ORPHISME D'ESCHYLE
fortement l'empire de leurs doctrines? 11 est naturel de nous le demander.
Cicéron’ le fait pythagoricien, titre bien voisin de celui qui est en question. Hérodote, qui rapproche, certains rites égyptiens de ceux des pythagoriciens et des Orphiques’, fait entendre qu'il était initié à la sagesse de l’Égypte'; ce qui paraîtrait confirmer l’assertion de Cicéron. Cependant rien n’autorise réellement à mettre Eschyle au nombre des sectateurs de l’Orphisme. Il y a même une raison générale qui semble s’opposer absolument à toute induction de ce genre : c'est que l'esprit du drame, vivanlet passionné, répugne à l’Orphisme, allégorique et froid. Eschyle était trop possédé de la muse tragique, dont il fut comme le prophète et le révélateur, il appartenait trop aux sentiments dont elle se nourrit, pour se donner en même temps à un autre culte d’un caractère particulier et jaloux. Il ne fut pas plus orphique que Thespis ou Phrynichus, contemporains des fondateurs de cette singulière religion. Les premiers tragiques, en effet, ne songeaient nullement à se faire, même accidentellement, les prédicateurs d’une secte : ils étaient tout entiers à l’art enchanteur qu’ils découvraient, au drame et à la foule, dont il fallait alors captiver l’imagination par des spectacles touchants, et non distraire l’esprit par des emprunts aux nouveautés philosophiques ou religieuses. Il en était de même d Eschyle : autrement, il n eût pas transformé l’invention de Thespis au point d’en faire sa propre création.
Pindare avait bien pu, sous la forme complaisante
I Tuteul. Il, 10. — 2. 11,81. — a. II, 156.
ET L'ORPHISME D’EüRIPU>E.
de l’ode, qui autorisait l’expression personnelle des pensées religieuses ou morales, s’arrêter parfois sur la solution que l’Orphisme donnait aux graves questions dont il était occupé. Mais, pour cela, il n’était point un Orphique. Sa vie brillante et le libre mouvement de son génie ne permettent pas un seul instant qu’on se le représente comme enchaîné aux pratiques d une dévotion ascétique et voué à une propagande exclusive. Une pareille idée convient encore moins à Eschyle, ce soldat de Marathon, ce poëte national, cette énergique nature, tantôt livrée aux plus nobles ardeurs de l’activité patriotique, tantôt entraînée par une inspiration fougueuse au milieu des fêtes les plus éclatantes d’Athènes, qu’elle anime d'une vie jusqu’alors inconnue.
En général, plus la tragédie est en possession d’elle-même, plus elle semble repousser ces inspirations étrangères. Sophocle, qui marque le plus haut degré du développement qui lui était propre, est religieux, mais sans aucune recherche théologique; il n’y a chez lui, autant que nous en pouvons juger, nulle trace d’Orphisme. C’est quand la tragédie commence à pencher vers son déclin, que l'Orphisme comme la philosophie et d’autres éléments encore, s’introduit par instants dans sa contexture déjà plus lâche. Le plus orphique des trois grands tragiques athéniens fut Euripide, contemporain de la diffusion de cette doctrine, et dont l’esprit inquiet lui était d’ailleurs sympathique.
Il aime à rappeler le nom d’Orphée et la merveilleuse séduction de sa voix1. 11 le cite comme bienfai- 1. Altrst-, 357. Iphiy. in lu/., 1211. Barrh., 361, etc.
L'ORPHISME D’ESCHYLE
teur des Athéniens par l’introduction des Mystères, et fait en même temps du sage Musée leur concitoyen'. Il parle de remèdes contre la souffrance gravés sur des tablettes t h races par le mélodieux Orphée*. Il célèbre enfin la vie orphique et la toute-puissance du Dieu qui la prescrit. Voici comment s’exprime dans ses Crétois un chœur d’initiés aux My stères de Jupiter ldéen : « La pureté est la loi de ma vie depuis le jour où j’ai été consacré aux Mystères de Jupiter ldéen, où, après avoir pris part aux omophagies (repas fait avec la chair crue du taureau) suivant la règle de Zagreus, ami des courses nocturnes, et agité en l’honneur de la Grande Mère la torche dans la montagne, j’ai reçu saintement le double nom de Curète et de Bacchant. Couvert de vêtements d’une parfaite blancheur, je fuis la naissance des mortels, ma main n’approche pas du cadavre qu’on ensevelit, et je n’admets parmi mes aliments rien de ce qui a vécu*. »
Ces initiés de la façon d’Euripide sont, on le voit, un mélange de Curètes, de Corybantes et de suivants de Bacelius; ce sont, cependant, avant tout des Orphiques, et c’est Zagreus qui préside à leur vie. C’est Zagreus aussi qui domine, et cette fois, sans partage, dans une invocation qui faisait peut-être partie de la même pièce. Le dieu y est représenté dans sa gloire, avec tous ses caractères, comme un autre Zeus, un autre Hadès, comme le dispensateur des biens de la terre et le guide bienfaisant des âmes :
u A toi, souverain ordonnateur, j’apporte cette offrande et cette libation, à loi, Zeus ou Hadès, suivant
1. IViet. ,643. 945. — -• Alcesl., 9G(i. — 3. Fragui. ap. Porphyr. De Al/slin. IV, 19.
ET L ORPHISME D’EURIPIDE. 41b
le nom que tu préfères, accepte ce sacrifice sans feu, ces fruits de toute sorte offerts à pleines corbeilles. C'est toi qui parmi les dieux du ciel tiens dans ta main le sceptre de Zeus, et c'est toi aussi qui dans les enfers partages le trône d’iiadcs. Envoie la lumière de l ame aux hommes qui veulent apprendre les épreuves de leur destinée mortelle, révèle leur dès maintenant d'où ils sont venus, quelle est la racine des maux, laquelle des divinités bienheureuses ils doivent se concilier par des sacrifices pour obtenir le repos de leurs souffrances. »
Clément d’Alexandrie, qui nous a conservé ce fragment1, croit y lire une prophétie involontaire, un hommage anticipé rendu par le paganisme à la divinité du Christ.
Ces débris d une tragédie perdue sont intéressants en eux-mêmes. Il serait difficile de déterminer de quelle façon, dans l’intention d’Euripide, ils se rattachaient à faction de sa pièce. On serait plutôt porté, de prime abord, à douter qu’il y eût un rapport bien direct entre ce culte de Zagreus et les égarements de Pasiphaé ou le voyage aérien de Dédale ou d’Icare, qui paraissent avoir été le sujet des Crétois. Mais nous possédons dans son intégrité une œuvre du même poète qui nous met à même d’apprécier jusqu'à quel point il savait unir ces inspirations de l’Orphisme avec le fond de la composition dramatique. llippol^te, dans la tragédie qui porte son nom, est un véritable Orphique, en dépit de l’anachronisme. Son père, Thésée, le lui dit en termes formels :