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Voici cependant enfin l'idée de la justice devenue l’arbitre de la vie future. Voici un juge, un premier degré de récompenses , en opposition avec des châtiments, soit sur la terre, soit surtout dans les demeures infernales, et, à la fin, des récompenses éternelles, obtenues par une épuration successive à travers des épreuves trois fois renouvelées dans chacun des deux mondes. Les deux mythes d’Homère et d'Hésiode sur la plaine Élysienne et les îles Fortunées prennent un sens élevé : ils consacrent maintenant la délivrance de l’homme, affranchi de toutes les misères physiques et morales, et son exaltation jusqu'à une condition supérieure, prix de sa vertu. Son désir du bien et du bonheur est satisfait; et tout se fait sous les auspices de la divinité suprême, de Jupiter rémunérateur qui marque aux élus leur route vers le séjour de Cronos et de Rhadamanthe, où les attendent les héros des âges antérieurs.
Que manque-t-il à cette noble conception de la vie future? Nous le remarquions d'abord, elle est trop noble; elle paraît exclure la plus grande partie de l’humanité, annoncer l'espérance aux grands et aux forts de préférence aux faibles et aux petits. Il semble, en effet, que dans la pensée de Pindare, il ne puisse être question que des puissants : sans le secours de la richesse, comment se produiraient les vertus éclatantes qui sont les titres au partage du bonheur éternel avec les meilleurs parmi les anciens héros? Les mortels d’une condition humble végéteront-ils donc toujours dans leur obscurité, sans jamais pouvoir se dégager des entraves qui les retiennent? Mais aussi comment le chantre des vainqueurs d’Olympie aurait-il fait pour
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ne pas célébrer avant tout la gloire et l’éclat de la naissance? L’illustration des héros, ancêtres des rois et des cités, étaient le sujet obligé de ses vers, de même que les fleurs et les couronnes venaient y mêler d'ellesmêmes leurs brillantes images, comme l'appareil naturel des fêtes où ils étaient chantés. 11 eût été étrange que Pindare prît occasion d’une victoire du riche et puissant Théron , descendant des Labdacides et tyran d’Agrigente, pour vanter les vertus inconnues et pour leur promettre, par manière de consolation, le bonheur éternel. La Grèce, d'ailleurs, était habituée par sa religion et par ses poètes à fixer dans des types supérieurs et privilégiés ses plus hautes considérations sur la destinée humaine.
Dans le recueil des œuvres de Pindare, il y avait des poèmes qui semblaient se prêter davantage à une expression plus générale des idées sur la vie future : c’étaient des thrènes, c’est-à-dire des chants de funérailles. Il est certain qu'il n’y avait que des familles riches et illustres qui pussent demander à un poète dont toute la Grèce se disputait les chants de contribuer à la solennité de leurs fêtes funèbres. Cependant, malgré les souvenirs de gloire que l’orgueil de race ne manquait pas d’invoquer en pareille occasion, la nature du sujet et le caractère de la cérémonie pouvaient porter à une méditation plus profonde et plus prolongée sur la destinée de celui qui recevait le su- , prêmc adieu. Dans les odes triomphales, des circonstances particulières amènent une seule fois le poète à faire entendre au-dessus des accents de joie un beau chant de consolation religieuse pour un roi vainqueur qu’assaillent les afflictions, mais que ses vertus et
l’amour de son peuple destinent aux honneurs héroïques. Dans les thrènes, il s’agit toujours de la mort et de ce qui peut adoucir le chagrin de la famille. On voit que la pensée des récompenses de l’autre vie était aux yeux de Pindare un des principaux adoucissements, car c’est l'idée de ces récompenses et des châtiments du monde infernal que l’on trouve surtout dans les fragments de différents thrènes qui sont venus jusqu’à nous. Malheureusement ces fragments sont trop courts et trop rares pour qu’on en dégage nettement une doctrine. Du reste, il n’est pas même certain qu'il y eut une doctrine déterminée dans Pindare. C’est gratuitement que Clément d’Alexandrie1 faisait de lui un pythagoricien ou qu’on ferait de lui un Orphique. Son Ame pieuse avait subi sans aucun doute l’influence des Orphiques; mais on n’a aucune preuve qu’il eût été initié à leurs Mystères, non plus qu’à ceux d’Eleusis. Avec cette liberté que comportait la religion grecque, il semble que son imagination suive telle ou telle forme, antique ou nouvelle, d’après des conditions locales ou particulières à celui qu’il chante; il reste seulement attaché à un fond de croyance en une justice rémunératrice ou vengeresse qui s’exerce dans l’autre monde. 11 est à remarquer cependant que là où les traits de la pensée religieuse sont le plus arrêtés, reparaît encore cette importante idée de la transmigration des âmes et de leur purification progressive que nous avons vue exprimée dans l’ode à Théron :
« Ceux à qui Proserpine permettra d’effacer par une expiation une tache antique et douloureuse, elle