Oiymp. II, 55.— 2. Pylh. VIII
3. Oiymp. XIV, 28. Cf. Oiymp. VIII, 104. Pylh., V, 135. Ntm. IV, 139.
344 INFLUENCE DE 1,’OHPHISME.
l’énergie soutenue de leurs efforts. Voilà donc le terme auquel arrive au commencement du cinquième siècle le plus grand lyrique de la Grèce. Ce qui fait la principale cause de sa supériorité sur ses rivaux et ce qui constitue essentiellement l'originalité de son génie, c’est qu’il est plus profondément pénétré par ce souffle que sentent, depuis un siècle surtout, en Grèce , en Italie et jusque chez les Gètes barbares, tant d’âmes portées à la méditation et à l’enthousiasme : il est religieux , malgré la fierté de sa nature , et malgré le mouvement d’une imagination faite pour admirer et .pour embellir encore les démonstrations les plus éclatantes de la richesse et de la puissance. Il est tout à l’idée de la destinée humaine ; une pente irrésistible le ramène constamment vers la considération de ce qu elle a d’incertain et de misérable. Mais, également ennemi des révoltes impies et des plaintes énervantes, il cherche aussi à soutenir l’homme par le sentiment des biens dont la jouissance et l’espoir lui sont accordés, soit dans la vie présente, soit plus tard dans sa postérité, soit enfin dans le mystère de la vie future.
Dira-t-on que cette perspective du bonheur éternel, seule consolation efficace des maux de ce monde, n'apparaît que trop rarement dans ses poëmes? Pindare n’est ni un philosophe ni un prédicateur religieux : encore une fois il chantait dans les fêtes de la Grèce, à une époque où elles redoublaient d’éclat, pour des imaginations remplies d’idées de gloire et de magnificence. Trouvera-t-on que cette porte qu’il semble ouvrir quelquefois à l’élite de l'humanité, est trop étroite et trop inaccessible? Que de conditions en effet pour entrer dans la route qui y mène et que de vova-
ges .avant d’arriver au seuil ! Si la faveur divine a doué un mortel des plus remarquables qualités, si elle l'a fait naître noble et riche, si elle lui conserve ces moyens de montrer des vertus éclatantes, si elle y .ajoute la sagesse, si de plus il mérite lui-même par sa force d’âme ces grâces extraordinaires soit pour la vie actuelle, soit pour une existence ultérieure à laquelle il doit être appelé, si enfin il va toujours se purifiant dans la suite des séjours terrestres et infernaux qui lui sont réservés, alors seulement élevé à la dignité de héros, il ne se perdra pas dans cette foule que ballottent au hasard d’un monde à l’autre dans une éternelle impuissance les oscillations régulières de l'impassible loi qui préside à la perpétuité de la race humaine. Théorie bien digne, semble-t-il, de ce noble Thébain qui revendique avec un dédain si marqué pour les qualités acquises de ses rivaux, la supériorité du génie naturel! Ne nous hâtons pas cependant d’accuser la jalousie aristocratique du grand poète.
D’abord il serait tout à fait injuste de le juger, comme s'il avait détourné au profit de ses goûts et de ses passions personnelles un grand principe communément accepté autour de lui. Quoiqu il paraisse assez vraisemblable que les Orphiques, dans leur prédication mystérieuse, prétendaient s'adresser à l’universalité des hommes, cependant il s’en faut de beaucoup que le monde grec soit alors, comme nous le sommes aujourd'hui, sous l'empire des idées chrétiennes, ou, comme il sera lui-même dans plusieurs siècles, sous l'influence partielle d'un paganisme spiritualisé et raffiné, s ingéniant pour lutter contre les progrès de la grande religion qui monte à sa place. A voir au eon-
INFLUENCE DE L’ORPHISME.
traire comment les premiers Orphiques sc confondent avec les premiers pythagoriciens, ces victimes d’un dévouement de secte au régime aristocratique, on reconnaît qu’ils n’avaient nullement rompu avec l’antique tradition qui ne considérait l'humanité que dans des types privilégiés. D’ailleurs la question de l'égalité des hommes devant la loi morale, si compliquée aujourd’hui encore, était loin d’être simple à l’époque de Pindare, dans ces temps d’agitation où la fortune des États et des particuliers était si rapidement bouleversée par les guerres du dehors comme par les troubles intérieurs, où les périls qui menaçaient de tous côtés la sécurité de chacun venaient encore accroître l’inévitable instabilité des biens de la vie. L’impuissance de l'homme à trou\er le bonheur comme à faire de belles ou de bonnes actions, telle est la conclusion qui semblait sortir d'elle-même de tous ces spectacles d’inquiétude ou de révolutions qui sollicitaient les yeux du poète partout où le conduisait sa marche triomphale a travers la Grèce, depuis les sables de Cyrène jusqu’aux riches campagnes de la Sicile. Il n’eùt été ni de son temps ni de son pays, et il n’eùl que bien faiblement senti toutes ces épreuves imposées à la condition humaine, s'il avait pu se renfermer dans la contemplation sereine d’une vaste cité divine, facilement accessible à tous. Des traditions poétiques et religieuses, dont il était nécessairement nourri, aussi bien que des instincts naturels de son âme éprise de noblesse et de grandeur, se forma dans sa pensée un idéal de félicité infinie atteint au prix d’ettbrts multipliés par une faible fraction du genre humain; et il conçut à sa manière le petit nombre des élus. Ce fut beaucoup de soulever
jusqu'à ce degré ce poids de misères qui à la même époque jetait le sage Simonidedans une doctrine facile; et il faut reconnaître là le signe d’une grandeur morale, digne soutien de cette grandeur extérieure qu’on ne peut s’empêcher d’admirer dans l’accent particulier, dans l’harmonie sonore et dans la fière tournure de sa noble poésie.
ÉriCHARME ET POLÏGNOTE , CONTEMPORAINS DE PINDARE ET D’ESCHYLE, SE RAPPROCHENT D’EUX PAR LEURS IDEES DOMINANTES ET ACHÈVENT DE CARAC- TÉRISER, AU POINT DE VUE MORAL ET RELIGIEUX, LA PREMIÈRE PARTIE DU CINQUIÈME SIÈCLE.
fout en réservant la part du génie propre de Pindare, on ne saurait méconnaître dans ces caractères, qui lui sont communs avec son contemporain Eschyle, un effet de l’esprit qui domine au sixième siècle. La préoccupation des choses divines, l’amour et le respect du merveilleux, en lin l'aspiration vers un ordre moral et religieux qui rapproche l’homme et la divinité dans une communauté de pureté et de bonheur, tels sont les sentiments qui paraissent alors prendre une force nouvelle dans le monde grec. Le développement des Mystères en avait déjà préparé l’expansion : elle semble particulièrement déterminée par la fondation simultanée de 1 institut pythagoricien et de la société orphique, car à ce moment ces sentiments sont la principale inspiration d’un certain nombre de grandes intelligences et l’on voit qu'en même temps ils con-