‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 174 sur 205 · Vers 39G · texte numérisé non relu

Vers 39G

veillée funèbre, agité par la fièvre du meurtre et par l'emotion du remords qui le gagne de plus en plus, tout à coup les images sanglantes qui 1 obsédaient se sont animées, ont pris un corps, et il a cru voir les trois vierges terribles, les Furies : son mal s’était déclaré. Depuis, il est poursuivi par les spectres presque sans relâche. Il y a six jours qu'il n'a pris de nourriture, que l’eau n’a rafraîchi ni son visage ni son corps. Quelquefois la maladie le laisse en repos et la raison lui revient, et alors il cache sous ses couvertures son désespoir et ses larmes ; mais bientôt il se précipite hors de sa couche et s'abandonne à des élans furieux comme le cheval échappé du joug. Il faut que l’accès lui donne une énergie fiévreuse, pour qu’il puisse montrer à la lumière cette tète frappée par la malédiction des hommes plutôt que par celle des dieux, ces yeux creux et hagards qui brillent sous les boucles de sa chevelure en désordre, ces lèvres que souille une écume desséchée.

Au début de la tragédie, il repose sous la garde de sa sœur Electre. Étendu sur son lit, il est plongé dans un sommeil si profond, que le chœur se demande s'il respire encore. Il s’éveille enfin, et presque aussitôt le délire le saisit. C’est un véritable accès de maladie mentale qu'Euripide met sous les yeux des spectateurs ; et l’exactitude de la peinture, jointe à un pathétique d’une rare délicatesse, fait que la scène émeut profondément. Les diverses phases du mal et leur développement naturel sont rendus avec une vérité frappante. D’abord, au premier moment du réveil, le malade est tout au bien-être qu’il éprouve; il se prête avec plaisir aux soins affectueux de sa sœur qui lui adoucissent

le sentiment de sa faiblesse. Ce sentiment, d’ailleurs, ne manque pas d’un certain charme, qui lui suffit dans son état d’abattement physique et moral; il n’en veut point d’autre : aussi redoute-t-il d’entendre une nouvelle qu’Électrelui voudrait annoncer, parce qu’il craint de retrouver en même temps la conscience de sa situation, des périls qui le menacent, car les Argiens vont le condamner à mort, et surtout du mal auquel il est en proie. En effet, à peine cette crainte s’éveille-t-elle en lui, qu elle est justifiée par l’événement. I.e nom de Ménélas et l’idée de 1 espérance qui est attachée à son retour, le nom d’Hélène surtout, cause de la guerre de Troie avec ses funestes conséquences, commencent à le troubler. Sa voix devient brève et sèche ; il parle durement à cette sœur dont le dévouement est son unique soutien : c’est le mal qui reprend possession du malade. Bientôt ses yeux égarés se fixent sur les fantômes invisibles des Furies , et il s’élance hors de sa couche. Vainement Electre s’attache à lui pour le retenir: il la repousse, la prenant pour un des monstres qui l’épouvantent.... Enfin, il se figure qu'il les a mis en fuite en leur lançant des flèches, et, après cette \ictoire imaginaire, il sent le calme renaître en lui. Il reconnaît sa sœur qui pleure en silence à la vue de ce triste spectacle, il se reconnaît lui-même, et il cherche à la consolera son tour par les témoignages de la plus louchante affection. Ainsi cette scène pénible s’attendrit en finissant; l’impression en devient plus douce, sans cependant diminuer le sentiment de la misère commune de ces deux êtres maudits qui en sont réduits à s’affliger involontairement et à se consoler l’un l’autre tour à tour.

I)\NS ESCHYLE

To’it cela est bien loin de l’esprit du drame d’Eschylc. Mais voici le trait qui marque le mieux la distance qui sépare les deux poètes : « Mon père luimême, dit Orestc en s’accusant, si j'avais pu le voir et lui demander si je devais tuer ma mère, m’aurait supplié par les prières les plus instantes de ne pas enfoncer le fer dans la gorge de celle qui m’a mis au monde, puisque par là il ne devait pas revenir à la lumière, tandis que moi, malheureux, j etais réservé à de pareils maux1. » C’est attaquer pour ainsi dire au cœur la tragédie d’Eschyle, que de transformer à ce point l’Agamemnon des Choéphores, ce génie domestique de la vengeance, dont la colère poussait au parricide la main de ses enfants. Renouveler de cette façon, c'est détruire. Euripide substitue à la foi l'esprit d analyse et le scepticisme : il n’y a plus ici ni émotion religieuse, ni croyance naïve au surnaturel et à l’intervention des divinités ; il n’y a plus, et il ne pouvait plus y avoir d’apparition.

Si l'on voulait poursuivre plus loin l'examen des apparitions au théâtre, il faudrait sans doute aller jusqu’à Shakspeare pour trouver le véritable émule d’Eschyle, et ce serait peut-être le point où le drame anglais se rencontrerait le mieux avec le drame grec. Shakspeare affectionnait ce moyen dramatique; il l’a employé dans beaucoup de ses pièces et dans la plupart des plus importantes. Il semble qu’il y ait une remarque principale à faire sur le caractère de ces 'apparitions : c’est qu’il y est à la fois merveilleux

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