‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 140 sur 205 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'enthousiasme dionysiaque dans la tragédie naissante. — Les Barchantes d’Euripide. — Fragments d'Eschyle. — Eschyle avait-il voulu, dans ce genre de pièces, exprimer une pensée de conciliation entre la divinité toute-puissante et l’homme qu’elle subjugue?

lin fait singulier, c’est que cet esprit religieux qui chercha dans le culte de Bacchus la satisfaction des besoins les plus impérieux de l’àme humaine, n’anime la tragédie que lorsqu’elle est vraiment constituée, c’est-à-dire sous l’impulsion créatrice d’Eschyle. Il semblerait naturel qu’il passât régulièrement dans le poème dithyrambique, puis aussitôt dans la tragédie : probablement il n’en fut pas ainsi. Et cependant il n’y a là rien qui ne soit conforme aux allures de l’esprit humain et, en particulier, à celles du génie grec. On ne voit jamais un développement littéraire s’efi’ectuer par un progrès constant et comme en droite ligne. Les fonctions de la vie mo-

LES TRAGÉDIES DIONYSIAQUES, raie, dont dépendent les arts et les lettres, n'ont point cette régularité. C’est la passion qui crée autant que la force de l’intelligence. Or l’émotion est parfois d’autant plus vive que l’objet en est plus incertain; et la lumière elle-même n’arrive pas à notre esprit par un rayonnement égal et continu. Comment donc déterminer d’avance la marche que suivra une idée dans le monde de l’art et définir la succession des formes qu elle est appelée à revêtir? Les Grecs eux-mêmes, quoiqu’ils aient donné le plus admirable exemple de l’équilibre des facultés intellectuelles, échappent complètement à cette logique abstraite et fausse : et c’est précisément pour cela qu’ils ont tant inventé. En un mot, l’art n’invente pas par le raisonnement; et, s’il est possible pour chacun de ses genres de marquer après coup le point de départ et le terme de la route, il garde, tant qu’il marche et qu’il est vivant, les allures libres et imprévues de la vie.

Cela est particulièrement vrai du drame, la plus vivante des formes de l’art. Il faut d’ailleurs se bien représenter quelle sorte d'expression il était possible aux Grecs de donner dans le drame aux idées religieuses. Et d'abord dans leur religion même qu’élaitce qu’une idée? Un dogme, une proposition clairement affirmée par le langage ou nettement définie par la raison? Nullement; ce fut le travail des théologiens et des philosophes des âges postérieurs de rassembler en des expressions abstraites et précises ces germes de pensées épars que l’esprit n’apercevait auparavant que sous une forme concrète. Encore les premiers philosophes durent-ils garder l’enveloppe mythique, comme un intermédiaire nécessaire entre leur doc-

trine et la foule. Quant à la religion, soit qu elle se montrât en plein jour à tous les yeux, soit qu’elle réservât son enseignement pour des initiés, ce qu il y avait en elle de plus apparent, c’était la légende, chantée par les poètes et publiquement figurée par les artistes, ou mise en action dans le secret du sanctuaire. Les Mystères en effet parlaient surtout aux sens et à l’imagination. Les sentences étranges qui paraissent avoir été l’objet de certaines révélations, étaient moins des dogmes que des énigmes, analogues d’esprit et d effet aux rites symboliques et aux spectacles (jue contemplaient les mystes émus. Les Mystères étaient surtout des drames. A plus forte raison, le drame proprement dit ne pouvait-il rendre une pensée religieuse que par le mouvement extérieur de l’action et par le vague langage des émotions humaines. C’eût été pour lui aller contre sa propre nature que d’immobiliser dans des abstractions logiques les vives légendes que la tradition lui confiait pour les produire au théâtre.

Au contraire, il leur prêta une vie nouvelle, et, pour cela, il les développa, dès le principe, dans le sens humain plutôt que dans le sens religieux. Telle est, en effet, l’induction à laquelle on est inévitablement condu il par ce qui nous est rapporté sur les débuts du drame. Le mot souvent cité : * II ri y a rien là pour Bacchus \ » a été dit au berceau même de la tragédie. Aussitôt après sa naissance, elle se séparait du dieu qui venait de l’enfanter: l’homme, sous la figure des héros, paraissait sur la scène au lieu de Bacchus, et, à mesure

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