Dramaturgie, xi
2. Au sujet du merveilleux de Shakspeare, je ne puis mieux faire que de renvoyer aux réflexions pleines de sens que M. A. Méziéres développe dans un excellent langage (Shakspeare , ses œuvres et ses critiques, p. 311 et suivantes).
DANS ESCHYLE
Hamlet, l’Oreste anglais, cet être mélancolique et bizarre, d’une bizarrerie à la fois naturelle et calculée, entend pendant la nuit, dans la solitude des remparts d Elseneur qui dominent les Ilots, l’appel de son père à qui sa pensée appartient déjà entièrement, et, malgré les efforts de ses compagnons, il s’élance sur les pas du fantôme qui lui fait signe de le suivre. L'apparition de César à son meurtrier Brutus est encore plus admirablement préparée, et, bien qu elle ne dure qu’un instant, elle produit un immense effet. La nuit où elle a lieu a été précédée d’une triste journée : Brutus vient d’apprendre à la fois la mort de sa noble femme, Portia, qui s’est tuée par découragement, et le progrès menaçant des forces d’Octave et d’Antoine; puis, dans une violente querelle, il s’est emporté contre son meilleur ami, son frère d’affection, Cassius. Mécontent de lui-même, touché par la douleur en dépit de son stoïcisme impuissant, inquiet de l’avenir et doutant même de l’utilité de cet assassinat politique dans lequel il a trempé malgré sa reconnaissance et son admiration pour la victime, il s’est retiré dans sa tente, après avoir fait décider que l’armée se dirigerait vers Philippes afin de prévenir l’attaque des ennemis. 11 ouvre un livre pour y chercher le repos de l’esprit, et ordonne doucement à un jeune esclave de prendre sa lyre et de chanter : l’enfant fait entendre des accents mélancoliques, puis bientôt succombe à la fatigue et 9’ endort. C’est alors que Brutus croit voir, à la clarté vacillante du (lambeau qui brûle près de lui, s’avancer le fantôme. Son sang se glace et ses cheveux se dressent sur sa tête : « Es -tu quelque chose de réel, s’écrie-t-il? Es-tu dieu, génie ou dé-
mon ? Dis-moi qui tu os. — Ton mauvais génie, Brutus. — Que me veux-tu? — Je viens te dire que tu me reverras à Philippe». — Je te reverrai donc encore? — Oui, à Philippes. — Au revoir donc à Philippe», » répond Brutus, et, retrouvant son courage, il cherche la vision disparue. Quelle que soit la force de ses craintes et de ses pressentiments, il n'est pas sûr de n’avoir pas été sous l’empire d'une hallucination. 11 réveille son esclave et lui demande si ce n’est pas lui qui a crié en rêvant. Comme le récit de Plutarque s'est transformé ! Comme ce merveilleux est devenu plus touchant et plus vrai par cette vue profonde de tant de causes réunies en un seul instant pour agiter l'âme fanatique et honnête de Brutus!
Les conditions naturelles de la tragédie grecque, respectées par Eschyle, n’admettaient pas la profondeur d analyse morale et la variété d’effets que nous admirons dans Shakspeare. Trop religieuse pour se prêter à la libre intervention des causes humaines, elle devait en principe tout rapporter à l’action réelle des morts sur les vivants. 11 en résulte que de toutes les idées qui se présentent à l’esprit du poëte anglais, il n’y en avait guère que deux qu elle pût exprimer : la force des liens qui unissent, même au delà du tombeau, les parents à leurs enfants, et la puissante intluence du remords. Encore la seconde idée, pour la tragédie grecque comme pour la religion, dont elle s'inspirait, devait-elle dépendre de la première. Iaîs remords, capables de susciter des apparitions, étaient seulement les remords des enfants criminels. Mais, enfermé dans ce cercle étroit, Eschyle y déploie une richesse et une puissance qui délient toute comparai-
DANS ESCHYLE
son. C’est à ce point qu’une de ses plus belles tragédies est remplie tout entière par l’apparition toujours présente des Euménides et qu elles y jouent le premier rôle. Est-ce l’audace de son imagination, ou le sombre éclat de son magnifique langage, ou la vertu de sa foi, tout ensemble poétique et religieuse comme pouvait l'être la foi d'un Grec, qui le soutient dans cette difficile entreprise? Avant tout, il faut se pénétrer d'une vérité à laquelle l’esprit moderne est assez rebelle : c’est que les Furies sont loin d’être pour lui une pure métaphore, un lieu commun tragique. Elles forment, au contraire, un des ressorts les plus actifs et les plus vivants de ses drames, et elles font, à ses yeux, si essentiellement partie du monde où habitait le plus ordinairement sa pensée, que l’étude de leur ride peut nous conduire aux conclusions les plus importantes sur son système tragique.
LES ÉRINNYES.
Rôle de l'Imprécation et des Érinnyes dans tout ce que nous possédons du théâtre d'Eschyle. — HÔIe des Érinnyes dans l' Oreille. Son rapport étroit avec la pensée principale de la trilogie. Sens des Euménides. — Quelques mets sur la /catharsis dans Eschyle. — Manière différente dont Sophocle a rendu la même pensée qu’Eschyle dans OEdipe à Colorie.— Celte pensée, celle de l’harmonie dans la destinée humaine, est la plus haute inspiration d’Eschyle.
« Qui tient dans le monde le gouvernail de la Nécessité ? demandent à Prométhée les Oeéanides. —
LA DESTINÉE HUMAINE Les trois Parques et les Érinnyes à la mémoire fidèle1. » Eschyle conserve donc à ees divinités le rôle de régulatrices de l’univers qu’elles avaient dans l'antique croyance, attestée, nous l’avons vu , par les poèmes homériques. En outre , il semble indiquer par une épithète expressive (pTigovEî, à la mémoire fidèle) le caractère plus particulièrement moral des fonctions qui leur sont dévolues. Cependant, ce souvenir qu'elles gardent fidèlement, on peut dire aussi que c’est, en général, celui des attributs essentiels de chacun des êtres, et par conséquent des lois sur lesquelles repose l’équilibre universel. Elles veillent donc au maintien de cet équilibre ; elles le rétablissent quand une cause l’a dérange. Ainsi, dans l'Iliade, elles retiraient au cheval d’Achille cette voix humaine dont Junon lui avait accordé l’usage pour un instant. II n’y a, dans cet exemple, qu’un simple retour à l’ordre naturel. Mais, quand c’est l’ordre moral qui est atteint par un trouble, l’équilibre rompu ne peut se rétablir que par une compensation : l’auteur d’un attentat aux lois du monde doit une réparation, et il ne la peut donner qu’à ses propres dépens, c’est-à-dire au détriment de sa nature propre, par une dérogation aux lois particulières qui constituent son être. Or ce trouble porté dans son organisation lui vient des Érinnyes, qui se trouvent ainsi détruire 1 ordre particulier au profit de Tordre général. C’est pour cela qu elles sont les divinités du délire. Dans une pièce perdue d’Eschyle, les Xantrics, c’étaient elles qui déchaînaient contre Penthée la liage et qui égaraient sa raison, pour le punir d’un