I.A DKSTINÉK HUMAIN K
savons quel succès Eschyle avait obtenu auprès des spectateurs athéniens, et nous le comprenons encore aujourd'hui ; car, si l'effet du spectacle, des costumes, des danses, de la mélopée n’existe plus pour nous, si même nous ne sentons qu'imparfaitement l'harmonie du langage, le mouvement de la poésie et le sombre éclat de 1 imagination nous saisissent presque autant que les anciens Grecs, chez qui la croyance religieuse aidait encore à l émotion.
L effroi que cause à la Pythie la vue de ces êtres monstrueux qu elle aperçoit endormis dans le sanctuaire autour d’Oreste suppliant, leur réveil, leurs élans furieux à la poursuite du malheureux qu’ils ont pour mission d épouvanter, l’incantation qu’ils font entendre pour 1 enchaîner, les affreuses images que provoque leur aspect ou qui leur servent à exprimer des idées auxquelles semblait se refuser le langage comme la pensée de l'homme : tous ces traits, aussi admirés des modernes que des anciens depuis que l’on comprend mieux Eschyle, font des Érinnyes les vraies divinités de la rage, du délire et du meurtre. Ces vierges hideuses, fdles de la Nuit et habitantes des ténèbres infernales, sont séparées par leur nature de toutes les races qui peuplent le monde : « Ni dieu, ni homme, ni bête sauvage n'a jamais eu commerce avec elles. » Ces bourreaux sanguinaires, Apollon les chasse avec horreur de son temple, menaçant de leur faire vomir la noire écume qui remplit leur bouche, les caillots de sang dont ils se sont gorgés. « Qu’ils aillent dans les lieux où l’on coupe les tètes, où l’on arrache les yeux, où l’on égorge, où l’on retranche aux enfants leur sexe, où les criminels subissent d’affreuses mutilations, où
DANS ESCHYLK.
des misérables, lapidés ou transpercés le long de 1 ’échine, éelatent en gémissements... : ne sont-ce pas les fêtes qui leur conviennent1? »
Oreste les a devancés; il est à Athènes et cherche un refuge au pied de la statue de Minerve. Mais aussitôt les Erinnyes arrivent haletantes, le suivant à la trace comme le chien lanee sur la piste du faon blessé. L'odeur délicieuse du sang humain les guide jusqu’au lieu où est blottie leur proie. Elles la réclament pour la dévore]- vivante, pour dessécher ses membres en y puisant la rouge boisson dont elles sont avides ; elles feront d’elle une ombre, un être pour toujours étranger à la joie : elle leur appartient, elle est consacrée à leurs banquets ; elles l’enserrent dans les liens de leur hymne fatal : « Que sur la victime s'élève ce chant d’égarement, de délire, de folie, l’hymne des Érynnyes, qui enchaîne la raison, l’hymne sans lyre qui dessèche les mortels’. »
Le sombre génie du poète renouvelle ces horribles peintures avec une richesse inépuisable. Quel est son but? Veut-il faire expier par la haine et le dégoût la longue persécution que ces puissances funestes viennent d’exercer sur la famille des Atrides? Veut-il que tout à l’heure on applaudisse à leur défaite et qu’elles soient à ce moment humiliées et honnies? Nullement; il ne faut pas se méprendre sur sa pensée : cette défaite, au contraire, leur laissera toute leur dignité, et même agrandira leur caractère; accomplie sans violence, elle les rapprochera de ce qui paraissait leur être le plus opposé, par une conciliation qui complé-