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la terre et les flots. Brisé contre cet écueil, Jupiter apprendra quelle distance sépare la domination de l'esclavage *. » Les Ücéanides elles-mêmes, timides et pieuses, se prennent à douter de la stabilité de ce pouvoir haineux : « Il ne cessera pas avant que son cœur ne soit rassasié, ou que par quelque moyeu on ne fasse sur lui la difficile conquête de l’empire1. »
Cependant, même dans ce drame qui formait le milieu de la trilogie et où Eschyle se proposait de montrer l’ardeur de la lutte plutôt que la conciliation finale, il n’y a pas à se méprendre sur Je but où il tend. Dès le début, il est question du libérateur à venir : « Celui qui doit mettre fin à tes maux n’est pas encore né \ » Si Prométhée prédit avec orgueil que son secours sera encore indispensable à Jupiter, il reconnaît en même temps que son propre sort dépend de la volonté de celui-ci, « qu’il n’y aura d’autre ternie à son supplice que celui que Jupiter voudra fixer*. » Il annonce enfin qu’il y aura entre eux dans la suite des âges un rapprochement librement consenti des deux parts : « Adoucissant cette passion intraitable, il en viendra un jour, avec un désir égal au mien, à former avec moi des liens d'amitié*. » Pour que le péril qui menace Jupiter soit conjuré, la délivrance de Prométhée sera nécessaire'; mais le dieu suprême y viendra de lui-même par sagesse et par amour pour son fils Hercule, c’est-à-dire, comme nous l'avons remarqué déjà, pour l'humanité; et de plus, Prométhée ne sera délivré qu’à une condition’, c'est qu’un dieu consente
1.915 sqq.— 2. 165 sq. — 3. 27. — 4. 258.-5. 190 sq.— 6. 770. 991 .
7. 1026 sjq. Cette condition fut remplie par le dévouement du centaure Chiron qui renonça 4 l’immortalité.
DANS KSOHYLK.
à le remplacer dans ses souffrances et à descendre dans le noir Tartare. Ainsi il ne sera pas fait violence à la volonté de Jupiter et, même au jour du pardon, l'expiation de ce qu’il a condamné comme une transgression impie ne saurait être annulée.
En réalité sa souveraineté reste inébranlable. Le destin recule jusqu’à la période de calme et de régularité le moment où elle se complétera par la connaissance absolue de l’avenir. Alors elle ne se distinguera plus de l’empire des lois primordiales et nécessaires. En attendant, Jupiter est déjà celui « auquel le mot hélas ! est inconnu1... »> dont « la bouche, inviolable au mensonge, ne prononce que des paroles qui s’accomplissent’. » Tout est plein du respect qu’il inspire, excepté l’adversaire hardi qui ose continuer la lutte contre lui. Mais le chœur, interprète do la piété du poète, est effrayé de l’audace de Prométhée : « Quoi ? Jupiter pourrait jamais avoir un maître* ! — Que peut lui réserver la destinée, sinon un empire éternel4? « Et, pour corriger l’effet des menaces du Titan, il chante un hymne de pieux hommage à la toute-puissance du maître de l’Olympe, où éclate ce \ers: « Jamais les pensées des mortels ne troubleront 1 harmonie de Jupiter*. »
L’harmonie de Jupiter, c’est l'idée capitale vers laquelle tend la trilogie et qui devra recevoir à la lin une expression plus nette encore et plus développée. Dès maintenant elle apparaît au milieu des luttes et des contradictions: c’est de là, en effet, qu’elle doit sortir d’après un principe adopté de très-bonne heure par
I. 98(1. — 2. 1032.— < 3. 9311 — V. MO. Cf. 928 et Mi. — a. SM.
L'IDÉE DU MONDE
le génie grec et qui, ainsi que nous avons essayé de le montrer, fécondait, un peu avant Eschyle, le mystérieux système d’Héraclite. Le poète, en l appliquant à son tour, se borne à sui\re la tradition religieuse et n’aperçoit que le point de vue moral. La pensée générale qui le guide, c’est de montrer comment l’intelligence a été assimilée au maître du monde et aux hommes : chez Jupiter, cette assimilation devient complète et absolue; chez les hommes, elle est douloureuse et incomplète. Cependant de ce double fait résulte un accord qui est la base de l’ordre moral. Les hommes, ces frères déshérités des dieux, se rapprochent d’eux par l'attribut de l’intelligence et deviennent par là, en même temps que par leur activité, dignes d’entrer dans l'harmonie du monde et de la comprendre. Prométhée représente en lui l'élément le plus noble et le plus fécond de leur nature réagissant contre les forces qui veulent l’écraser, les bravant avec orgueil, puis enfin réprimant les excès de cet orgueil môme pour accepter dans l’ensemble organisé de l’univers la place déterminée, mais digne et honorable, qui lui convient. Sa réconciliation avec le dieu souverain, devenu le dieu intelligent et providence, sera le dernier acte de la délivrance des Titans, idée assez répandue vers l’époque du drame d’Eschyle pour que Pindare pût la rappeler presque sous forme d’adage dans une exhortation à la clémence'; ce sera aussi l’inauguration de la loi nouvelle qui, sans abolircomplétamentl ancienne loi, sans détruire la faiblesse incurable de l’humanité, sans éclaircir toutes les ténèbres ni faire tomber toutes
J. Pyth. IV, 518 ; Xûtrt ôè Ziù; &ç8ito; Titâva;.
DANS ESCHYLE
les entraves de la liberté, adoucira la sentence qui consacre une infériorité originelle, en y mêlant, avec l’espérance et l’idée du bien, la confiance dans la bonté du maître suprême.
Mais cette heureuse modification de la législation primitive ne peut s’accomplir sans compensation. Loi violée, expiation; la science au prix de la souffrance' : tels sont les antiques et imprescriptibles décrets. Cette expiation et cette souffrance, nécessairement attachées au progrès de l’humanité, ont pour image le supplice volontaire et fatal de Proinéthée. Voilà donc le sens de ce sacrifice qu’Eschyle nous fait voir offert sur le sommet de cette montagne inaccessible, autel grandiose qui s’élève entre le ciel et la terre : il scelle le pacte d’alliance entre les hommes et les dieux. C’est en même temps la première application de la loi austère, mais fortifiante, qui condamne l’homme à souffrir, en plaçant au terme de la souffrance la pureté et le bonheur. Nous nous rappelons que c’était par cette voie que les Orphiques et les pythagoriciens introduisaient l’espérance dans la condition humaine.
Telles sont les principales idées que contient le Promclkée. On y arrive sans effort avec le secours d’Hésiode, dont la Théogonie est l'unique point de départ de la véritable interprétation, l’interprétation grecque, la seule qu'il faille chercher, malgré l’attrait des rêveries religieuses ou philosophiques auxquelles ce drame inspiré semble nous solliciter de lui-même. Si l’on se défend contre les préoccupations étrangères, ces idées se distinguent avec le degré de netteté que comporte