I. Vers 633 et sulv
DANS ESCHYLE
qu’en négligeant les recommandations de son père, Xerxès a causé un désastre inconnu à toute la suite des rois qui l’avaient précédé. Qu’une armée persane ne quitte donc plus les rivages de l’Asie pour envahir l’Europe. Plus elle serait nombreuse, plus sa perte serait assurée. Et déjà celle que Xerxès a laissée derrière lui et qui sc prépare à combattre dans la plaine de l’Asopus, ne répondra pas à ses vaines espérances :
« Elle campe dans les plaines qu’arrosent les eaux courantes de l'Asopus, fécond nourricier de la Béotie. Là sont réservés aux Perses les plus terribles de leurs maux, prix de leurs excès et de leurs pensées impies : car, envahissant la terre de Grèce, ils n'ont pas craint d’arracher les statues des dieux et d’incendier leurs temples; les autels sont anéantis, et les édifices sacrés, ruinés jusqu’aux fondements, se sont écroulés en débris confus. Mais, s’ils ont fait le mal, ils le subissent à leur tour; et ils ne l’ont pas entièrement épuisé, mais la source encore jaillissante ne leur permet pas d’en sonder le fond , tant la lance Dorienne verse de libations sanglantes sur les champs de Platée! Des monceaux de cadavres , muets témoins exposés aux yeux des hommes, diront encore à la troisième génération qu’un mortel ne doit point élever trop haut l’orgueil de ses pensées. Quand l’insolence fleurit, elle porte pour épi l’égarement funeste, et la moisson est une moisson de larmes. En voyant ces crimes et ces châtiments, souvenez-vous d’Athènes et de la Grèce ; gardez-vous de dédaigner votre fortune présente et de vous éprendre de biens étrangers, de peur que ne s’échappe de vos mains votre puissante prospérité. Jupiter
vient châtier les pensées orgueilleuses, et sa justice est impitoyable1. »
Voilà donc clairement exprimée cette leçon de modération que la sagesse religieuse de l'antiquité ne se lassait pas de faire entendre au milieu des calamités qui affligeaient si fréquemment les hommes et les peuples. Ici elle est d’un grand effet, car elle s’élève du sein d’un désastre dont l’imprévu et l’immensité tiennent du prodige, et celui qui la donne paraît vraiment sortir de la demeure des morts Si l’on songe que cette apparition a lieu en plein jour et devant des témoins assez nombreux, sans le secours de ces vagues impressions que peuvent produire le crépuscule et la solitude, on sentira de quelles difficultés le poète a dû triompher, pour lui donner le genre de vraisemblance qui convient au merveilleux, et pour faire que Darius parût vraiment un habitant des enfers. Or c’est à ce titre qu’il est le confident du Destin, c'est comme détaché du monde et de la vie qu’il en connaît les lois.
D'abord, Eschyle a eu soin d’habituer l’esprit à ce contraste entre la fortune du père et celle du fils, qui rappelle naturellement Darius à la pensée de son épouse et des vieillards, ses contemporains. Le moyen le plus puissant qu’il ait inventé, c’est de présenter aux spectateurs, comme premier et constant objet de leur attention, le tombeau de l’ancien roi, muet témoin de toutes ces scènes de désolation : tandis que le souvenir de Darius est évoqué, l’imagination perce pour ainsi dire l’épaisseur de son tombeau, pour l’y chercher lui-même avant qu’on l’en voie sortir. De même,
DANS ESCHYI.E.
dans les Clioéphores, le tombeau d’Agamemnon , placé hardiment en plein théâtre, représentera le roi assassiné; et telle sera ici la force de. l’illusion, que, même sans qu'il apparaisse à ses enfants, il semblera qu’il les entende du fond de sa demeure funèbre et qu’il les excite lui-même à le venger.
Un était donc préparé à l’apparition de, Darius; ce n’est pas assez dire, on l’attendait; et, quand elle avait lieu, elle s’imposait à l’imagination avec une irrésistible puissance. Cela venait surtout de la nature particulière du sentiment dont cet être étrange, tout à coup ramené à la lumière, se montre susceptible. Il y a en lui une sérénité triste; de la majesté, mais de la faiblesse; quelque chose d'engourdi et d’éteint. L’impression de la mort, analogue à celle du songe si bien rendue par Homère , quand il fait consoler Pénélope par le fantôme de sa sœur Iphthimée, est répandue sur la scène. On sent comme un voile entre Darius et la réalité. Il lui faut un effort pour regarder le monde vivant, se rendre compte de ces émotions qui éclatent autour de son tombeau, et exercer ensuite ses divines facultés. Son cœur d’abord palpite à peine, et il ne s’échauffe que peu à peu au contact oublié des douleurs humaines. Enfin, malgré la grandeur du rôle qui lui est attribué, ses dernières paroles expriment un regret tout homérique des jouissances matérielles de la vie : tant ces anciens types de héros mornes et désolés que le chantre d’Ulysse avait évoqués sur les bords de la fosse de sang, avaient laissé dans l’esprit des Grecs une profonde empreinte !
Cependant l’impression dominante est élevée et vraiment religieuse. Qu’on suive, en effet, par l’ima-
gination, le progrès de l’émotion chez les spectateurs athéniens : après l'apparition de Darius, quand Xerxès se lamente avec le chœur, ils ne ressentent pas seulement un trouble plus profond des sens et de l'aine, mais il semble que ce suprême degré du pathétique, au lieu d’être pour eux une cause d’ivresse ou de fatigue, doive les disposer plutôt au calme çtau recueillement. Cette joie amère d ennemis triomphants qu’ils éprouvaient naguère par la peinture prolongée du désastre des Barbares, est adoucie, devient moins égoïste et plus noble. Sans oublier leur propre gloire, ils se sentent attirés vers la considération plus haute d’un exemple si frappant des vicissitudes humaines, de cette catastrophe, la plus grande qui ait étonné le monde, qui vient de se passer à leurs yeux, qu'ils ont accomplie de leurs mains, mais dont ils se reconnaissent comme les instruments et non pas comme les auteurs. Ce ne sont donc plus des Grecs qui s’enivrent du spectacle de leur triomphe; ce sont des hommes qui contemplent avec une crainte pieuse une immense affliction, envoyée par les dieux.
Si nous possédions tout le théâtre d’Eschyle, si surtout ses Evocateurs étaient arrivés jusqu’à nous, sans doute nous aurions une vue plus complète de la manière dont il concevait les apparitions : nous ne verrions pas mieux comment la religion des morts était la principale source de ses idées. II est à peine besoin de dire qu’il n’en fut pas de même chez ses successeurs; par cela même qu’ils agrandissaient le rôle des personnages humains, et qu'ils s'attachaient davantage à peindre la libre activité de la vie, ils restreignaient né-
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cessairenient le rôle des morts, et les scènes où ils les faisaient apparaître ne pouvaient plus avoir le même degré d’importance.
Pour Sophocle, nous n'en pouvons juger que par induction. Tout ce que nous savons positivement, c’est que dans sa Polyxène, il avait mis sur le théâtre l’antique tradition de l’apparition d’Achille. Il nous reste quelques-uns des vers que prononçait le héros : ils sont d’une langue énergique et sonore, qui prouve au moins que le caractère grave et l’effet poétique des scènes de cette nature avaient été conservés par lui. Quant à Euripide, il y avait, au contraire, complètement renoncé. Écoutez l’ombre-prologue de Polydorc, quand elle vient ouvrir la tragédie d'Hécube : soit qu’elle rappelle encore une fois l’apparition d’Achille, soit qu elle raconte ses propres infortunes, vous n’untendez pas une parole qui fasse frissonner ou qui seulement éveille une impression grave et profonde. Cette apparition , comme dans la plupart des cas l’apparition des divinités , n’est pour lui qu’une machine de théâtre.
Cependant, même pour ce genre d’effets, Euripide semble, au moins une fois, s’étudier sérieusement à suivre les exemples d Eschyle; mais il faut voir sur quel point il lit porter son imitation et combien, en définitive, il s’éloigna de son modèle. Il y avait chez Eschyle plus d’une forme d'apparition. S'il avait osé montrer sur la scène des morts ou des ministres d’Hadès, d’autres fois il s’était, pour ainsi dire, arrêté au premier degré de l’apparition : les fantômes évoqués étaient visibles pour un seul des personnages, invisibles pour les autres et pour les spectateurs. Mais, dans
ce dernier cas comme dans le premier, il restait sincèrement et avant tout religieux. Seulement, par une heureuse observation de la nature humaine, il arrivait à un pathétique auquel contribuait pour une part la peinture des souffrances réelles. C’est cette seconde espèce de sujet qu’Euripide voulut traiter à son tour, en y déployant les ressources particulières de son art. Mais cet élément humain que son prédécesseur avait mêlé à l’expression de l’idée religieuse, devint pour lui le principal; on peut même dire qu il fut tout : il le mit en valeur avec une science d’analyse et un sentiment dramatique très-remarquables. Pour peindre un malheureux tourmenté par les Furies, il poussa jusqu’aux derniers effets l’exaltation maladive du remords; et ainsi ce qui était une forme d’apparition dans Esch)le, devint chez lui l'hallucination. Voilà comment, en reprenant à sa manière l’Oreste des Choéphores, il en vint à le transformer complètement. Regardons d’un peu plus près, en rapprochant la copie de l’origiDal , jusqu'où vont ces inexactitudes volontaires.
L expression habituelle, le délire d’Oreste, n’est qu’à moitié juste dans Eschyle. Sans doute, l’être qui paraît livré à ces troubles extraordinaires, ne gouverne plus ni ses sens ni sa raison. Mais les fantômes qui le poursuivent ne sont pas de purs rêves de son imagination malade : ce sont des causes réelles et immédiates de son égarement; ils existent, comme habitants du monde invisible et comme messagers des morts. Déjà dans le Promèlhée enchaîné , un effet analogue procédait de la même pensée, et cet exemple est particulièrement propre à montrer comment Eschyle savait
imposer ses idées de prédilection aux légendes les plus merveilleuses de la mythologie. Lorsque lo paraît sur la scène, en proie à des accès où se réunissent la souffrance morale et la souffrance physique, le bouleversement de l’Ame et l’agitation conxulsive du corps, elle tient un langage bizarre, image de la métamorphose traditionnelle que son costume ne pouvait rendre qu'imparfaitement, et expression du mal qui la torture. Qu’y a-t-il au fond de ces paroles étranges? Quelle est la cause de l’effroi qui s’empare de la jeune fille? Quel moyen emploie Junon pour la lancer éperdue et haletante dans ces courses furieuses et sans trêve? Ce taon qui s’attache, dit la jeune fille ellemême, aux flancs de la génisse, c’est le fantôme d’Argus qu elle voit avec les yeux de l’âme; et, en même temps qu’elle croit sentir dans sa chair les piqûres de 1 implacable aiguillon, elle entend résonner la flûte pastorale qui endormit autrefois la vigilance «le son gardien. Argus a été tué; c'est elle qui a causé sa mort, et c’est lui qui du fond des enfers vient la poursuivre Nous voici donc ramenés à cet ordre de conceptions religieuses sur les droits des morts qui tenait tant d«; place dans la tragédie d’Eschyle; et c’est peut-être même ce qu'il y a de mieux déterminé dans ces divers éléments dont il a voulu présenter ici la confuse et mystérieuse réunion. Ces mêmes idées ont bien plus de netteté et de force dans la dernière scène des Choéphores. Oreste, après le parricide, sent sa raison lui échapper avec sa confiance dans son droit. 11 lutte en vain contre le trouble qui domine de plus en plus ses esprits : voici les Furies, vengeresses de sa mère, qui s’avancent sur lui, la chevelure hérissée de
serpents et les yeux ensanglantés; il les voit. Est-ce, comme le dit le chœur, une illusion dont il est le jouet sous la récente impression du meurtre? Non, il les voit seul ’, mais il les voit réellement, car tout à l’heure tout le monde les verra comme lui dans les Euménides.
Lisez ensuite le commencement, admirable d’ailleurs, de Y Q reste d’Euripide : quelle différence de conception ! Le héros du poète philosophe n’est plus une noble victime des divinités infernales : c’est un misérable, dégradé par le mal physique et par le mal moral, qui fait horreur aux autres et à lui-môme, et que la violence de ses remords livre aux superstitions populaires, quand sa raison affaiblie par l’épuisement du corps et par la souffrance de l'âme s’évanouit dans les crises d’un délire furieux. 11 connaît bien lui-môme son état, car lorsque Ménélas lui demande, avec une pitié où perce la répugnance, quelle maladie le consume : « Ma conscience, répond-il d’abord, le sentiment de l’atrocité de mon action’.» Telle est, il le sait, la première cause de sa folie; elle est née, du reste, dans des circonstances dont l'impression était trop forte pour sa nature faible et exaltée. C’était pendant la nuit qui suivit le parricide; il osait rendre les devoirs d’un fils à celle qu il venait de tuer : assis près du bûcher, seul avec Pylade, son complice, il gardait les restes de sa mère qu’il avait fait recueillir. Dans cette
1 . D’après l'explication ingénieuse d'un passage de Pollux donné par Otfr. Muller dans ses Huménidet (p. 74), les F.rinnyes apparaissaient déjà : elles s'élevaient d’une partie de l'orchestre d’où elles ne pouvaient être vues du choeur, tandis qu’elles étaient visibles pour les spectateurs et pour Orestc.