LA DESTINÉE HUMAINE DANS ESCHYLE
d’Eschyle. Si, conformément à l'esprit essentiel de la tragédie, il dut surtout faire voir la lutte aveugle etimpuissante des hommes contre ces lois fatales, on reconnaît aussi qu’il se préoccupa de ranimer leur confiance et de les soustraire à la pensée d’une persécution injuste. On peut se demander comment, parti de l'idée de la nécessité, il lui fut possible de poursuivre et d’atteindre un pareil but: ce fut là, indépendamment des raisons particulières à Eschyle, un remarquable effet de cette heureuse disposition de l’esprit grec qui, en s’appliquant à la recherche des lois abstraites, n’en séparait pas le sens de la vie et l’amour du mieux: pour les Grecs, la Fatalité elle-même fut animée et perfectible. Cherchons donc cette vie et ce progrès dans la trame sombre et pathétique de la tragédie d’Eschyle.
Cette fatalité qui règle le cours de la destinée humaine, repose, scion les croyances antiques, sur les lois mystérieuses du monde. Nous avons vu par quel enchaînement d’idées, ces lois, attachées aux racines du monde dans les entrailles de la terre, base de toutes choses, se trouvaient ainsi habiter le royaume de la mort. La terre et, avec elle, les divinités infernales avaient la garde des éternels principes par lesquels l’univers se conserve. Du sein de la terre s'élevaient à sa surface la vivante nature, les plantes, prêtes à produire des fleurs et des fruits gonflés de sucs nourriciers. Dans son sein retournaient s’ensevelir les graines flétries, pour y renouveler à la source intarissable, et commune la sève épuisée. De même la terre s’ouvrait pour recevoir, après leur existence apparente, les animaux et les hommes. Elle leur donnait asile dans
ses ténèbres, près du foyer de la vie universelle. Y etait-ce pas là que, comme le reste de la nature, ils avaient puisé la force de naître et de croîtreà la lumière du ciel ? Pour eux, comme pour la végétation, la vie n'était-elle pas sortie de la mort ? lit, si ces demeures de la mort étaient en même temps le sanctuaire des lois conservatrices du monde, n’était-ce pas là que devait résider pour l’homme la force obligatoire qui le soumettait à l'ordre universel ? lin un mot n’était-ce pas là que se cachait le secret de sa destinée ?
Il allait donc de soi que les divinités particulièrement chargées de surveiller la vie humaine eussent un caractère infernal, et que les hommes, inquiets sur leur sort, attendissent des enfers les prescriptions ou les signes qui pouvaient diminuer leur incertitude. Ce fut la pensée principale qui détermina le culte des ancêtres et des héros, intermédiaires naturels entre le monde terrestre et le monde souterrain, la croyance aux oracles, qui étaient comme le souille prophétique de la terre, la foi dans les songes et dans les apparitions, vagues images de la vie, les seules qui convinssent à l’empire de la mort et qu’elle en pût laisser échapper. Enlin le sentiment que, pour le maintien de l ordre religieux et moral, l’action de la justice ne pouvait être renfermée dans les étroites limites d’une existence humaine et qu’il devait donc subsister des liens entre les morts et les vivants, fut pour beaucoup dans la croyance aux Érinnyes « la mémoire fidèle , ministres des lois générales du monde et des lois particulières de la famille, redoutables émissaires des parents outragés et des puissances infernales. La tragédie, consacrée aux héros et à Bacchus, dieu héros
DANS ESCHYLE
lui-même et dieu infernal delà vie et de l'inspiration, cherchait l'image des» vicissitudes humaines dans les exemples les plus pathétiques : elle devait par nature être pleine de ces communications merveilleuses entre les régions des ténèbres et les régions de la lumière, entre le monde de la mort et le monde de la vie. C’est ainsi qu elle se présenta particulièrement chez Eschyle, qui plus qu'aucun autre eut le sens de ses conditions naturelles. Les songes, les apparitions, l’action des Érinnyes ont dans ses compositions une importance capitale comme ressorts dramatiques et comme expressions de ses idées.
les songes et les oracles.
Les songes dans Eschyle et. en particulier, le songe des Choéphores. — Les oracles dans Eschyle. — Kôle attribué aux songes par Pindaro. — La physiologie d’Eschyle.
« Du tond du palais, au milieu de la nuit, a éclaté un cri d’elïroi : la terreur, qui fait dresser les cheveux, sagace interprète des songes, chargée des vapeurs de vengeance qu’exhale le sommeil, s’est appesantie sur l'appartement des femmes; et les devins ont expliqué le rêve : de leur bouche est sortie la révélation garantie par la divinité, que ceux qui sont sous terre frémissent et s’indignent, que leur colère s’éveille contre les assassins1. »
t. Choeph. 32. Pans les traductions, j’ai le plus souvent suivi le texte de Weil. Mais les chiffres renvoient aux éditions ordinaires.
Ce cri, c’est celui de Clytemnestre atteinte tout à coup par la menace du châtiment. Dans ce songe qui la trouble jusqu’au fond de l'Ame, il lui a semblé qu’elle enfantait un dragon, qu’elle lui donnait le sein comme à un nouveau-né enveloppé dans ses langes, et que le monstre lui suçait le sang avec le lait. C’est sous cette image, à demi empruntée au vieux Slésichore, qu’Eschyle présente à l’esprit de Clytemnestre le vengeur parricide qui déjà touche presque le seuil du palais. Aussitôt elle est livrée aux craintes et aux pressentiments; elle conçoit l’étrange pensée d’apaiser par des libations l’épotix qui a péri de sa main, et le choeur, chargé de les répandre sur le tombeau, est lui-même sous le coup de la catastrophe qui se prépare : « Telle est, ô Terre, ô mère vénérable, telle est l’offrande inouïe, défense impuissante contre le mal, que cette femme impie... je crains de prononcer ces paroles, ose envoyer par mes mains. Quel prix en effet peut racheter le sang tombé sur le sol ? O foyer assiégé par la douleur, ô écroulement de cette maison! D horribles ténèbres, des ombres mortelles s’étendent sur la demeure de mes maîtres abîmée dans leur sang. »
Ces courtes citations suffisent, si je ne me trompe, pour montrer 1 importance dramatique du songe de Clytemnestre dans les Chopphores : c’est le premier acte du pouvoir supérieur qui étend la main sur elle; c’est le premier ressort de l’action, car cet avertissement mystérieux donné à la victime a pour effet de lui faire envoyer au-devant du vengeur qu elle redoute la complice qu’il souhaitait, Électre, qui porte dans ses mains les libations. Mais ce qui mérite d’abord
DANS ESCHYLE
1 attention, c’est que toute la force de ce moyen dramatique vient moins de la nature môme du songe, que de son origine, directement rapportée à la cause principale que révérait la croyance des Grecs : c’est un message des morts, il est le signe de leur frémissement et de leur colère. Dans les drames d’Eschyle que nous connaissons, il n’v a pas de songe qui soit aussi profondément tragique, parce qu’il n’y en a pas qui fasse au même point partie de l'action ni qui établisse une communication aussi directe entre les habitants des enfers et le coupable qui est voué à leur vengeance.
Dans le Prométliée enchaîné, le songe qui vient obséder lo et qui cherche à troubler son imagination virginale, est sans doute le signal d’une épreuve fatalement imposée, mais il n’a rien de terrible en lui-méme et n’ affecte qu’indirectement le sujet de la tragédie. Le songe d’Atossa, dans les Perses, est une magnifique annonce des malheurs qui frappent son fils dans la contrée lointaine où l’a entraîné son ambition impie. Mais les songes sont plus pathétiques lorsqu’ils viennent agiter le cceur de celui-là même qui est menacé par la catastrophe. Tel est déjà l’effet que produit la simple mention de ceux qui dans les Sept. Chefs poursuivent Étéocle, avoue-t-il lui- même ‘, et lui prédisent le partage fatal de l’héritage paternel entre lui et son frère, c'est-à-dire le double fratricide par lequel ils se disputeront le lot de terre que réserve à chacun l’imprécation d’Œdipe, la place de leur tombeau. Le songe de Clytemnestre n'est pas seulement une menace obscure rappelée en deux vers au moment où