‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 121 sur 205 · INFLUENCE DE L’ORPHISME · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE L’ORPHISME

tinuent de pénétrer assez profondément dans la foule. Leur action s’étend même jusque sur une grande partie du siècle suivant, et elle communique souvent quelque chose d’enthousiaste aux spéculations et aux allures de la philosophie naissante.

A l’époque de Pindare et d’Eschyle, ces dispositions furent remarquablement fécondes pour les Grecs. C'est le moment où leur religion, sous l’influence orphique, est le plus près de s'épurer sans se détruire, où elle allie le mieux le sentiment de la dignité humaine avec le respect de la divinité, où elle donne le plus pleinement satisfaction aux exigences de la raison sans rien perdre de" son autorité profonde et mystérieuse sur les âmes; c’est alors que les éléments moraux qu’elle renfermait se dégagent avec le plus de force. Il est vrai que ce moment ne dura pas : la couche épaisse de matérialisme et de superstition qui s’était un instant soulevée, retomba de tout son poids sur la foule, tandis qu’un petit nombre d’esprits plus hardis ou plus indifférents s’échappa dans le champ de la spéculation pure. C’est à la philosophie qu’appartint l'honneur de mettre en lumière les vrais principes de la théodicée et de la morale. Mais il faut avouer que, si cette séparation de la religion et de la sagesse humaine fut nuisible à la première, elle ne profita pas de tout point à la seconde, et qu’elle fut assurément funeste à la société grecque. Regardez au quatrième siècle le moraliste Xénophon écrivant avec sérénité ses douces pages dans le riche domaine de Scillunte qu’il a gagné à Coronée en combattant contre sa patrie. Et, sans imputer au divin Platon, l’adversaire déclaré des sophistes, la décadence morale de la génération qui lui

succède, comment ne pas déplorer le degré d’avilissement et de misère où l’on en vient après lui? La lin du sixième siècle et le commencement du cinquième sont, au contraire, la grande époque du patriotisme grec. Le patriotisme en Grèce était étroitement uni à la religion : il y trouvait son principe et sa sanction; on pourrait presque dire qull était lui-même une forme du sentiment religieux, car il était inséparable du culte des divinités de la famille et de la cité et du culte des ancêtres. Dans ces temps glorieux, la religion maintient encore fortement serrés tous ces liens entre le citoyen et son pays qui, à partir de la guerre du Péloponèse, tendront de plus en plus à se relâcher et se rompre. De plus, à la foi traditionnelle viennent se mêler les mouvements d’une piété plus confiante dans le bien et plus hardie dans ses espérances; un élan général, en transportant les esprits hors de la sphère de la vie réelle et de la vie présente, les rend capables de désintéressement et de grandeur. Arrive enlin, comme le pensaient Hérodote 1 et Thucydide*, le souille vivifiant de la liberté, et, en face de la masse effrayante des ennemis de la patrie commune, s’éveille chez les Grecs, chez les Athéniens surtout, le sentiment enthousiaste de leur dignité et de leurs devoirs. En même temps, l’art, encore impuissant malgré les efforts des tyrannies les plus éclairées, prend son essor et la poésie se renouvelle : elle crée les œuvres les plus puissantes qui aient paru depuis l’épopée nationale d’Homère.

Quelques réserves qu'il soit prudent de faire au sujet du caractère grec, calculateur et réfléchi, quelles

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qu’aient été par moments les défaillances du patriotisme, malgré l’existence d'un parti mède, môme au sein des villes dont les noms furent inscrits à Delphes, l’histoire ne cessera jamais de constater l’héroïsme de la grande guerre qui fut soutenue contre la barbarie. Il n’y a ni doute, ni soupçon, ni sourire d’incrédulité qui tienne devant le spectacle' d’Athènes se transportant tout entière sur ses vaisseaux, et abandonnant ses murs à la flamme de l’ennemi, pour sauver du môme coup la Grèce et elle-môme à Salamine. Mais bornonsnous aux lettres et aux arts, qui sont, après tout, les meilleurs témoins de l’état moral d’un peuple.

A côté de Pindare et d’Eschyle, tous deux redevables à l’inspiration religieuse de l’honneur d’avoir élevé si haut la poésie lyrique voisine de son déclin et la tragédie à peine sortie de son berceau, quel caractère Épicharme imprime-t-il à la première forme savante de la comédie? Ce poêle délicat, si bien né pour le drame qu’il inventa l’action comique et qu’il créa, au milieu de ses parodies bouffonnes du monde héroïque et divin, des types destinés à vivre jusque sur la scène romaine, que fait-il entendre à la cour polie des tyrans de Syracuse? Les maximes suspectes de l’école de Pythagore. L’antiquité le révère comme un pythagoricien ; son nom mérite d’être prononcé avec celui de Philolaiis, et c’est peut-être dans les trop rares débris de ses pièces qu’on trouve le plus de notions sur la doctrine de ce merveilleux philosophe. « C’est l’esprit qui voit, c’est l’esprit qui entend : le reste est sourd et aveugle. — L’homme possède le raisonnement; il possède aussi la raison divine; et c’est la raison divine qui est la source de la raison humaine.

— Si tu as l’esprit pur, tu es pur de tout le corps. » Les sentences de ce genre étaient assez multipliées dans ses comédies, et il y introduisait des discussions assez étendues, pour qu’il ait été possible, plusieurs indices semblent le prouver, d’en extraire une sorte de poëme philosophique. On voit quel but il proposait à la vie morale : la pureté de l'âme, cause souveraine de vertu et de félicité; l’alliance de l’homme et de la divinité, fondée sur la croyance à la supériorité du principe divin qui anime le corps, lequel est impuissant par lui-même. Ce sont bien là les questions qu’agitaient avec plus d’émotion peut-être, sinon avec cette netteté qui est le propre d’une doctrine philosophique, les grands poètes dont Épicharme mérite d’être rapproché.

Si l’on songe a ce que furent les arts après les guerres médiques, on ne peut se lasser d’admirer comment de ces ruines glorieuses sortit aussitôt une Athènes plus belle, et comment, sous l’inlluence de Ciinon et de Périclès, les arts se trouvèrent prêts à l’orner de ces temples et de ces statues des dieux que le sentiment de l’harmonie et l’élévation du style placèrent pour toujours au-dessus de tous les chefs-d’œuvre antiques. Or c’est à la période qui nous occupe que revient le mérite d’avoir préparé ces générations d’artistes supérieurs. Cependant il les faut laisser à leur temps. Un seul, que son âge et ses qualités particulières mettent plus directement en rapport avec Pindare et avec Eschyle, semble se rattacher naturellement à leur époque : Polygnote, qui fut presque pour Cimon ce que Phidias devait être pour Périclès, et dont le génie créateur donna tout à coup à la peinture une

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grandeur qu elle ne put, malgré ses progrès matériels, soutenir après lui.

Sa vie est déjà un sujet d’admiration. Presque aussi glorieuse que celle de Pindare, elle est plus digne. Il ne parcourt pas en triomphe tout le monde grec, répondant à l’appel de quiconque 1 estime à sa valeur. La peinture n’a pas d’ailes comme la poésie, elle ne s’envole pas au delà des mers’, elle ne se produit pas dans toutes les fêtes, désirée de tous comme l’expression vivante de leur enthousiasme et de leur orgueil. Le peintre, au contraire, qui décore un monument, est attaché au lieu où il élabore son œuvre. Mais Polygnote a eu le singulier privilège de ne dépendre que de son art. Pindare regrettait le temps où « le poète monté , sur le char des Muscs aux réseaux d’or, » n’obéissait qu’au sentiment qui l’inspirait, où « la Muse n’était ni avide ni mercenaire’. » Ce temps, passé pour la poésie, Polygnote le lit naître pour la peinture, du moins pour la sienne. 11 ne voulut aucune rétribution pour ses ouvrages; il accorda aux villes son talent comme un don magnifique, dont elles sentirent d’autant mieux le prix qu’elles ne le purent payer que par le respect et par les honneurs. C’est ainsi qu’ Athènes, sa patrie d’adoption, le fit citoyen, titre alors bien rarement accordé aux étrangers, et il y put rester impunément l'ami de Cimon; à Delphes, le centre national de la Grèce, il partagea les privilèges du grand poète thébain .

Cette noblesse de caractère allait bien avec le rôle qu’il lui fut donné de remplir dans l’art, et qui n’y fut pas moindre que celui d’Eschyle dans la poésie. Po-

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