I. Suidas, p. 2739, édit, r.aisford
LES TRAGÉDIES DIONYSIAQUES, qu'il s’y montrait davantage, l’action se formait. Dans ces premières transformations de la tragédie, dont Aristote constate l’obscurité, il est très-probable qu elle fut moins religieuse que certaines espèces de dithyrambe, car, parmi les éléments qui se trouvaient contenus dans ce genre de poème, ceux qu’elle avait hâte de s’approprier, c’étaient évidemment les éléments dramatiques. En d’autres termes, elle se constitua d’abord dans son essence propre; elle s’abandonna à son expansion naturelle, et, en réalité, la force de ce mouvement fut la cause de sa fécondité. Mais voici ce qui est le plus remarquable : celui qui la mit en pleine possession d'elle-même et qui acheva de la débarrasser des formes dithyrambiques qui gênaient sa noble et puissante allure, Eschyle, la ramena en même temps au principe le plus élevé de l'inspiration du dithyrambe, c’est-à-dire à une pensée religieuse sur le gouvernement du monde et sur la destinée de l’homme; et c’est là ce qui fait la principale originalité de ce grand génie.
Il y avait cependant un genre de pièces d'où il semble difficile que les idées essentielles du culte de Bacchus aient jamais été bannies: c’étaient celles qui, fidèles à l’usage du dithyrambe primitif, célébraient la légende de ce dieu. On cite un Penlhée de Thespiset une Erigone de Phrynichus. Il serait du plus grand intérêtde savoir comment ces anciens tragiques avaient traité ce genre de sujets , avant de le transmettre à Eschyle, dont nous ne possédons pas davantage les télralogies Dionysiaques. On se représente vaguement de quelle manière les pantomimes ou les monodies pouvaient rendre sensibles à des spectateurs le triomphe illusoire et l’horrible châtiment de l’orgueilleux
Penthée, ou la triste fin d’Erigone découvrant le corps de son père Icarios et se pendant de désespoir. Mais jusqu’à quel point, surtout dans la première de ces pièces, car la seconde paraît avoir été un drame satyrique, les chants du chœur exprimaient-ils les émolions pieuses des fidèles s'identifiant avec leur dieu, c'est ce qui échappe à toute conjecture.
Nous avons dans les Bacchantes d’Euripide un exemple de ces tragédies composées sur la légende de Baçchus. Mais cette œuvre, une des plus belles du poète, appartient à la fin de sa carrière; elle est postérieure de plus de cent ans aux essais de Thespis et se place même un demi-siècle après la mort d’Eschyle. A une pareille distance, on ne peut assurément y chercher une image exacte des premiers drames qui avaient mis sur la scène les aventures du dieu de la vigne et des Mystères. Toutefois l’esprit chercheur d Euripide aimait à innover par l'exploration du passé autant que par l’introduction d’éléments nouveaux ou étrangers. C’est d’ailleurs une des évolutions de l’art de retourner à certains moments vers ses débuts, par épuisement ou par caprice. Il est donc permis de supposer que le poète fit entrer dans ces ingénieuses combinaisons où, à l imitation idéale des cultes orgiastiques, se mêlaient, on le sait *, des souvenirs d’Eschyle, quelques emprunts à des œuvres encore plus anciennes, tragédies ou dithyrambes. Dans quelle mesure? Sur ce point toute affirmation est impossible. Mais, en tout cas, il ne serait pas sans intérêt pour l’his-
1. Le lait <Hait attesté par Aristophane de Byzance dans une préface aux Hnrrhanli't d'Euripide.
LES TRAGÉDIES DIONYSIAQUES, toire de l’art de déterminer quel rapport les conceptions d'Euripide peuvent avoir avec les idées qui pa raissent, indépendamment de toute question de date, inhérentes au sujet qu’il a traité.
Il y a, en effet, dans sa riche et pathétique composition, un fond invariable, qui est fourni par la légende et par la religion. Ce fond reste le principal : c’est de là que le drame reçoit nécessairement la suite de l’action et ses plus puissants effets. Les Bacchanles nous montrent donc, toutes réserves faites pour le talent personnel d’Euripide, un ordre de beautés dramatiques qui appartenait en propre à ce genre de 3ujet.
Bacclms révèle sa divinité et soumet tout à son empire : voilà ce que le poète doit avant tout exprimer. Et en effet, tout dans sa pièce est plein du dieu dont il veut manifester la puissance. C'est une possession multiple et merveilleuse, délicieuse et cruelle, qui prend tout, l’Ame et le corps, la nature physique et la pensée, contre laquelle il n'y a ni résistance ni refuge possible, ni dans les éléments, ni dans la matière, ni dans le monde mystérieux de l’intelligence. L être humain, brisant les liens de la civilisation, est rappelé dans le sein de la nature sauvage, qui le confond avec ses autres enfants sous l’influence étrange de celui dont elle reconnaît la présence à ce signe qu elle se sent tout à coup animée d'une vie exubérante et indomptable. L’imagination des Grecs se représentait les énergies capricieuses de la végétation de leurs rochers et de leurs montagnes comme entraînées sur les pas du dieu, sous la forme de Satyres, de Silènes, de nymphes, dont l’extérieur et les allures
LES TRAGÉDIES DIONYSIAQUES, rappelaient en même temps les animaux que les pâtres voyaient bondir dans les solitudes. C’était comme l’émotion de toute la nature sauvage qui se personne liait dans ce cortège enthousiaste. Ces conceptions merveilleuses sont réalisées par les bacchantes, telles qu’elles sont montrées ou décrites par Euripide. Elles arrivent, le front ceint de la verdure inaltérable du lierre, agitant le thyrse au son des instruments bruyants quelles ont empruntés, disent-elles, aux cultes orgiastiques de la Grande-Mère et du Jupiter Crétois, et, en écoutant leurs chants inspirés, on croit les voir au milieu des bois et des montagnes dans l’ivresse de transports dont la grâce humaine embellit la violence. Elles respirent avec délices l’air libre des cimes et des vallées désertes; la chevelure abandonnée au vent, elles s'élancent dans une course sans' trêve à la suite de Dionysos, au milieu de la stupeur des bêtes dont elles revêtent la dépouille, ou dont elles déchirent la chair pour y puiser avec leur sang la vie encore palpitante, et elles multiplient les prodiges autour d'elles :
« Bien doux est Dionysos, lorsque, dans les montagnes, après la course des thiases, il se laisse tomber sur le sol. Couvert de la nébride sacrée, avide de boire le sang du bouc et de dévorer sa chair crue, il s’élance dans les montagnes de Phrygie ou de Lydie. Bromios, le premier, crie Évoé. Le sol ruisselle de lait, de vin, du nectar des abeilles, et il s’en exhale comme le parfum de l’encens syrien. De la férule qu’agite la main de Bacchus s’échappe la llamine étincelante, tandis qu’il précipite sa course vagabonde, excitant par ses cris les chœurs impétueux , jetant aux vents
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les boucles de sa belle chevelure Agile et joyeuse,
la bacchante bondit, comme dans la prairie la jeune cavaleautour de sa mère’. » — «Quand pourrai-je, dit encore le chœur des bacchantes, mêler mes pieds blancs aux danses des bacchanales nocturnes , abandonnant mon cou renversé à la fraîcheur humide de l’air, semblable à la biche qui joue avec délices dans la prairie verdoyante quand elle a échappé à une poursuite terrible, après avoir franchi la barrière des filets habilement tissus : le chasseur, excitant scs chiens à grands cris, précipite leur course; mais elle, redoublant d'efforts, emportée par des élans rapides comme le vent, bondit le long du fleuve à travers la plaine, cherchant les solitudes et les épais ombrages où elle se plaît*. »
Telle est l’image idéale que le poète trace des Triétéries thébaines, et il suit les bacchantes jusque dans la montagne qu’appellent leurs cris répétés. 11 les montre dans les retraites du Cithéron se réveillant le matin sous la ramure des sapins et des chênes, faisant tomber leurs chevelures sur leurs épaules, renouant leurs nebrides, y fixant des ceintures de serpents, allaitant des faons et des louveteaux. Tout à coup une voix se fait entendre dans l’air : c’est Bacchus qui leur annonce leur proie : « O jeunes filles , je vous amène celui qui se rit de vous et de mes Mystères; allons, punissez-le 9 ! » En même temps une flamme sainte, emblème du dieu de vie, s’allume entre le ciel et la terre. « L’air se tait, le feuillage des bois au-dessus de l’herbe épaisse reste immobile et silen-
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LES TRAGÉDIES DIONYSIAQUES, deux, et les bêtes sauvages retiennent leur voix. » Les bacchantes, surprises par cet appel mystérieux, se dressent en portant leurs regards de tout côté. Puis, quand leur chef invisible a réitéré son ordre, elles s’élancent en bondissant par-dessus les torrents et les précipices. Ce sont maintenant des ménades furieuses, emportées par le souffle de celui que leurs compagnes appelaient tout à l’heure par cette invocation : « Parais sous la forme d’un taureau, ou d’un dragon à plusieurs têtes, ou d’un lion semblable à la flamme ardente. Va, ô Bacehus, prends en souriant dans des lacs mortels ce chasseur de bacchantes, livre-le au troupeau des ménades '. »
Quel autre art que la poésie, et quelle autre poésie que la poésie grecque pouvait faire sentir à ce point comme le parfum sauvage de cette vie que le dieu verse à flots dans le sein des bacchantes en les assimilant à celle vigoureuse nature, végétale et animale, qui subit avec elles sa domination? Laquelle de ces frises que nous admirons encore sur les beaux vases que nous a légués l’antiquité, ou de ces peintures qui couvraient tout près du théâtre les parois du temple de Bacchus, pouvait égaler cette puissance expressive? La créature humaine dépouille ce qui semblait faire sa dignité, mais pour retrouver sa force, et sa beauté natives; elle rejette comme un poids douloureux son impuissante raison, et court s'abreuver à la source de la vie universelle, où elle puise, avec l’oubli de sa science et de sa faible individualité, l’énergie infinie des sens et des facultés physiques; elle brise toute