Vers i44 et suiv
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LES TRAGÉDIES D10NYSIAUUES.
la lutte et dans le péril? Viens, ô dieu souverain, descends de l’Olympe 1 brandissant ton thyrse aux reflets d'or, et réprime 1 audace de cet homme sanguinaire. Où guides-tu maintenant, ô dieu du thyrse, tes thiases sacrés? Dans laquelle des retraites sauvages de Nysa? Es-tu, ù Dionysos, sur les cimes Coryciennes, ou bien dans les profondes forêts de l’Olympe, là où autrefois la lyre et les accents d’Orphée attiraient près de lui les arbres et les bêtes sauvages?... »
Le dieu, invisible, leur répond; il fait retentir dans l’air son cri qu elles répéteront avec une émotion pieuse : « lo! entendez, entendez ma voix, lo, bacchantes! lo, bacchantes! — Quel est, quel est ce son? D'où vient ce cri d’Évius qui m’appelle? lo, io! c’est moi, m’entendez-vous? moi, le fils de Sémélé, le fils de Jupiter. — lo, io! maître, maître, viens au milieu de notre thiase, ô Bromios, Bromios. O secousse divine du sol! Ah! ah! le palais de Penthée s’ébranle, il va s’écrouler. Dionysos est dans ce palais : adorez-le. Oh! nous l adorons! Voyez ces pierres des colonnes qui se disjoignent et s’écartent. Bromios poussera dans cette demeure le cri du triomphe. — Allume les clartés étincelantes de la foudre; brûle, consume la maison de Penthée. — (Une moitié du chœur) Ah! ah! regarde : vois-tu s’élever du saint tombeau de Sémélé la flamme toujours vivante de la foudre de Jupiter, dont elle fut jadis frappée? — L'autre moitié du chœur Prosternez, prosternez à terre,
I. Je traduis comme s'il y avait dans le grec : xat’ ’OÀùpnoo au lieu de : x«t’ *0).u|xnov que je lis dans les éditions d’Euripide, mais qui me parait offrir moins de sens.
ô ménades, vos corps tremblants : voici le dieu souverain, race de Jupiter; il renverse ce palais de fond en comble. »
Bacehus apparaît en effet, mais c’est sous l’aspect calme et gracieux qu'il a revêtu depuis le commencement du drame; c’est le jeune prêtre, connu des bacchantes, qui les relève et les rassure: « Femmes barbares, vous voilà éperdues d'épouvante et la face contre terre? Vous avez donc senti Baechus, quand il a secoué la maison de Penthée? Relevez-vous, reprenez courage, calmez le tremblement qui agite votre chair. — O lumière vivifiante de nos fêtes et de nos transports, avec quelle joie je te retrouve après la solitude où tu m’avais laissée! — Vous étiez tombées dans le découragement, lorsqu’on m'emmenait comme pour m’enfermer dans le noir cachot de Penthée... »
Le mysticisme chrétien pourrait reconnaître ici plus d’un trait qu’il s’est approprié, moins par une imitation que l’histoire expliquerait peut-être, que par un mouvement naturel qui pousse certaines âmes à se confondre, dans une union passionnée avec l’objet inconnu de leur adoration. Il y avait du reste dans les Mystères une pensée morale de récompense pour ce renoncement à soi-même : celui qui s’abandonnait complètement à l’étrange direction du dieu, n’y trouvait pas seulement une jouissance intime et délicieuse: il se sentait plus pur et meilleur; il apaisait, au moins par instants, l’éternel désir humain, le désir de la béatitude et de la perfection; il devenait ainsi un être saint et privilégié, inviolable aux profanes et supérieur à toute crainte et à tout péril « O bienheureux celui 1. Voyez le beau dialogue de Baccbus et de Peuthée, dont une jiartie.
qui, initié aux divins Mystères, sanctifie sa vie et consacre son âme par de saintes purifications en célébrant Bacckus dans les montagnes I »
Mais le poète s attache surtout à marquer que le dieu exige une soumission absolue, fût-ce au prix du scandale, comme diront les prédicateurs chrétiens. Il veut un empire sans partage; ni les convenances, ni les usages, ni les lois du monde ne l'arrêtent; il brise tous ces liens, pour qu’on soit tout à lui. fl n’admet pas la sagesse humaine, il impose silence à toute révolte de la raison , il la subjugue au dedans de nousmêmes et y jette à bas les murs du sanctuaire où elle pouvait se croire inviolable. « La sagesse n’est point sage*....» Loin d'ici les habiles pensées d’esprits ambitieux. ... « Nous nefaisons pas les habiles avec les dieux*. » C’est là aussi l'esprit des Mystères et, en particulier, l’esprit des Mystères de Bacchus, poussé à son dernier développement par les Orphiques. « Musée et son fils, dira Platon*,... après avoir conduit les justes dans le royaume d’Hadès elles avoir fait coucher sur des lits, leur font servir le banquet des saints; ils les représentent le front orné de couronnes et passant leur existence, désormais sans lin, à s'enivrer, car ils pensent que la plus belle récompense de la vertu est une ivresse éternelle. » Euripide montre le vieux Tirésiàs en compagnie de Cadmus, plus vieux encore, se couronnant de lierre , prenant le thyrse et la nébride, et se dirigeant vers la montagne, malgré les représentations et les menaces de Penthée : « Car le dieu n’a pas
interprétée par les stoïciens dans le sons de leur doctrine, est passée «le leurs écoles dans l'épftre d'Horace, I, xvi, 74 et suiv.
1. 393. Tô aofôv à* où cof.a. — 2. 2U0. — 3. Réjmbl, II, [». 3ü3,
UOk LES TRAGÉDIES DIONYSIAQUES,
distingué si c’était le jeune homme ou le vieillard qui devait entrer dans ses chœurs *. » Cadmus est donc impatient de se mêler aux danses, de secouer dans des transports dionysiaques sa tète blanchie en frappant le sol de son thyrse avec une ardeur infatigable, sans trêve, jour et nuit; et il part, en effet, accompagné de Tirésias : a Tâchons, lui dit celui-ci, de nous soutenir mutuellement; il serait honteux de voir tomber deux vieillards : mais allons, quoi qu’il arrive*. »
Le sens de ce départ peu tragique n’est pas douteux. On serait, il est vrai, tenté de se demander si Euripide n’aurait pas voulu démentir indirectement, par l'effet d’un spectacle assez voisin du ridicule, ces protestations multipliées de soumission aveugle à la coutume religieuse et aux ordres de la divinité : sentiments peu conformes à ce que le reste de son théâtre nous apprend au sujet de ses croyances. Aristophane, faisant invoquer Bacchus par un chœur d'initiés, n’oublie pas non plus les vieillards : a La prairie étincelle de feux; les genoux des vieillards bondissent; sous l’influence de tes saints Mystères, ils secouent le poids de leurs soucis et des années accumulées sur eux parle temps \ » De quel côté est la comédie? Mais on ne peut oublier que cette scène singulière des Jiacchantcs succède immédiatement au magnifique chant d’introduction que fait entendre le chœur des femmes; elle complète l'exposition et achève de déterminer le sujet : c’est donc, il le faut croire, une sorte de déli jeté dès le début à la raison, qui doit s’humilier devant le dieu nouveau. Nous assistons en effet à une conquête
1. Vers *204. — 2. Vers 36*2. — 3. Les Grenouilles, v. 344 et suiv.
de Bacchus; conquête violente, qu’il accomplit dans sa patrie et dans sa propre famille, pour faire rayonner de là sa divinité sur toute la Grèce. Il lutte contre les siens qui le repoussent, et il se fait connaître par une révélation terrible, où se distingue la double nature des effets du vin, dont il est le dieu.
Le vin est pour les hommes un bienfait et un péril. II les soutient et leur donne l’oubli des maux mais il les charme aussi pour leur mal et peut exciter en eux une ivresse furieuse. De môme Euripide nous montre tour à tour les douces joies des bacchantes volontaires et les fureurs des femmes rebelles que Dionysos a violemment arrachées aux travaux paisibles de leurs maisons. L'imagination des premières leur présente des banquets et des fêtes, le séjour délicieux de Paphos fréquentée par Vénus et par les Amours ou les pentes de l’Olympe Piérien sanctifiées par l’habitation des Muses. Les autres sont transformées en ménades égarées et sanguinaires. Mais c’est d’abord dans la personne du dieu lui-même que se manifeste un contraste merveilleux. Celui qui cause ces transports sauvages, c’est un jeune homme dont les formes sont gracieuses et efféminées, dont le teint délicat est encadré par les boucles d’une longue chevelure. II reste calme au milieu des catastrophes qu’il produit, à côté de cette maison qui s’écroule et qui s’embrase à sa voix, en face de cet ennemi si puissant en apparence qui s’agite, qui s’épuise en efforts et que la fureur n'abandonne que pour faire place à la démence. Enfin, c’est le sourire sur les lèvres, après une dérision et