‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 116 sur 205 · Vert 4S(i · texte numérisé non relu

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chant de YÊnéide. Happelons-nuus comment il décrit les plaisirs des justes, héros magnanimes, poètes inspirés, bienfaiteurs des hommes, dans ces lieux ravissants que revêt une lumière plus pure et plus brillante, qu éclaire un soleil particulier; et ces essaims d âmes innombrables qui, après avoir effacé les souillures du corps par la vertu purifiante de l’eau, du feu, de l’air « où le souffle des vents les agite suspendues, » se pressent frémissantes sur les rives mystérieuses du Léthé, a\ant de livrer aux chaînes matérielles d’une nouvelle existence ces parcelles vivaces tle l’âme du monde qui constituent leur substance. Cette poésie, si bien sentie par Fénelon, où l’imagination réussit à colorer si vivement l’abstrait et l’incorporel , était en germe dans Pindare, et lui-même il en avait emprunté la première idée aux Orphiques.

Dans les conceptions de ce genre , le principe de l’inspiration poétique est double : il comprend le sentiment de la grande préoccupation humaine, et le sentiment de la nature, cette- source immense de religion et de poésie dans l’antiquité. Ces deux principes «ont égaux dans Virgile; mais chez Pindare, le premier domine le second. Ce poète des victoires et des fêtes, dont la longue vie semble n’avoir été elle-même qu'un brillant triomphe à travers toute l’étendue du monde grec, s’arrête peu à contempler les belles scènes de la nature; il ne la peint que par quelques traits éclatants et. hardis. Au contraire, sa méditation se fixe volontiers sur l’homme, sur sa faiblesse, dont l'idée naît en lui par contraste du sein de toutes ces ostentations de richesse et de puissance , enfin sur le but inconnu où il tend. C’est là le fond constant de ses idées , et

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c’est assurément le côté le plus original de son génie que d’unir à cette force d’imagination cette concentration de la pensée morale. On ne saurait donc attribuer à des caprices de sa muse ces divers passages sur la destinée future.

D ailleurs, les idées qu il y exprime ont un rapport général avec sa manière d’envisager la destinée présente, car il en soumet les apparentes irrégularités à une loi analogue à celle qui lui apparaît comme régissant les migrations mystérieuses des âmes. Ceux qui remportent les couronnes des jeux sont, à ses yeux, des types de l’humanité, dont ils lui représentent les épreuves aussi bien que l’extrême prospérité. Il reconnaît que tout se tient dans la vie, et que le bonheur actuel ne peut se séparer ni des peines du passé qui en relèvent le prix, ni des inquiétudes de l’avenir qui en troublent la jouissance. Pour appréciera leur juste valeur la gloire dont il est le chantre ainsi que la brillante fortune qui le plus souvent l'accompagne, sa vue embrasse donc toute l existence du vainqueur. Elle s’étend même plus loin, et elle remonte à travers les siècles jusqu’aux ancêtres. Nous avons assez dit comment, dans la croyance des Grecs, les liens entre les pères et les iils n’étaient pas rompus par la mort. Pindare resserre ces liens au point de confondre en une seule toutes ces existences successives qui forment l’histoire d’une famille. Les aïeux revivent dans les enfants et continuent en ceux-ci les vicissitudes de leur destinée. La vie de chaque individu n’est donc qu’un anneau d’une chaîne, et quoi qu'il fasse, pendant qu’il s’afflige ou se réjouit du mal ou du bien présent, elle se range dans la série des existences qui la précèdent

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ou (jui a ont la suivre. Ses peines et scs joies se lient à celles de toute sa race, et il est uni a\ec chacun des membres qui la composent par une solidarité morale.

Quand Pindare essayait de percer les mystères de l'autre monde, il croyait y distinguer une force intelligente et juste, qui réglait la destinée des ûmes, dans chacun de leurs séjours à la surface et dans 1 intérieur de la terre, suivant la manière dont elles avaient antérieurement vécu. Il y trouvait une explication des iniquités apparentes de la vie terrestre, des inégalités de condition, de facultés et de fortune, de l injuste répartition des biens et des maux. En voici une autre moins mystérieuse et plus conforme à la croyance antique. Chacun est responsable des œuvres de ses ancêtres; Pindare ajoute : et de leur destinée. Il faut, pour assurer le maintien de la loi qui condamne les hommes à un état d infériorité à l’égard des dieux, que la part d’une famille ne soit pas trop constamment belle: il faut une sorte de compensation et d’équilibre qui ne lui permette pas de dépasser une certaine somme de bonheur : les prospérités d’un mortel s’expient donc comme ses fautes par sa postérité. De là ces phases de félicité et de malheur dans la fortune d’une même race; de là, dans celle d’un homme en particulier, ces variations imprévues ou imméritées (pii semblent exclure de la direction du monde toute idée de justice. On les impute au caprice du sort ou à la passion malfaisante d’un dieu; mais, si l’on pouvait remonter le cours des temps et faire dans les générations précédentes le compte des joies et des erreurs, on reconnaîtrait dans les épreuves actuelles de celte existence, qui paraît opprimée ou abandonnée

au hasard, les effets réunis d’une loi naturelle, qui contient l’humanité dans des limites fixées dès l’origine, et d’une loi morale, qui veut que toute faute ait son châtiment sur la terre. Il arrive même , malgré la diversité insaisissable des causes particulières, qu’il s'établit parfois une sorte de régularité dans le jeu de ces forces supérieures : parfois la gloire et la prospérité sautent à plus d’une reprise une génération, et il se produit dans la suite d’une même famille une alternative redoublée qui continue à inter- \ ailes égaux une double tradition d’éclat et d’obscurité; curieux phénomène d’atavisme, assez voisin de ceux que la science constate pour les dispositions physiques et morales ’.

Pindare ne réclame donc pas, comme Théognis, contre l’injustice des dieux. N’étant pas mêlé d’aussi près que Théognis aux maux de l’humanité, il s’élève à une contemplation presque sereine et croit dominer de là toute plainte contre cette responsabilité héréditaire qui par moments troublait la conscience et offensait la raison du poète de Mégare

A quelle conclusion arrivera-t-il? Si chacun reçoit en naissant un héritage fatal, si sa part de maux et de biens est déjà déterminée par des décrets antérieurs, ne devra-t-il pas se réfugier dans l’inertie et l'indifférence? Nullement; sur ce point fondamental, Pindare suit exactement la trace des plus grands parmi ses devanciers, et il reste fidèlement Grec : il conseille au contraire l’effort, condition de la gloire et de la vertu. Malgré l’aveuglement et les dé-

I. Kem. VI, 15-10. XI, tt-âl. — 2. Voy. plus haut pages 204 et suif.

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ceptions des hommes, « un espoir indomptable est attaché à leurs membres » Malgré la distance qui les sépare des dieux et qu’il est dangereux pour leur orgueil de méconnaître, ils peuvent se souvenir qu’ils sont frères des maîtres du monde, et quelques-uns au moins portent la marque de cette communauté d’origine : « Il y a la race des hommes, il y a celle des dieux; toutes deux sont issues de la même mère ; mais une différence absolue de puissance les sépare : l’une n’est rien, tandis que le ciel d’airain est pour l’autre une demeure inébranlable et éternelle. Cependant la grandeur de l’esprit et les qualités du corps nous rapprochent quelque peu des immortels, bien que nous poursuivions jour et nuit une course dont le destin a caché le but à notre ignorance » Quelle grandeur toute païenne dans ce début d’une ode en l’honneur d une simple victoire à la lutte ! C’est, avec la piété de plus, le mot que diront plus tard les Stoïciens : « L’homme est un dieu mortel. » L’inspiration de Pindare était plus haute encore et plus purement religieuse, lorsque, dans ces chants d’un caractère particulier que nous mentionnions tout à l’heure, il reconnaissait aux hommes le pouvoir de se purifier dans des existences successives, et qu il leur montrait au terme la félicité éternelle. 11 croit donc aussi à la liberté morale et à l'efficacité de l’énergie.

Quelle différence avec la morale que soutenait spirituellement dans un morceau célèbre son brillant rival, Simonide de Céos! Jamais, pour rassurer un vainqueur illustre contre les reproches de l’opinion ou de

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