‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 138 sur 205 · I.E DITHYRAMBE · texte numérisé non relu

I.E DITHYRAMBE

visiblement encore, chercher la source principale du pathétique dans l’idée de la destinée humaine et se diriger, dès le début, vers la tragédie.

Nous avons dit qu’à la fin du sixième siècle la divinité de Baechus, principalement par l’influence de l’Orphisme, avait pris dans Athènes une grande importance, et nous avons remarqué que ce fait n’était pas moins sensible dans la poésie que dans la religion . C'était au dithyrambe qu’il appartenait surtout de le prouver. Et en effet le dithyrambe occupe vers cette époque la place la plus brillante dans les luttes musicales de la ville, et à partir de Lasus, auquel il doit cet honneur, se fonde une nouvelle école dithyrambique dont les nombreux disciples conserveront la faveur populaire pendant tout le siècle suivant. Alors, soit dans le large cadre du dithyrambe, qui de tout temps est comme la propriété exclusive de Bacchus , soit même en dehors, ce dieu semble attirer à lui les formes musicales, orehestriques et poétiques qui appartenaient originairement à d'autres divinités. Ainsi la Pyrrhique ou danse armée des Doriens prèle aux Satyres qui forment le chœur dithyrambique la vivacité de ses allures et ses figures imitatives; il viendra môme un temps où elle deviendra franchement dionysiaque sous son propre nom'. L’hyporchèrae, qui du culte orgiastique du Jupiter Cretois semblait être passé définitivement à celui d’Apollon, vient par un mouvement non moins naturel se consacrera Bacchus

1. Athénée, XIV, p. 631 A. Voyez aussi une soolie sur le vers 153 de^ Grenouilles d'Aristophane. Il est vrai que le sens en est plus que douteux.

LE DITHYRAMBE

qui est devenu la principale divinité de l'enthousiasme. On dirait, et c'est un point sur lequel il faut insister, qu'il vient en môme temps apporter l'esprit du dieu qu’il abandonne, qu’il est comme envoyé par Apollon pour tempérer chez ceux qui l’accueillent I ivresse des sens et pour soumettre les bruyantes harmonies de la musique phrygienne à l’ascendant salutaire de la poésie. Ce n’est donc pas seulement une conquête de Bacehus; c’est plutôt un nouveau signe du rapprochement des deux divinités de l’inspiration, et la consécration définitive de Dionysos comme divinité du plus noble des arts.

11 nous reste un curieux fragment d’un hyporchème de Pratinas qui nous montre que cette prédominance île la poésie sur la musique ne s’établissait pas sans une lutte très-vive. En attaquant ses bruyants adversaires, le poète déploie lui-même une ardeur toute dithyrambique et fait retentir comme un chant de combat :

« Quel est ce tumulte? Quelles sont ces danses? Quels sont ces transports effrénés qui envahissent l'autel bruyant de Dionysos? C’est à moi, à moi que Bromios appartient! c’est à moi qu’il convient de célébrer dans des hymnes retentissants la course du dieu sur la montagne au milieu des Naïades, en modulant comme le cygne l’harmonie ailée de mes accents. C’est le chant que la Muse a consacré roi : que la flûte se résigne à le suivre dans les chœurs, car elle n’est que sa servante. Le Cornus avec le tumulte aux portes et les luttes à coups de poing des jeunes gens avinés: telle est la digne armée d’un pareil général. Frappe cette Phrygienne qui veut primer les chants harmo-

LE DITHYRAMBE

nieuxdu poêle; brûle ce roseau, qui dessèche les lèvres, dont la voix bavarde et retentissante outrage le rhythme et la mélodie, dont le corps a besoin de la tarière pour se façonner. Voici, o roi triomphant du dithyrambe, voici des mouvements et des danses dignes de toi. Dieu dont la chevelure se couronne de lierre, écoute les chants de mon chœur dorien »

Si Pratinas, musicien lui-même et danseur, vient ici soutenir les droits de la poésie, c’est qu’il sait que la pensée précise et le sentiment déterminé doivent l’emporter sur l’impression vague et sur la sensibilité matérielle; c’est qu’il comprend la dignité de l’art; c’est enfin qu’il a un sens de mesure et de proportion sans lequel il n’y a ni art ni même vie véritable. S’il en était autrement, sans doute il n’aurait eu la force ni d’inventer une nouvelle espèce de drame, le drame satyrique, ni d’être, dans la tragédie, le concurrent d’Eschyle.

La tragédie, en effet., cette Heur du génie attique, n’est pas seulement l’œuvre la plus complexe qu’ait pu produire, après s’.être développée dans tant de sens divers pendant plusieurs siècles, l'énergie poétique de la Grèce, c’est aussi la plus harmonieuse. Nulle n’a employé un aussi grand nombre d’éléments et ne les a rapprochés par une conciliation aussi complète; nulle n’a parlé plus vivement aux sens et à l’esprit, n’a été plus riche en effets variés, même en contrastes, et pourtant elle a réuni en un seul ensemble tous les points d’un si vaste cercle, et, par des qualités intimes d’équilibre et de mesure, elle en

Page 1