I.’OHPHISME D'ESCHYLE
ehons, si nous pouvons, à nous en rendre compte. Si l’idée principale de sa composition avait cette simplicité, que signifierait ce eliant du chœur qui se fait entendre immédiatement avant l’apparition de Diane, l’impuissante patronne d’Hippolyte : « C’est toi, Cypris, qui mânes l’esprit intraitable des dieux et des mortels; et, avec toi, le dieu dont l’aile rapide les éblouit de son éclat. 11 parcourt la terre et les ondes salées de la mer retentissante. Tout ce qu’atteint dans son vol l’Amour, resplendissant d’or, subit son charme irrésistible: il envahit de ses fureurs le cœur des animaux qui vivent dans les montagnes et de ceux qui habitent les Ilots et de ceux que nourrit la terre partout où le soleil la pénètre de ses regards brûlants; il envahit le3 hommes : tous ces êtres, ô Cypris, te reconnaissent pour leur reine; seule, tu les soumets tous à ton empire1. » Cet hymne à la gloire de Vénus retentit près du cadavre de Phèdre, au moment où Thésée ordonne qu’on apporte le corps déchiré d'Hippolyte expirant, en présence de ce père aveuglé que la découverte de son erreur va plonger dans le désespoir. Certes, le triomphe de la déesse est incontestable; c’est elle qui a tout conduit et qui est jusqu’au bout victorieuse; et surtout, c’est elle qui, en s’attachant tout entière à la malheureuse qui lui est livrée en proie, produit des effets pathétiques d’une puissance telle qu’ils ont pu fermer les yeux à la critique sur le charme de la ligure d’Hippolyte.
Serait-ce donc qu’en célébrant ainsi l’empire ah olu et universel de la déesse, Euripide a voulu, comme
l. Vers 1268 et suiv.
ET L’ORPHISME D’EURIPIDE.
plus tard Lucrèce, honorer en elle la loi de. vie, la loi conservatrice du monde? Assurément non; s’il y a quelque ressemblance extérieure entre le petit chœur qu’on vient de lire et la magnifique introduction du poème latin do la Nature, le point de vue des deux poètes est bien différent. Dépouillez la Vénus d’Euripide de cet appareil grandiose, et vous no trouverez que la passion, la passion mauvaise, envoyée par une nécessité funeste, imposée au sens, perdant à la fois l’adversaire qu elle dompte et celui qui ne cède pas. Aimez-vous mieux y voir une divinité personnelle : vous ne distinguez qu’une figure impérieuse et cruelle, qu’une pensee jalouse et haineuse, qui veut dégrader quiconque ne s’humilie pas devant elle, et qui, pour venger les affronts qu elle mérite, multiplie à plaisir les victimes impliquées contre leur gré ou à leur insu dans sa querelle. Cherchez-vous enfin à y retrouver en général la loi modératrice des choses humaines : vous n’avez qu’une des formes les plus injustes et les plus oppressives du pouvoir qui pèse sur l’ Humanité, et, loin de le contempler avec uno vénération religieuse, vous ne pouvez le reconnaître sans éprouver en môme temps un sentiment de révolte et sans réclamer contre la misère de l’homme, consommée à la fois par la fatalité de la passion et par l’iniquité divine.
Ainsi la Vénus d’Euripide est triomphante, mais elle est atteinte dans son triomphe môme par une sentence de réprobation morale. Le prestige divin ne subsiste en elle que par la grandeur des coups qu elle frappe et par la terreur qu’ils inspirent. Ce n’est pas assez pour que le sentiment religieux se môle à l’action dont elle fait mouvoir les ressorts et se développe
L'ORPHISME D'ESCHYLE
dans le même sens. Il s’en sépare, au contraire, et lutte, pour ainsi dire, contre le courant du drame. 11 est vrai qu'il semble s’attacher à une autre divinité, à Diane. Mais celte divinité, nous venons de le voir, n’est pas celle qui conduit l’action. Quels sont donc au juste sa nature et son rôle?
Euripide l’a conçue comme la rivale de Vénus, mettant ainsi aux prises sans scrupule deux habitantes de l’Olympe. Plus d’un exemple analogue dans l’histoire des dieux l’y autorisait. D’ailleurs Diane, la vierge divine, s’opposait naturellement à la déesse de l’amour. Mais ici ce qui la caractérise, ce sont les liens particuliers qui se sont formés entre elle et un mortel .
L’imagination grecque, transformant un mythe oriental, avait pu se figurer la fière divinité touchée d’amour dans la solitude de ses bois pour le beau berger Endymion. II s’agit ici d’un tout autre sentiment. Comment définir cette tendresse qu’elle ressent pour Hippolyte? Elle repose sur l’afiinité de deux natures • presque également pures. Celle qui personnifie en ellemême cette pureté sereine dont l’air libre des montagnes boisées, son séjour favori, est l’image sensible, admet dans une communion sainte et semble nourrir de son essence, en l’appelant à partager ses mâles exercices, ce bel adolescent que n’atteint aucune des souillures de l’humanité. Ce n’est pas tout : cette vie si pure d'Hippolyte, c’est l’idéal de la vie orphique, c’est l’Orphisme qui la prescrit comme l’unique moyen de mériter la béatitude; et Hippolyte, en effet, est orphique et religieusement attaché à la règle de la secte. Il en résulte que la divinité qui reçoit ses hom-
ET L’ORPHISME U’EURIPIÜE.
mages devient elle-même la divinité de 1 Orphisme. A qui d’ailleurs ce caractère conviendrait-il mieux ?
Cette combinaison est ingénieuse et délicate, mais en réalité la Diane d’Euripide n’est ni la déesse de la religion populaire qui n’a pas de ces raffinements, ni une divinité orphique; car l’Orphisme, loin de mettre les divinités en lutte, tend à les rapprocher et à les confondre, et sa théologie ne transporte guère dans l'Olympe les passions ni les vertus humaines. Nous avons donc ici une Diane et un Orphisme de l’invention du poète; c’est l’œuvre de son imagination et de sa libre pensée. Or le charme idéal d’une pareille création est un obstacle à sa puissance dramatique. Elle ne peut prendre assez de consistance pour entraîner à sa suite dans un grand courant d’émotion religieuse la foule qui remplit le théâtre de Bacehus. L’église d’Euripide est par trop petite, et l’on y sent d’ailleurs l’esprit d’opposition plus que l’esprit de prosélytisme. Aussi le rôle de Diane dans la tragédie, malgré son importance dans la pensée première de la composition, n’est-il après tout que secondaire.
Sans doute, elle lutte avec avantage contre sa rivale quand chacune d’elles paraît sur la scène. Vénus, chargée du prologue, est odieuse dans le discours par lequel elle ouvre la tragédie; à Diane, au contraire, est réservée la dernière scène, où elle est mêlée aux émotions les plus nobles et les plus touchantes. Elle remporte au moins un triomphe moral, et c’est sur cette impression que la pièce se termine. Cependant on ne peut oublier qu elle a été exclue du champ de l’action. Le poète, en effet, a dû l’en éloigner, car elle n’eût été que l’inutile spectatrice de ces
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troubles et de ces malheurs dont on a l’imagination encore toute remplie au moment où elle a enfin la liberté d’agir. Et alors même, que fait-elle? Réparet-elle ce qu’elle n’a pu prévenir? Phèdre est perdue à jamais : c’est la pitié de Virgile qui la recueillera un jour dans les sentiers solitaires de ce bois de myrtes où les victimes de l’amour promèneront leur douleur adoucie. Que reste-t-il à Thésée, meurtrier de son fils et déplorant entre une morte et un mourant son injuste colère ? Et llippolyte lui-même, le seul digne des soins de la déesse et l’objet de sa plus chère sollicitude, quelle compensation invente-t-elle pour lui ? Des représailles contre Vénus ? remède impuissant et indigne de celui qu elle veut venger. Le souvenir éternel des jeunes filles de Trézène qui viendront avant leur mariage couper en signe de deuil leur chevelure sur son tombeau ? Triste jouissance promise à la sensibilité éteinte de celui qui tout à l’heure ne sera plus1, mais que relève au moins une idée d’honneur. Regardons-y de près : pour llippolyte, pour ce juste méconnu qui meurt le pardon sur les lèvres, la vraie compensation est dans sa justice même et dans sa grandeur d’àme. La beauté de sa mort est plus humaine encore que religieuse. Malgré la présence miraculeuse de la divinité, quoiqu’elle apporte au milieu de ces tristesses et de ces passions un esprit de justice clémente et attendrie, quoique le calme des derniers instants de celui qu elle aime contraste avec la mort désespérée de la malheureuse qui expire sous l’étreinte de Vénus et la vengeance dans le cœur, llippolyte paraît surtout livré à