LES APPARITIONS
Apparition rie Clytemnestrc rians les Euménides. — Apparition rie Darius dans les Perses. — Apparition des Krinnyes riars les Phosphores. — L’hallucination dans P Oreste d'Euripide. — Les apparitions dans Shakspcare.
Par les apparitions, Eschyle exprime, sous une forme plus hardie, les mêmes idées que par les songes : il y montre une communication merveilleuse entre les morts et les vivants, une révélation de la vérité ou de l’avenir pour ceux-ci, une manifestation de la force fatale qui les pousse dans un sens déterminé par la loi morale et religieuse. Il produit au théâtre une croyance qui repose sur des impressions
DANS ESCHYI.E.
naturelles, et une tradition qui lui vient par une transmission poétique.
De tout temps, dans certaines dispositions, les hommes ont cru voir de leurs yeux des êtres étrangers au monde des sens. La vision du rêve, fixée par l'imagination, a pris un corps et une réalité. Eschyle luimême semble vouloir nous représenter cette transition du rêve à l’apparition, quand, au commencement des Euménides, il fait apparaître aux déesses endormies le fantôme de Clytemnestre. Dans cette oeuvre étrange où l’invisible est exposé en pleine lumière aux regards des spectateurs et s’anime jusqu’à former un drame pathétique, le remords pendant le sommeil ne se borne pas à revêtir l'apparence du songe; on l’entend parler, on le voit : c’est Clytemnestre, dont la figure connue se dresse au-dessus de la tête des Erinnyes pour leur rappeler le soin de sa vengeance. Elle leur parle un langage approprié à leur nature, à ce hideux sommeil que l’art naïf du poëte n'a pas craint de rendre sensible aux oreilles comme aux yeux, qu’interrompent, sous la vague impression des reproches et au souvenir de la poursuite dont elles sont chargées, d’abord des espèces de grognements, puis des cris inarticulés, puis des cris de chasse : » prends, prends, prends, attention! » jusqu’à ce qu’enfin les monstres s’éveillent, prêts à se lancer comme une meute sur la trace « de la bête qui s’est échappée des filets. »
L'apparition de Clytemnestre est une forme du remords. Il est encore d’autres sentiments qui peuvent de môme ébranler l'imagination et les sens au point de produire des visions : ainsi le regret, l’adoration pieuse, ou seulement la trace profonde laissée dans
lame par quelque grande figure, dont on ne veut plus se séparer même après que la mort a rompu les liens terrestres et l'a fait disparaître du monde sensible. Telle était, par exemple, la croyance à une apparition d’Achille, qui avait été recueillie par l'antique épopée1. Au moment où Agamemnon vainqueur s’embarquait avec la plus grande partie des Grecs, ils avaient vu le fantôme du héros s’élever au-dessus du tertre funéraire qui recouvrait sa cendre sur le rivage de Troie. Cette légende avait été reprise par Simonide avec un art qui paraissait à Longin ! atteindre les dernières limites de l’effet poétique. 11 y a dans Eschyle une scène analogue, mais où se marque une fois de plus quelle place ces sortes de communications des enfers occupaient dans son système dramatique. I. apparition d’Achille n’était qu'un épisode du poëme d’Agias, un avertissement inutile des malheurs du retour, une impression sinistre que les Grecs emportaient en partant : l'apparition de l’ombre de Darius est dans les Perses une scène capitale; elle donne le sens de la tragédie, explique les causes de la catastrophe, et lui imprime un caractère de. grandeur religieuse.
Ce serait une grave erreur que de n'y voir qu'un effet de spectacle inventé pour rehausser la pompe de la représentation, ou une hyperbole de flatterie patriotique montrant la paix des morts elle-même troublée par la victoire de Salaïuine. Sans doute Eschyle a
1. Dans les Retours d’Apias de Trézène, d’après l’analyse de Prcclus (ap. Pbotiura, Riblioth cod. ccxxm). D’après le môme Proclus, Lcfch's, dans la Petite Iliade, racontai l qu’Acliillc était apparu à son (ils. — 'l l)e Subi., c. xv, 7.
DANS KSCIlYUi.
voulu gloritier ce grand triomphe; c était là son sujet; et assurément Athènes, dont les applaudissements lui décernaient le prix, ne s’y était pas trompée : elle avait pleinement joui du sentiment de sa gloire, depuis les premiers vers, qui expriment les inquiétudes des vieillards restés à Suse, jusqu’aux derniers, où ils mêlent leurs cris de désespoir à ceux de Xerxès lui-même, qu’ils voient paraître les vêtements en lambeaux et le carquois vide. Mais, on ne peut s’y méprendre, ce grand drame lyrique des Perses n'est pas un hymne de triomphe, c’est une longue lamentation, un thrène, pour employer l’expression grecque.
L’enthousiasme de la lutte et de la victoire respire, il est vrai, dans le récit de la bataille. Mais ce récit, d’un effet si magnifique, n’est qu’une faible partie de la tragédie; il est placé dans la bouche d'un barbare, interprète involontaire de l’émotion du poète, et c’est à peine si dans tout le poème on trouverait trois ou quatre vers où soit fait directement l’éloge d’Athènes. C’est l’expression de la douleur des ennemis, prolongée et renouvelée avec une singulière abondance, qui cause la joie des spectateurs. Voilà à quel point de vue, vraiment conforme à l'esprit de la tragédie, s’est placé Eschyle. Toute son œuvre est sombre, à l’exception d'un seul point lumineux, la description du commencement de la bataille. Rien de plus brillant que 1 image idéale qtd passe un instant devant nos yeux. L’aurore radieuse de cette grande journée, saluée par le péan des Grecs dont l’écho fait résonner les rochers de Salamine, et la voix de leurs trompettes qui embrase tout, et T ensemble avec lequel leurs rames frap-
t.A DESTINÉE HUMAINE
pent les flots, et ces cris patriotiques qui s'élèvent de leurs bouches comme un chœur harmonieux en opposition avec la clameur confuse des barbares : ces traits ont à jamais consacré le plus glorieux souvenir d’Athènes. Mais bientôt le tableau s’achève par la peinture des flots sanglants, chargés de débris et de cadavres. Puis ce sont les gémissements des Perses massacrés dans l'ile de Psy Italie, puis les cris de Xerxès lui-même dont la figure apparaît sur le rivage déchirant ses vêtements et donnant à son armée de terre le signal d’une retraite précipitée. Et quelle retraite! A travers tous ces pays que celte immense armée avait parcourus comme en triomphe avec l’espoir d’une conquête assurée, elle sème ses soldats épuisés parla soif, par la faim, par la fatigue, par les froids de la Thi •ace; elle s’engloutit enfin presque tout entière sous les glaces du Strymon subitement fondues par le soleil, et ne conduit au terme dé la fuite que quelques misérables débris.
A la suite de ces lugubres récits, éclate naturellement un chant de deuil et de désespoir : ils avaient eu pour prélude une lamentation à deux parties entre le porteur de ces terribles nouvelles et les vieillards qui l’écoutent, une sorte d’appel funèbre où avaient retenti les noms sonores de nombreux chefs des barbares. Il n’y a point de tragédie grecque ni de drame moderne où l’expression de la douleur soit aussi abondante et aussi prolongée. Dans les Perses elle remplit toutes les scènes. Qu’est-ce au début que cette magnifique énumération de toutes les nations que Xerxès a emmenées à sa suite? Elle ne sert pas seulement, dans la pensée du poète, à rehausser la gloire des
DANS ESCHYLE
Grecs, vainqueurs de tout l’Orient : au point de vue de l’action, elle est destinée à faire ressortir la grandeur du désastre qu’on va bientôt apprendre. lit elle n’est point faite sur le ton du triomphe; il n’y a aucun elTetde surprise; Eschyle n'a pas voulu de l’émouvante péripétie que l’ histoire lui offrait : la nouvelle deSalainine arrivant au milieu de la fête qui célébrait à Suse la destruction d’Athènes La puissante simplicité de son art rapporte tout à une impression unique. Les vieillards perses, en étalant la liste pompeuse des peuples qui ont suivi leur roi, font d’avance le compte des pertes qu’ils redoutent; c’est comme un gémissement anticipé de l’Asie sur les nombreux enfants qui ont été arrachés de son sein : « Toute la fleur de l’empire des Perses est partie, et la terre d’Asie tout entière pleure avec désespoir tous ces enfants qu’elle a nourris; les parents et les épouses comptent en tremblant les jours de leur longue attente. » Aux craintes du chœur viennent s'ajouter les pressentiments d’Atossa, l’épouse de Darius, que tourmentent des songes et des prodiges. Puis, quand le récit du messager est venu les confirmer, ce n’est plus qu’une effusion de douleur, qui est portée presque jusqu’au délire dans la scène de lamentation entre le chœur et Xerxès, le commos, qui clôt la tragédie.
Dans ce développement uniformément sombre de la tragédie des Perses, quel est l’effet que produit l apparition de Darius? On voit de prime abord combien cette scène qui a [tour centre un tombeau s’accorde
1. Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres que j’ai dû négliger ici, il faut voir l'excellente appréciation de M. l’atin.
avec le caractère funèbre qui domine dans tout le drame; et cependant, par une convenance naturelle, elle est elle-même plus calme que les scènes voisines. Il résulte de là comme une trêve dans l'émotion : c’est comme un repos dont l ame a besoin après le pathétique récit du soldat, pour se pénétrer plus profondément de cette grande impression et pour retrouver la force de se mêler à ces élans d'affliction qui vont reprendre ensuite avec tant de violence. Le vent des hymnes lugubres, pour emprunter à Eschyle une de ses images *, s’apaise un instant pour se déchaîner avec une impétuosité nouvelle.
Cet art de ménager l’émotion pour lui permettre de se renouveler elle-même, bien connu d’Eschyle et de ses habiles successeurs, est donc sans doute pour quelque chose dans l'idée de celte scène d'apparition. Mai s ce point do vue, de même que ce qu’on pourrait remarquer au sujet de la variété des effets et de l’intérêt du spectacle, est loin d’en donner tout le sens : il faut dire d’abord qu elle est étroitement liée au fond même du drame et qu’elle contient en elle la vraie pensée tragique. Et en effet la catastrophe, c’est-à-dire le coup qui frappe Xerxès, ne pouvait avoir toute sa valeur, que par le contraste de la prospérité passée et par l’idée de la puissance à la fois juste et terrible qui produit en un moment dans sa destinée une révolution si imprévue. Or, supprimez l’image et l’apparition de Darius, et ces deu.v conditions ne sont plus que très-imparfaitement remplies.
Les limites où sont enfermées la tragédie ne per—