Le Jupiter et le Pluton des Hindous
t.E DITHYRAMBE.
a .... Non, certes, Indra n’était pas capable de t’affronter en face dans ta colère, ô héros aux grands bras, ni le frère plus jeune de Vaisravana, ni les Rischis, ni les Devis... : et cependant tu as été terrassé par Rama, un simple mortel ! Ah ! n’as-lu pas honte d’être ainsi gisant sur le sol? » Mais il ne se peut que Rama, l’auteur de tant d’actions prodigieuses, soit un homme... Pourquoi t’es-tu laisser dominer par cet amour fatal pour Situ, par cette lblic qui nous a tous perdus. N’étais-je pas plus belle et plus noble que la Mithilienne? Il fallait que tu fusses aveuglé par le destin pour dédaigner ainsi la multitude de tes femmes, brillantes de jeunesse et de beauté, « Et maintenant la Mithilienne s’en ira heureuse avec Rama, tandis que moi, infortunée, je suis tombée dans une mer d angoisses. » Que sont devenus les jours où je m’en allais avec toi à travers le Nandana et le Kailûsa, à travers le Mérou, dans le jardin de Kouvéra, au milieu des bosquets divins, sur un char resplendissant comme le soleil, couverte d’or et de fleurs?... «Ah ! elle ne brille plus, maintenant que ton corps est sans vie, û roi puissant, elle ne brille plus, ta face naguère si belle de jeunesse, avec des sourcils gracieux et un regard limpide, illuminée de l’éclat de ton diadème, ornée de vermillon et parée de pendants d’oreille resplendissants, avec des yeux tremblants et enivrés de volupté, aimable, éclatante et embellie encore par le sourire. Brisée par les llèehes de Rama, elle gît maintenant sur le sol de la lice, parmi les éclats de ta cervelle et de la moelle de tes os, souillée par la poussière des chars. Ah ! elle est donc venue, la nuit suprême qui m'a rendue veuve et que ma sottise n avait jamais prévue! *• Me voici aban-
LE DITHYRAMBE
donnée et condamnée à un deuil éternel... Ce n’est pas toi qui es à plaindre : « emportant avec toi tes vertus et tes fautes, tu t’en es allé suivre ta voie. » C’est moi, ce sont toutes ces femmes qu’atteint une si douloureuse séparation. » () pourquoi, ô Racshasa, pareil à un sombre nuage et noblement drapé dans ton vêtement de safran, restes-tu ici étendu en laissant aller tes membres sans force? Pourquoi, comme dans le sommeil, ne m’adresscs-tu pas de paroles, ô héros superbe, à moi accablée d affliction, à moi lille de Maya et petite-fille du roi des Hanàvas ? Lève-toi, ô roi ! pourquoi restes-tu ici gisant? pourquoi ne me parlestu pas ? Ne me méprise pas, ô roi aux grands bras, moi ta compagne bien-aimée et la mère de tes fils. » .... Les voici donc brisées tes belles armes, ta lance et ta massue si brillantes. « Honni soit mon cœur, qui, lorsque tu t es dispersé dans les cinq éléments, n’éclate pas en mille morceaux, sous l’étreinte de la douleur ! »
En achevant ces mots, la reine s’évanouit. Les femmes s'empressent autour d’elle, la relèvent et la soutiennent sur leurs bras, et tout en poussant des cris et en versant des larmes : « ô reine, lui disent-elles, il n’a pas compris l’instabilité des choses humaines. Le temps, dans sa course, amène tout à coup l’infortune. Malheureuse la fortune changeante des rois ! » N'estce pas le chœur du Commos de la tragédie grecque, faisant retentir dans le lugubre concert l'arrêt de la loi inflexible qui condamne le monde à la fragilité ?
Ces Ilots de passion que verse sans mesure, comme un lit trop plein, l’imagination des Hindous, on les
380 I.E DITHYRAMBE
voil aussi s’amasser et se gonfler dans le thrène de la tragédie grecque, sous le souffle de Bacehus. L’abondance y est moindre; les formes arrêtées du drame, les oppositions symétriques et les retours réguliers des strophes la dirigent et la contiennent. Mais l'inégalité du rhythme qui excite et tempère tour à tour l’explosion de la douleur, les cris qui se répondent, les voix que le lecteur moderne croit entendre tantôt emportées dans tin mouvement commun, tantôt doucement calmées par une sorte de lassitude pathétique, la richesse et l’harmonie de la langue qui aident à cette illusion et font presque deviner les effets de la musique et du spectacle, donnent à ces scènes funèbres une puissance d’expression incomparable. Ce sont des compositions savantes et idéales, qu’un art élevé autant qu’ingénieux pouvait seul produire : et cependant l’abandon de la nature, l’élan qui la ravit jusqu’à l’exaltation, s’y trouvent merveilleusement rendus, et, en somme, l'impression de la vérité y est plus forte que dans les vastes tableaux où se complaît la poésie indienne. C’est que l’imagination, entraînée par un mouvement moins extérieur et moins soumise à l’ivresse des sens, s’y concentre davantage sur le sentiment lui-même : la source de l’émotion y est plus profonde et l’on y sent encore davantage ce besoin insatiable de larmes dont l’âme, sous le coup de 1’alTliction présente, est toute pénétrée.
On ne peut guère douter que ces effusions douloureuses et exaltées, avant de passionner la scène tragique, n'aient existé dans le dithyrambe. En effet, le caractère distinctif du dithyrambe entre toutes les formes d’hymne, c'est l’exaltation, et assurément l exal-
LE DITHYRAMBE
tation dans la douleur comme dans la joie, rendue sensible par la danse des chœurs, par la sonorité bruyante des instruments, la flûte, les cymbales et les crotales, empruntées au culte orgiastique de Cybèle, enfin par l’harmonie la plus passionnée de toutes, l'harmonie phrygienne. Cette distinction, les anciens1 se sont particulièrement attachés à la faire ressortir entre le dithyrambe et le péan , les deux genres de chant spécialement destinés à soulager et à soutenir. Le péan, grave et mesuré, origine du nome, le chant régulier par excellence, convient au dieu de la sérénité, Apollon, à qui il est originairement consacré. Le dithyrambe au contraire, inégal et passionné, ressemble à son dieu: il est, comme lui, mobile; comme lui, il multiplie ses formes et ses aspects; il le suit dans les hardiesses de sa joie effrénée, dans sa gravité soYnbre, dans son délire; c’est l’hymne de celui qui habite tour à tour la lumière et les ténèbres, dont les disparitions sont suivies de retours, qui meurt et qui ressuscite, qui se révèle au milieu de l’abondance et des fêtes, quand les flots de vin coulent du pressoir, et dans le mystère de la nuit, quand il entraîne les femmes à la montagne toute étincelante des feux de leurs torches. Le dithyrambe est comme la forme poétique des Orgies thraces ou phrygiennes, ou bien encore des Triéléries du Cithéron. En même temps, par sa richesse expressive, il donne toute leur expansion aux sentiments d’émotion sympathique qu’avaient éveillés chez les premiers Grecs les vicissitudes de la
I. Voyez par exemple Plutarque De F.i npud Delphot, p. 389. et l'extrait île la Chrestomathie île Proclus dans la Bibliothèque de Pliotius, p. 320, édit. Bekkcr.