sq. Cf
DANS ESCHYLE
Une chose remarquable dans ces contradictions, c’est qu elles ne sont pas en dehors de la destinée. Au moment même où Prométhée déploie le plus son énergie propre, donne les signes les plus éclatants de sa liberté morale, il ne fait qu’exécuter les desseins du pouvoir caché qui conduit tout, et, en qualité de dieu prophète, il en a conscience. Il se prête à l’exécution de ces desseins, sans que cet acquiescement de sa part diminue en rien l'intensité de ses douleurs ni ne refroidisse l’ardeur de sa passion. Il lutte avec une invincible, obstination, et cependant il n’ignore pas que la victoire définitive de son adversaire est inévitable, qu'un jour viendra où, réconcilié et de son plein gré, il lui communiquera le secret dont il lui refuse maintenant la révélation. Ainsi il y a dans sa volonté comme un double courant qui prend sa source dans l’intelligence et dans la passion ; et, docile ou rebelle, elle est toujours gouvernée par un pouvoir supérieur qui poursuit, à travers les combats et les souffrances qu'il provoque, son œuvre d’organisation.
De Prométhée passons aux hommes, qu’on aperçoit dans le lointain, bien au-dessous des figures gigantesques ou merveilleuses qui seules occupent la scène. Ce sont des reproductions affaiblies de ce type idéal. La sollicitude de leur protecteur a été pour eux bien efficace, car d inertes ils sont devenus actifs, de faibles et imbéciles intelligents et forts; la barbarie a fait place à la civilisation; ni la terre ni la mer n’opposent plus d’obstacles à leur industrie ni à leur audace; enfin ils possèdent le feu , et la pensée que ce privilège divin est aux mains de ces êtres éphémères indigne les ministres de Jupiter, et frappe de stupeur
L'IDÉE DU MONDE
les Océanides elles-mêmes1. Mais comme ils expient cet empiétement sur les attributs d’une race supérieure, et comme la jouissance qu’ils en ont est incomplète! Leur infirmité était incurable, car, malgré leurs progrès, leur vie, maintenant encore, n’est qu’un songe, ils sont aveugles et enchaînés, ce sont des êtres d’un jour *. Aussi un des plus grands bienfaits de Prométhée, c’est d’avoir placé dans leur sein les aveugles espérances s. Us ont besoin de se faire illusion sur eux-mêmes pour ne pas retomber, par découragement, dans leur inertie primitive.
Cependant l’espoir qui les soutient n’est pas tout illusion. D’abord ilsonlgardé cet avantage qui les rapproche des immortels : ils restent possesseurs du feu. Et, s’ils doivent le payer chèrement, s’ils sont voués au sentiment de leur impuissance, au désir sans fin d’un bien qui leur échappe, celte union douloureuse de 1 intelligence et de l’humanité n’est pas sans adoucissement; ils ne sont pas condamnés pour toujours. Le vautour ne rongera pas éternellement les entrailles de Prométhée. Il viendra enfin une heure de clémence où le souverain du monde suscitera lui-même le libérateur de son ennemi ; et ce libérateur sera un homme, et en même temps le fils bien-aimé de Jupiter. Ainsi cet acte de pardon sera, du même coup, la glorification de l’humanité, représentée parce nouveau type, plus réel que le premier. Hercule aura mérité cet honneur