particulier de chaque poète. Les autres sortirent directement de la secte dont leurs auteurs étaient des membres déclarés. Mais ici il y aurait de nom eau à distinguer deux catégories : ou bien ce furent des poèmes spéculatifs et liturgiques

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à l’usage exclusif des initiés; ou bien, destinées aux profanes, ces oeuvres recouvrirent le fond de doctrine qu’elles contenaient du voile consacré de la mythologie. Au moins y adaptèrent-elles une mythologie spéciale en rapport avec le culte particulier du dieu dont les Orphiques professaient le culte. Telles étaient sans doute ces poésies que le rhapsodo Ion , au temps de Socrate, récitait publiquement avec les épopées d’Homère.

- A cette dernière classe semble avoir appartenu une Descente aux Enfers (Kavatêact; et* \&ou), qu’on trouve, dans les listes de poèmes orphiques, attribuée tantôt à Cercops, tantôt à un certain Prodicus de Samos ou Hérodicus de Périnthe. S' agit-il d’un seul poème, ou de deux, ou même de trois? Cercops est nommé plus d’une fois comme un des plus anciens disciples de Pythagore; mais qu’est-ce que ce Prodicus, dont le nom et la patrie sont aussi peu déterminés que l’œuvre est inconnue? Qu’était-ce aussi qu’un poème sur Minos et Rhadamanthe attribué au merveilleux Épiménide, et dont le sujet, la date, l’authenticité sont autant d’énigmes ? La critique agite vainement ces questions ; mais cile s’accorde à reconnaître qu’il y a là des vestiges évidents du travail des Orphiques sur un sujet qui convenait particulièrement à la nature de leurs idées.

Quant aux épopées profanes, avant de se laisser pénétrer par les idées orphiques, il était naturel qu’elles suivissent d’abord la trace profonde laissée par Homère. On cite *, il est vrai, dans la liste des poèmes hésiodiques une Descente de Thésée et de Pirilhoiis. 11 n’y

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