Vers. 214 sqq., édit. Weil
ment l'imagination et les sens. Ils prêtent <1 ailleurs à cette incertitude d’interprétation qui s’applique le plus souvent aux oracles et, en général, à tous les prodiges : qui sait, même après que les impressions de la nuit se sont refroidies, s’ils sont mensonges ou vérités, s’ils sortent de la porte d’ivoire ou de la porte de corne, pour répéter le naïf jeu de mots où s’était gravée d’elle-mêmc la croyance des anciens Grecs1 ? A le;? considérer en eux-mêmes, sans y chercher des révélations de l’avenir, ils sont singulièrement propres à produire des émotions étranges, car ils tiennent le milieu entre ce qui estel ce qui n’est pas, entre la vie et la mort. Aussi remarquons -nous que la croyance Homérique' plaçait naturellement ces fantômes sans consistance, ces vaincs images de la réalité, sur les confins de la lumière et des ténèbres, près des portes du soleil, au seuil de la demeure des morts.
La même idée se retrouve dans lingénieuse fiction de Virgile : c’est à l’entrée de son Enfer que s’étendent les branches de l’orme immense dont le feuillage touffu abrite la foule innombrable des songes, prête à s’envoler vers le séjour des vivants. A l’entour est une vaine fantasmagorie de monstres, de centaures, de dragons, de chimères, qui n’opposeraient que le vide au glaive d'Énée, si la Sibylle n’arrêtait l’élan inutile du héros : sortes d’images infernales des visions incohérentes et des vagues terreurs que la nuit suscite avec les rêves. Et qu’y a-t-il de plus vague et de plus incohérent que les rêves eux-mêmes ? Ne sont-ce pas
1. Hom., Odyss. XIX, 562 sqq. : c).tçotipo|ixi, tromper, et ivoire;
xpxiviu, accomplir, et xtpa;, corne. Ce sont de simples rapprochements de sons. — 2. Odyss. XXIV, 12.
DANS ESCHYLE
le plus souvent des ébauches capricieuses ? Ne forment-ils pas un assemblage infini de formes vides, qui varient du gracieux à l’horrible et du simple au monstrueux? On conçoit que ce caractère indéfini et mystérieux des songes, la singularité et la force des impressions qu’ils pouvaient produire, enfin leur rapport avec le monde des ténèbres et de la mort, sollicitassent particulièrement le génie d’Eschyle, sombre, ami du merveilleux et si fortement préoccupé de*s secrets de la destinée humaine pendant et après la vie terrestre.
A ce dernier point de vue, il est curieux d’observer jusqu’où l'imagination des poètes, d’accord avec la méditation philosophique, pouvait alors grandir l’importance des songes. 11 était arrivé à la philosophie de considérer la vie terrestre comme une partie seulement, et peut-être la moins considérable et la moins libre, peut-être même la moins réelle, de l’existence humaine. Et en effet, si le principe de la vie existait dans chacun indépendamment du corps qu’il animait, ne devait-on pas le regarder comme emprisonné pendant tout le temps où il restait attaché à la substance corporelle, inerte par elle-même, sujette à s’altérer et à dépérir? L’heure de la destruction du corps n’était-elle pas celle de la délivrance pour l’être véritable? Qu’était-ce donc, pendant cette période de gêne qu’on appelle la vie, qu’était-ce que les actes que le principe vivant essayait d’accomplir à l’aide d’instruments imparfaits et à travers les erreurs des sens? Fallait-il y voir des actes véritables ou des illusions? Et n’étail-il jtas juste de renverser les termes consacrés par l’usage eL de dire avec Euripide : « Qui sait si vivre n’est pas
mourir, cl si mourir n’est pas vivre pour ceux qui sont dans les enfers* ? »
Il n y a pas seulement dans ces vers une de ces antithèses paradoxales qu'aimait le poêle; ils contiennent même une pensée plus profonde que le doute mélancolique d’ilamlet se demandant, tant il est las de vivre et avide de repos, si le sommeil «le la mort lui-même ne serait pas troublé par des rêves : l’esprit méditatif d’Euripide recueille ici un écho d’idées philosophiques qui aboutissent, non pas au néant, mais à des systèmes spiritualistes sur la vie universelle, lai conséquence de ce renversement de la mort et de la vie est de donner aux songes une valeur nouvelle : puisque c’est la vie actuelle qui est la mort, nos actes ne sont plus que des espèces de rêves, et nos songes, originaires de la région de la mort, deviennent des révélations de la vie véritable.
Assez longtemps avant Euripide, la philosophie profane et la philosophie religieuse étaient sérieusement entrées dans cet ordre d’idées. Ainsi Héraclite avait soutenu, dit-on*, « que, lorsque nous vivons, nos âmes sont mortes et sont ensevelies en nous, et que, lorsque nous mourons, nous âmes reviennent à l’existence et vivent. » Cette proposition, prêtée au vieux philosophe par Sextus Empiricus, n’est autre, au moins dans les termes, que la doctrine bien connue des pythagoriciens et des Orphiques sur le corps, tombeau «le l’ànie’. On sait comment ils y rattachaient la théorie des existences successives. Héraclite disait
I Polyidus, fiagm. VIII, édit. Didot. — 2. Sext. Empir., Pyrrh. Ilypolyp., Hl, 230. — 3. Xôips, or, ga. Us y joignaient un effet d'allittérauon.
dans Esr.HYr.i:.
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lui-même dans son énigmatique langage : « Tout ce que nous voyons éveillés est mort ; tout ce que nous voyons endormis est sommeil'. » Il reconnaissait ainsi aux songes un avantage sur les perceptions de la vue pendant la veille : celles-ci n’étaient pour lui que des illusions; le sommeil, par cela même qu'il arrêtait l'activité trompeuse des sens, lui semblait plus rapproché de la vie véritable que, cette réalité imaginaire que nous présentent les organes du corps.
L influence générale de ces idées se faisait assurément sentir chez le grand contemporain d Eschyle, chez Pindare, quand il plaçait au milieu d’une fête funèbre cette grave consolation :
« La puissante mort emporte avec elle le corps de tous les hommes ; mais il reste cependant une forme vivante de l’existence : car cette forme seule vient des dieux. Elle dort pendant que nos membres agissent; mais souvent, pendant leur sommeil, elle révèle en songe la décision future des récompenses et des châtiments’. »
Cette forme à laquelle reste attaché le principe divin de la vie et qui manifeste plus librement pendant la nuit son immortelle existence, Plutarque n’hésitera pas à y reconnaître l’àine'. Pindare pense que cette partie plus noble de notre être est douée d'une faculté supérieure de connaître la vérité et l’avenir : ses yeux s'éveillent pendant le sommeil du corps, et elle voit. Sans doute, dans sa pensée, c’est d’elle que viennent les pressentiment s, de même qu’il lui attribue les son-
I. Àp. Clcm. Alex.. St rom. III, p. 434 D. — 2. Frapm. 108. Pnrgk.
:t. ('mutai, ad Apolf. 35.
ges véridiques. En tout cas, ses idées ont une incontestable analogie avec la manière dont Eschyle se représente l’action de la conscience, quand elle s’exerce au moyen des rêves. Mais la psychologie de ce dernier esta la fois plus matérialiste et plus pathétique.
11 localise cette faculté dans la partie du corps qu’il regarde à la fois comme la plus vivante et la plus intime : le cœur (xap&a, xsap). C’est là que la vie est vraiment fixée, car, pendant l’engourdissement du sommeil, elle y est tout aussi active que pendant la veille; le cœur ne cesse pas de battre. Dans ce foyer de la vie, la physiologie d’Eschyle confond d’abord, comme celle d’Homère, la vie physique et la vie morale. Mais il semble qu’il arrive bientôt à une idée importante, et c’est par là qu’il va se rapprocher de Pindare : c’est que cette vie profonde et persistante est la vie de l ame plus que celle du corps. Le cœur est un organe de l'Ame: c’est par lui qu’elle exerce son activité propre, et elle l’exerce d’autant plus pleinement que l’inertie du corps laisse au cœur et à ellemême plus de liberté. Alors se développe une sorte de vue intérieure plus perçante que la vue des yeux, <pie bornent moins les obstacles du temps et de l’espace et qui s’étend même sur le monde moral : « Vois, dit aux Furies endormies le fantôme de Clvtemnestre, vois ces blessures avec les yeux de ton cœur : car, pendant le sommeil, les yeux de l’âme s’ouvrent et brillent, tandis que pendant le jour il leur est interdit de voir*. » Le mot (pii est ici traduit par dm g (<ç>p tv, 9pévj;), signifie proprement le pericarde, l’enveloppe