I. IMS sqq. — 2. 1080 sqq
L’IDÉE DU MONDE
telligence. Ces deux points de vue se réunissent dans une tendance commune vers l'harmonie.
Il semblequ’au commencement, les hommes fussent en dehors du système du monde. Sans force ni intelligence, qu’\ pouvaient-ils faire ? Ils n avaient aucune ressemblance avec toutes ces énergies violentes qui agitaient autour d'eux les éléments. Avant les bienfaits de Prométhée, ils vieillissaient dans l’enfance, ne sachant se servir ni de leurs yeux ni de leurs oreilles, sans défense contre les maux, errant au hasard comme des fantômes, ou cachés dans des trous obscurs comme les fourmis. Cette race était une superfétation de la nature, une ébauche manquée; aussi Jupiter voulaitil l’anéantir et la rejeter dans les abîmes d Hadès pour en créer une autre à sa place.
Cependant, l’homme n’est pas tellement dénué et vide, qu’il n’ait en lui de quoi inquiéter les prétendants à la royauté de l’univers. D’abord il est; il existe par lui-même, antérieurement à eux, sans aucun acte de leur volonté; il x a donc chez lui un principe d’énergie indépendante, et, par suite, de résistance. Ensuite, s’il ne possède pas l’intelligence, il n’existe pas d'être qui soit doué plus que lui de ce don précieux ; et même il sembleplus près qu’aucun autre del’aequérir en vertu de son affinité avec Prométhée; car, à peine celui-ci a-t-il, par son intelligente intervention, donné à Jupiter la victoire sur les Titans, qu’il se déclare le patron des hommes : il les sauve, et c’est pour eux qu’il engage une lutte avec le nouveau roi de l’univers au sujet de la possession du feu, symbole de I intelligence. A partir de ce moment, il devient luimême distinctement une personnification de l huma-
DANS ESCHYLE
nité. Il semblerait donc, à ne considérer que ce point du drame d’Eschyle, que les hommes fussent plus intelligents que Jupiter. Ainsi s’explique la pensée de Goethe, qui paraissait destiné, par certains côtés de son génie, à devenir un admirable interprète de la Grèce : son Promélhée n’est qu’une protestation contre l’empire absurde et tyrannique des dieux, rouages inutiles du monde entre les deux seules forces véritables, l’activité féconde et régulière qui appartient à la nature, et T intelligence, qui est le bien propre de l’homme'.
Toute différente est la pensée du pieux Eschyle. Il ne faut pas exagérer le sens de ces cris de révolte par lesquels se soulage Promélhée dans les explosions de sa colère. Ce qui domine dans le monde, et ce qui doit y dominer toujours, ce sont les lois vénérables qu’il porte en lui depuis 1 instant de sa naissance. Le développement progressif de ces lois doit résoudre toutes les discordes, dont l’univers est nécessairement agité par l’expansion de ses éléments essentiels, en une harmonie souveraine.
A ces lois toutes-puissantes sont également soumis, et Jupiter, qui à l’origine ne les connaît pas, mais les suit à son insu et finit par confondre avec elles sa propre volonté, et Proinéthée, qui en possède la scienee, mais qui paraît s’en séparer pour un temps par sa volonté ou par sa passion. Dans ce dernier fait, sujet principal du Promélhée enchaîné, il y a une admirable image des contradictions de notre nature et de notre
I. Je renvoie sur ce point à la brillante et limpide exposition de M Oaro dans son livre sur la Philosophie de ijvtthe.
L’IDÉE DU MONDE
destinée. La connaissance de ce qui doit être et l’entraînement en sens contraire, le bien et le bonheur unis à la plénitude de l’intelligence dans un idéal toujours entrevu, et l’impuissance d’y atteindre: voilà la vie humaine, voilà ce qui en fait la douloureuse et chère énergie, la noblesse et la misère. Prométhée, initié aux secrets du Destin, est une victime volontaire, son supplice est un dévouement : « C’est volontairement, oui, volontairement que j'ai failli ; je ne le nierai point'... » — « Je sais exactement d’avance tout ce qui doit arriver; aucun mal ne viendra contre liÿon attente’. » Et pourtant, il ressent si vivement la souffrance, qu’il ne peut s’empêcher, au premier moment, , de s’écrier : « Non, je ne croyais pas que j’endurerais de pareilles peines, ainsi desséché sur ces roches, au i milieu des airs et dans cette affreuse solitude*. » Mais il n’a pu résister au doux sentiment de pitié qui l’attirait vers les hommes; et maintenant il ne résiste pas davantage aux âpres jouissances d’un orgueil que soutiennent le sentiment de 3a dignité et la haine de l’oppression : « Qu’un ennemi soit maltraité par un > ennemi, il n’y a là aucune honte'.» Il traite avec Jupiter d’égal à égal, il l'insulte dans la personne de son envoyé. Mercure, il ne cesse de le défier; ni les menaces, ni les douleurs présentes, ni l'approche de ^ tortures dont l'imagination est confondue, ne peuvent ' lui arracher une parole de soumission. Il sent qu’il a en lui une vitalité indomptable5, et le dépôt mystérieux de la science dont il reste le maître.