De Subi., ch. iv
I.ES TRAGÉDIES DIONYSIAQUES, d'esprit et de recherche. Un peut croire, par exemple, qu'il n’y avait dans le drame d’Eschyle rien qui ressemblât an rôle de Tirésias, ni surtout à celui de Cadmus, partisan intéressé du nouveau dieu, dont la vénérable figure est évoquée par Euripide plus sans doute pour augmenter le pathétique de la catastrophe où il est assez injustement enveloppé, que pour montrer qu'une adhésion par calcul ne peut tenir lieu de la foi confiante. Assurément l’impression produite par les pièces de son prédécesseur était, sinon plus vive, du moins plus nette et plus franche.
Eschyle apportait dans ce genre de sujets, qu il a plus affectionné qu'aucun des autres tragiques le pur enthousiasme dionysiaque. On raconte que lorsqu’il composait, il puisait son inspiration dans le vin *. Toutes ses tragédies étaient pleines de Bacchus, disaiton en parodiant ainsi le mot célèbre qui lui est prêté par Aristophane au sujet de sa pièce des Sept Chefs, « toute pleine de Mars. » Il était impossible que l’esprit du dieu n animât pas principalement les drames dont il était le héros ou qui se rapportaient directement à son culte.
Une question plus importante peut-être se présente
I. D’après le compte, il est vrai, incomplet des pièces dionysiaques représentées sur le théâtre d’Athènes, il n’y en aurait eu qu’une de Thespis et une de Phrynichus avant les troi« tétralogie» d’Eschyle (la Lyeurgie et les tétralogie» dont faisaient partie Penthêe et Athamns). Pnlyphradmon donna une bjeurgi e qui disputa le prix à la trilogie thébaine dont il nous est reste les Sept Chefs. Sophocle ne toucha qu’indireclement à Bacchus dans son /no et dans son Alternas : il s'éloignait du dieu, pour s'établir de plus en plus dans le monde humain. Ses contemporains plus jeunes et ses successeurs sera b èrent s’en rapprocher davantage, mais aucun ne puisa aussi fréquemment qu' Eschyle dans le cycle dionysiaque. — 2. Plu tare h., Sympos.. p. 622, D. Calli'then. ap. Lucian. Encom. Demosth 15. — 3. Plularch. . Sympos ., p. 715 DE.
I.ES TRAGÉDIES DIONYSIAQUES, à propos de cette classe de tragédies. Outre le mouvement extérieur et les effets merveilleux propres à la religion de Bacchus, Eschyle s'attachait-il à y reproduire en quelque façon la pensée d’édification pieuse que nous avons distinguée au fond de cette religion? Se bornait-il , comme Euripide dans le premier chœur de ses Bacchantes, à l'indiquer par quelques traits, ou bien la faisait-il entrer dans la contexture du drame? C'est cette seconde supposition qui, admise dans une certaine mesure, est la plus vraisemblable. Les hommes les plus familiarisés avec son génie ont pensé que ses deux principales trilogies dionysiaques avaient pour dénoùments un changement salutaire dans les dispositions religieuses des personnages et un rapprochement entre Bacchus et ses ennemis. Dans les Xantries, la dernière pièce de la trilogie à laquelle appartenait Pcnthée, Agave et les autres Ménades, revenues de leur égarement, soulageaient leur douleur par une longue lamentation, puis, rendant un hommage volontaire au dieu satisfait, attendaient leur consolation de celui-là même qui les avait si cruellement domptées. Ainsi on retrouvait dans la divinité terrible qui trouble et qui égare la divinité clémente qui calme les afflictions, et à l'horreur de la catastrophe succédait une impression plus douce, une sotie d'apaisement. Le dénoûmenl de la Lyctirgie amenait une réconciliation bien plus remarquable encore. L’adversaire du dieu, Lycurgue lui-même, devenait son prophète, peut-être même une divinité secondaire associée à son culte, d’après la tradition mentionnée par l’auteur du Rhésus: « Prophète de Bacchus, comme le dieu qui habite les rochers du Pangée et reçoit les hommages
île ceux qui savent (c’est-à-dire des initiés)'. » Une croyance religieuse autorisait donc cette réunion. Les mythologues voient même dans cette légende un récit fabuleux de la lutte, puis du rapprochement poussé jusqu’à l’identification, de Bacchus et d Apollon, les deux principales divinités delaThrace poétique, de la contrée des Bacchantes et des Muses.
Ce qui donne le plus de valeur à ces hypothèses et en fait le véritable intérêt, c’est que nous voyons Eschyle , dans des sujets complètement étrangers à Bacchus, s’appliquer incontestablement à rendre la pensée la plus profonde des Mystères où ce dieu avait un rôle : la pensée de l’harmonie dans le gouvernement du monde et dans la destinée humaine. Elle est chez lui comme le plus haut degré de l’inspiration dionysiaque; c’est en la méditant qu’il a conçu les principales œuvres qui nous restent de lui. Aussi estce là qu’il en faut chercher la plus belle et la plus riche expression qu’ait pu réaliser la littérature profane.