I. Vers 1217. — 2. Vers
la prophétie de Cassandre, la présence de l’acteur invisible qui conduit souverainement tout. Si pendant des intervalles, quelquefois prolongés, cet acteur paraît se dissimuler, s’il semble laisser le champ libre à l'énergie humaine, au moment où il se manifeste de nouveau il faut qu’il se fasse bien connaître. Il s’annonce alors par les pressentiments et par le trouble intérieur; puis, quand il a frappé avec une rapidité et une sûreté merveilleuses, il se dévoile plus clairement encore, et l’on voit bien que c’est lui qui vientd’agir parla main des acteurs visibles, de même que c’était lui qui auparavant agissait à leur insu par les mouvements de leur âme et par les calculs de leur esprit. Voilà donc pourquoi Eschyle prolonge la tragédie d'^^awiemnon après la catastrophe : c’est que le drame resterait incomplet. Du même coup disparaîtrait une richesse de beautés pathétiques qui sans doute appartenaient en propre à son art et à son génie, car nous ne les trouvons plus après lui sur la scène grecque, et assurément les modernes n’ont guère songé à les reproduire.
Ce qui fait la puissance dramatique de ce dialogue entre Clytemnestre et les vieillards argiens, c'est qu’en même temps que s’y révèle avec une évidence plus accablante l'implacable tyrannie des influences infernales, le caractère de la reine y atteint à son plus haut degré d’audaeeetde criminellegrandeur. Dans cette effrayante alliance de la fatalité et de la passion, c’est la fatalité qui marche la première; mais au milieu de quels débordements d’ivresse haineuse, de quels transports d'imagination et de quelles émotions profondes elle fait sentir son irrésistible ascendant ! Avec quelle joie outrageante Clytemnestre, affranchie de toute eon-
trainte, retrace tous les détails du meurtre, la manière dont la victime a été enveloppée dans le tissu de pourpre, ses gémissements, et ce troisième coup qui I’achèveet verse au Jupiter infernal une sanglante libation, affreuse parodie de la troisième libation offerte à Jupiter Sauveur à la fin des banquets! Il expire enfin, «et m’arrose des gouttes noires d’une rosée de sang, aussi douce à mon cœur que l’est à l’épi gonllé la pluie bienfaisante de Jupiter. » Les vieillards lui témoignent la surprise que leur cause une pareille audace; ils la réprouvent et la maudissent : elle les brave et redouble d impudence. Suivant leur expression, elle est comme le corbeau qui se dresse sur un cadavre en chantant son hvmne discordant. « Cet homme est Ajjamemnon, mon époux ; ce corps a été tué par cette main, et l’ouvrage est d’un bon ouvrier. » Aux témoignages de leur douleur elle oppose les éclats sauvages de la haine satisfaite. Elle ne peut rappeler les larmes qu’elle a versées autrefois sur sa fille, sans que son ardeur de vengeance ne poursuive le père assassiné au delà du tombeau, jusque dans l’asile où le gardent les redoutables divinités des morts : « Il a reçu le digne prix de ce qu’il avait fait; qu’il ne se vante donc pas dans la demeure d’Iladès Ne vous inquiétez point de ses fu-
nérailles : c’est par nous qu’il est tomlié et qu il est mort; c’est de nous aussi qu’il recevra la sépulture, et si su maison ne retentit pas de nos gémissements..., Iphigénie viendra remplir son devoir de fille, elle accueillera son père près du fleuve infernal des larmes' et lui prodiguera ses embrassements. » Clytemnestre se