Pindar., Xrm.. V, I. — 2. Isthm. Il, 1 et suiv
lygnote affranchit la peinture de ses allures timides et roides; il l’assouplit et l’anima. La science du dessin lui permit, avec les moyens d'exécution les plus simples, puisqu’il n'avait à sa disposition que quatre couleurs, d’obtenir une variété d’effets infinie, de diversifier les attitudes et de composer des groupes; il y fit jouer la lumière, il commença à y ménager les oppositions et les harmonies de teintes et de nuances; et sur toutes ces richesses qu’il avait créées, il répandit le charme d’une grâce encore inconnue et d’une beauté noble qui en épura l’impression morale. « Polygnote peint les hommes plus beaux que nature , Pauson moins beaux, etDenys tels qu'ils sont, dit Aristote *. » Cet éloge donné ici à Polygnote, c’est la qualité même par laquelle Sophocle, au témoignage du même philosophe’, prétendait caractériser sa propre supériorité sur Euripide; c’est le mérite de la beauté idéale.
Indépendamment de la beauté des types, l’effet des ouvrages de Polygnote venait de la grandeur des conceptions. Il osa couvrir les vastes parois de portiques et de temples qui lui furent livrées avec confiance, de scènes grandioses, où les souvenirs les plus chers au patriotisme local , les sujets les plus intéressants pour le monde grec tout entier se développèrent avec une ampleur et une richesse à laquelle concoururent, comme dans Eschyle, la diversité des mœurs et des costumes, les grands effets de la nature, et, en général, ce qui était le plus propre à frapper l’imagination et à remuer les âmes par des émotions grandes ou mysté-
I. Pnel. II. Vny. aussi Poet. VI et Polit. VIII, 5. — 2. Poet. XXV.]
INFLUENCE DE L'ORPHISME.
rieuses. Les peintures qu'il exécuta à Delphes sur les deux murailles de la Lesché des Cnidiens, étaient deux véritables épopées, dignes d’Homère, dont il s’inspirait avec prédilection; et la piété des Grecs ne cessa de les vénérer comme des monuments nationaux et religieux. Ce dernier trait achève de le rapprocher d’Eschyle et de Pindare, et le réunit avec eux sous l’influence commune d'où leur était venue l’élévation de leur pensée.
Delphes était la ville sainte de la Grèce, son foyer religieux ; elle fut à plusieurs époques son foyer national. Elle avait réuni ces deux caractères pendant les guerres médiques, et il était naturel que le grand artiste qu’elle accueillait magnifiquement eût la pensée de les reproduire. C’est ce qu’il fit en effet. Sur l’une des deux parois qu’il avait à décorer, il représenta la prise d’Ilion : c’était, avant les guerres médiques , le seul acte considérable de cette longue lutte entre la Grèce et l’Orient, dont l’idée, comme en témoigne Hérodote, était dominante au cinquième siècle; c’était aussi le dernier grand fait de l’âge héroïque, celui dont la poésie entretenait le plus depuis quatre cents ans l’esprit des Grecs, tout entiers à ces merveilleuses annales de leur histoire primitive. Il était impossible que Polygnote ne vît pas lui-même dans ce tableau de la première victoire remportée par la Grèce sur l’Orient, une image idéale et poétique de la seconde. En même temps il y résumait, pour ainsi dire, le monde antique, si vivant encore dans les imaginations.
Si l'interprétation ingénieuse et élevée qui a été donnée de cet ouvrage * est vraie, l'artiste, en chuisis-
1. Par M. Bculé, article sur Polygnote, Revue des Deux-Mondes, 1" janvier 1863.
sant le moment où la ruine de Troie venait d’être consommée, avait obéi à un sentiment analogue à celui qui répand sur la fin de l’Iliade cette majesté triste et sublime. Sa peinture était pathétique; elle cherchait dans le spectacle saisissant et vrai des misères produites par cette grande victoire au moment môme où elle s’obtenait, cette espèce d’émotion religieuse qu’a toujours éveillée chez les Grecs l’idée du prix dont les dieux font payer à l'orgueil humain les succès les plus éclatants. Cette pensée qui du sein môme de la gloire faisait sortir un avertissement, et qui élevait l’homme jusqu’à une vue mélancolique de sa destinée, convenait aussi bien à la noble nature du peintre qu’au caractère du lieu où il exécutait son œuvre.
L’idée de la destinée humaine était directement exprimée dans le second tableau de Polygnote*. En opposition avec cette grande scène historique, sorte de type de la vie terrestre, il avait représenté la vio future. Nécessairement son pinceau avait dû fixer sur la pierre les traits que la poésie avait imprimés dans tous les esprits. Les héros et les héroïnes, comme dans l’Odyssée, remplissaient sa vaste composition; surtout les héros du cycle Troyen, ce qui formait un lien plus étroit entre les deux peintures. C'était môme la légende
1. Voy. Pausan. , 8-31. Il est bien difficile, sinon impossible, même avec un guide plus intelligent que Pausanias, de restituer d'après une description une œuvre complètement perdue. Aussi, malgré la compétence trèssupérieure de Welcker (Die composition der Polygnotiscben Gcmülde in dcr Lesche zu Delphi, Mémoires de l’Académie de Berlin, année 1841) et d'autres interprètes, je me suis cru libre d'expliquer tout autrement la composition de Polvgoote. J’attribue plus d’importance à la pensée religieuse que ne l’avait fait Welcker. Sur ce point, je puis m’autoriser de l’exemple qu’avait donné Ch. Lenormant dans un mémoire publié après sa mort dans le tome XXXIV des Mémoires de l’Académie royale de Belgique (pages 93 et suivantes du tirage à part).
INFLUENCE DE l/ORPHISME.
d’un des principaux qui avait fourni l’idée première : le voyage d’Ulysse dans la contrée des morts. Mais ce fonds homérique s’était enrichi d'emprunts faits aux épopées et aux poèmes postérieurs; par là le peintre s’était trouvé conduit à faire entrer dans son œuvre des conceptions où se reconnaît la trace des Orphiques ainsi que celle des idées particulièrement attachées aux grands sanctuaires. Ce fait rentre dans le sujet qui nous occupe et mérite de nous arrêter; mais nous n’oublierons pas qu’il s’agit d’un ouvrage d’art, analogue à l’épopée, fait pour être senti de tous, qui n’affectait nullement un caractère hiératique , mais se proposait d’abord de plaire, en se prêtant aux habitudes et aux besoins des sens et de l’esprit.
A l’entrée de la région des morts, baignée par l’Aehéron, il y a deux allégories, comme pour indiquer que ce monde mystérieux est soumis à l’empire de la pensée. C’est d'abord une sorte de génie de la mort dontle nom, Eurynome (qui trouve une ample pâture), reproduit sous une autre forme un des surnoms d’Hadès, Polydcgmon (qui reçoit de nombreux hôtes), et exprime l’universalité de la loi qui veut que toute vie finisse. Le sombre démon Eurynome, assis sur une peau de vautour, et montrant les dents qui lui servent , disent les exégètes, à dépouiller de la chair les os des cadavres: telle est l’image transparente par laquelle Polygnote représente la force destructive qui dissout les corps et ouvre aux êtres qui ont vécu le royaume ténébreux de la mort.
A quelque distance d’Eurynome, un homme tresse une corde de jonc que mange à mesure une ânesse. Ce personnage s’appelle Ocnos. L’idée contenue dans le nom d’Ocnos ne peut se traduire par un seul mol. Elle
est opposée à celle que renferme le mot Kairos, et que nous avons déjà cherché à déterminer*. Kairos, c’est l’occasion favorable pour faire une chose, le point capital qu'il faut reconnaître et sur lequel il faut porter son activité, presque toujours la condition du succès dans les entreprises. Mais l’homme ne sait pas distinguer et manque le plus souvent ce moment décisif ; il s’attarde aveuglément à des œuvres puériles dont le terme recule indéfiniment devant ses efforts mal dirigés, et c’est ainsi qu’avec sa peine se consume sa vie , dévorée sans fruit par le temps.
Ce sentiment de l’impuissance et de l’aveuglement des hommes, le profond génie de la Grèce l’avait exprimé. dès la plus haute antiquité par plusieurs mythes, mais en y joignant l’idée de l’orgueil. Tel était le sens du supplice infligé au géant Tityos, cet insolent fils de la Terre, dont le foie, suivant le récit homérique’, était dévoré par deux vautours, en punition de son attentat contre La tone, laugusteépouse deJupiter. Près d’Ocnos, Polygnote avait aussi représenté Tityos, mais beaucoup moins apparent, et comme une sorte de fantôme; on le voyait épuisé par la souffrance, mais délivré de ses bourreaux ailés. Ainsi l’antique légende ne paraissait qu’au second plan; elle s’effacait devant une conception plus humble et plus précise, d’un sens moral plus clair, moins analogue à l’épopée qu’à la poésie gnoinique dont le propre est de s’insinuer familièrement dans la vie réelle.
Le tableau de Polygnote ne renfermait pas une description complète des enfers.' Il n’y faut pas non plus