‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 191 sur 205 · Vers 930 : llâvxa y*p aurai ta xat* àvôpwnou · texte numérisé non relu

Vers 930 : llâvxa y*p aurai ta xat* àvôpwnou

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poète, par le désir de célébrer la fondation de l’Aréopage et sa consécration parcelles mêmes qu’il vient de juger? Il est certain que le dénomuent des Euménides dépasse le sujet particulier île 1 Orcslie , et il est certain aussi qu'il était attendu et ardemment désire par les spectateurs d 'Ayamemnon et des Choéphnres comme une conclusion nécessaire. 11 faut reconnaître comment ces deux faits existent et se, concilient, si l’on veut essayer de comprendre la partie religieuse et dramatique de la pensée d’Eschyle; et l’on verra, en définitive, comment le rôle, pour ainsi dire, extérieur des Krinnyes s’accorde dans le drame avec l’action intérieure qu elles exercent sur la conscience. Soit par les événements dont elles provoquent sur la scène la succession , soit par le mouvement des préoccupations morales qu’elles excitent en nous, elles dirigent la trilogie vers son but.

On pourrait dire qu’il y a dans VOreslie deux drames qui se jouent en même temps : l’un où s'expose la destinée d’Agamemnon et desa famille; l’autre, moins extérieur et exclusivement moral, qui se passe d'abord dans l’âme du spectateur et se compose de la suite de ses émotions et de ses pensées. Il faudrait se bâter d’ajouter que le second drame n’existe que par le premier et se confond avec lui dans un effet d’ensemble. Ce n’est pas là une distinction oiseuse, et il ne serait pas juste d’objecter que, le propre de tout drame étant d’émouvoir les spectateurs, la même observation s'appliquerait au même titre à une œuvre dramatique quelconque. On ne peut confondre, à ce point de vue, le théâtre athénien avec aucun antre,, car ce phénomène

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DANS ESCHYLE

général do la sympathie du spectateurpour le spectacle s’y produit avec une telle force et dans des conditions si particulières, qu’il y devient un de ses caractères distinctifs. Ce que le spectateur éprouve et pense est constaté à mesure ou même déterminé d’avance par le poète, bien plus se transporte sur la scène, y occupe une place marquée, et y complète l’action. Un fait, en apparence si étrange, se produit surtout au moyen du chœur, interprète désigné des sentiments de la foule qui assiste à la représentation. Cela vient de l origine dithyrambique de la tragédie grecque; le chœur remplissait déjà ce rôle dans l’antique dithyrambe.

En effet, le dithyrambe, où le chœur était tout, renfermait, avec les germes de l’action tragique, un développement extraordinaire du sentiment de la sympathie. Son dieu, à la fois si loin et si près des hommes, étonnait les imaginations par ses aventures merveilleuses et par les singulières manifestations de sa nature, et en même temps il pénétrait les âmes d’une émotion d’autant plus profonde qu'elles reconnaissaient dans ses épreuves une vague image de leur propre destinée. Delà un inépuisable enthousiasme; chaque fête nouvelle retrouvait les adorateurs de Bacchus disposés aux mêmes transports, causés par les mêmes périls et le même triomphe. L humanité ne s’est jamais lassée et ne se lassera jamais de se contempler elle-même dans les grands exemples de joie et de souffrance; et toujours, en pareille occasion, elle éprouvera le besoin de répandre au dehors comme un Ilot qui déborde ces angoisses et ces espérances dont tous les cœurs sont toujours prêts à se gonfler. Qu’était-ce que ce besoin, quand il était provoqué par le culte même du dieu de

l'exaltation ! On voit donc quelle place tenait nécessairement dans le dithyrambe l’expression des sentiments personnels de ceux qui prenaient part à la célébration de la fête.

La tragédie ne pouvait répudier cette tradition. Elle la reçut avec le chœur, qui continua d’être principalement chargé d’exprimer les réflexions immédiatement suggérées par les événements du drame. Cette fonction semblait même devoir prendre d’autant plus d’importance dans son rôle, qu’il n’était plus dans l’obligation de raconter beaucoup, puisqu'il y avait à côté de lui des personnages agissants. Ses chants furent donc le plus souvent remplis de ses propres pensées. A l’exemple du chœur dithyrambique, il s'associa par la sympathie à la destinée des héros du drame. Ce fut surtout dans ces grands ensembles lyriques, désignés par les noms de llirhie ou de commun, qui marquent dans toute tragédie les plus pathétiques situations. Alors souvent la douleur y est poussée jusqu’à l’exaltation et rappelle sans doute les lamentations enthousiastes qui déploraient les épreuves de Hacchus. Mais de plus il s'y joint, de la part du chœur, un retour plus caractérisé sur sa propre condition. Car, si dans le dithyrambe le dieu pouvait être considéré jusqu’à un certain point comme un type de l'humanité, à plus forte raison cette qualité appartient-elle aux héros de la tragédie. Ce sont ordinairement des hommes; et, à quelque distance qu’ils soient placés de la foule par leur destinée extraordinaire comme par leurs actes ou leurs passions, lors même que la tragédie semble prendre plaisir à augmenter encore cette distance par le merveilleux langage qu’elle leur prête, la foule s’y

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DANS ESCHYLE

reconnaît toutefois dans une image qui , pour être agrandie , n’en fait voir que mieux les traits dominants. Elle ose les soumettre à la mesure de son propre jugement, elle apprécie à la lumière quelque peu incertaine de sa conscience la moralité de leur conduite, et surtout, avec plus d’émotion que de netteté, elle croit sentir dans les épreuves qui leur sont imposées, l'action des lois générales qui la gouvernent elle-même. Dans cette partie si considérable de son rôle, le chœur prête, pour ainsi dire, sa voix aux spectateurs dont il rend les impressions; on doit ajouter qu’il la prête aussi au poète, car, en obéissant à son impulsion secrète, il lui sert à insister sur les effets et sur les intentions dramatiques.

Voilà donc deux faits qu’il est nécessaire de se représenter, pour se bien rendre compte des conditions propres de la tragédie grecque : d’abord , c'est qu'au nombre de ses éléments constitutifs se place l’expression des sentiments et des idées qui sont liés aux événements représentés sur la scène; c'est ensuite que cette expression est principalement confiée au chœur. Les conséquences de ce double fait, dans l’appréciation du théâtre d’Eschyle, en général, et, en particulier, dans celle de Y Ores lie, ont une importance capitale.

En effet, le premier ressort ou, pour mieux dire, le premier acteur du drame d’Eschyle, c’est précisément l’objet même des pensées du spectateur, la destinée. Or quel moyen le poète a-t-il de faire ressortir, audessus des rôles humains, le rôle de cet acteur invisible, sinon de caractériser les actes de la destinée, à mesure qu'ils se produisent, et d’en marquer la valeur soit par l'émotion, soit par les réflexions qu’ils provo-

quenl?Par conséquent, dans le système d'Eschyle, la première place est réservée à l’expression des idées ou des émotions morales et religieuses, et, comme nous avons reconnu que le chœur est le principal interprète des impressions dramatiques, il en résulte que son rôle, malgré son apparente inertie, est indispensable à l’action.

L'Oreslie, qui est le chef-d'œuvre d’Eschyle, est aussi la [dus complète expression de son système dramatique. Il ne s'y fait pas un pas, il ne s’y dit pas un mot qui n’appelle inévitablement ces réflexions morales et religieuses sur la destinée humaine. Elles sont pour le public l’objet d’une constante préoccupation. Après avoir pris différents interprètes et revêtu différentes formes, il faut enlin qu elles paraissent elles-mêmes sur la scène. Le chumr des Eumé'iiilrs n’est plus seulement cet intermédiaire quelles employaient pour communiquer avec les spectateurs; ce n’est plus une foule idéale qui représente .à la fois la foule réelle du théâtre et la foule fictive du drame : c’est la personnification «les forces et des idees religieuses et morales ; elles s’animent et prennent une réalité sensible; elles sont directement en cause, se défendent elles-mêmes et se transforment sous nos yeux, lleportons-nous rapidement, une fois encore, aux deux tragédies précédentes, pour voir comment ce rôle des Euménides y est réellement préparé, comment c’est bien à elles qu’il appartient de dénouer ces liens qu elles y ont serrés autour des acteurs humains, et de calmer les troubles qu elles ont excités dans la conscience.

A mesure que, sous l’impulsion d’une force mysté-

IUNS ESCHYLE.

rieuse, les événements se produisaient sur la scène, un débat dramatique avait lieu dans l’âme ries spectateurs. En présence de pareils faits amenés par de pareilles causes, non-seulement ils se sentaient émus de sympathie, mais ils faisaient des retours sur euxmèmes, et leur conscience inquiète cherchait la loi de Tordre moral en s'efforçant de se raffermir dans sa contiance en la divinité. Que penser de ces décrets terribles qui livrent le grand Agamemnon aux coups d’une femme perlide et de son atnanf? Qu’est-ce que cette alternative qui place Oreste entre le courroux des dieux et un parricide nécessairement suiv i d une affreuse punition? Quoi! 1 homme fatalement coupable est néanmoins responsable, et la perpétuité des crimes est à jamais consacrée par une loi de sang qui veut meurtre pour meurtre!

Tel est bien l'état d inquiétude morale et de foi émue qu’Eschylea voulu produire. Écoutez les chants du chœur dans Agamemnon et dans les Cltoéphores. Les alarmes, l’effroi, la pitié en forment le plus souvent la matière; mais toujours s’y reconnaît un effort pour retrouver au milieu de ces tristesses une idée satisfaisante de la justice divine. Déçu, confondu, envahi par le trouble et la terreur, il ne se décourage pas, il se rassure en proclamant les principes qui régissent le monde, il fait comme des actes de foi, il rend hommage à la puissance du dieu suprême, jusqu'à ce qu’enfin il implore et annonce la délivrance pour son âme oppressée. Si ce souci et ce besoin religieux ne s'expriment point avec une suite et une ardeur constante que le caractère propre du chœur et les conditions de la composition dramatique ne permettaient

LA DESTINÉK HUMAINE

pas, cependant leur existence est incontestable, et ils forment évidemment un fond persistant sur lequel repose tout l’effet moral du drame.

Ainsi dans Agamemnon, si constamment sombre, en face de cette complication de décrets du destin qui se réunissent pour prononcer la mort du roi, responsable à la fois du sang de sa fille, de celui de tant de guerriers tombés sous les murs d’ilion, enfin de celui des Troyens, condamnés de leur eêté comme complices de Paris, quelle est l’attitude du chœur? Sa timide raison, qui sent par moments la responsabilité qui pèse sur Agamemnon, n’en comprend pas la fatale complexité; il n’ose pus en prévoir nettement la conséquence; ce sont pour lui des secrets terribles qu’il ne saurait pénétrer. Mais il ne s’abandonne pas pour cela au désespoir, ni ne tombe dans l'indifférence. Au contraire, plus les pressentiments et les inquiétudes l’assiègent, plus il se réfugie dans sa foi, et, comme la piété trouve un aliment dans le mystère, sa ferveur s’accroît d’autant plus que les conseils divins lui semblent plus cruels et plus inexplicables : le dieu souverain ne peut vouloir le mal; quelque dure que soit sa main, sans doute elle est bienfaisante, et ses actes sont dignes de son invincible puissance. Le chœur vient de rappeler la menaçante prédiction de Calcbas, il va raconter le sacrifice d’Iphigénie qui commencera à la réaliser : entre ces deux récits, tout à coup sans transition aucune, par un élan de piété, il célèbre Jupiter :

« Zeus, «juel qu'il puisse être, sous ce nom, s’il lui agrée, je lui adresse mes hommages. En examinant bien tout, mon esprit n en peut concevoir un autre

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DANS ESCHYLE

que Zeus pour soulager vraiment l’âme du poids des soucis qui la troublent. Ce roi des premiers temps', tout bouillonnant d’une audace invincible, on ne dira même pas qu’il ait jamais existé; celui qui s'éleva ensuite*, a disparu, renversé par un vainqueur: c’est de Zeus qu’il faut entonner l’hymne du triomphe, si l’on veut s’assurer contre l’erreur; Zeus, qui a montré aux mortels la route de la sagesse, qui a consacré cette loi . la science au prix de la souffrance. Pendant le sommeil, l’âme sent distiller sur elle le souvenir douloureux du mal qui vient apporter la sagesse, même aux volontés rebelles : violence bienveillante des divinités, qui cependant siègent sur leurs trônes augustes*. »

Voilà donc ces tristes tableaux un instant éclaircis par un rayon de pieuse espérance. 11 y a même dans ce chant un sentiment élevé de la majesté divine qui fait déjà entrevoir le but où le poète veut nous conduire.

Le chœur ne se lassera pas d'adorer ainsi Jupiter et sa justice*. Rien de plus naturel quand il s’agira du châtiment dans lequel Pâris entraîne sa famille et sa patrie. Alors paraîtra, comme à sa place, l’ensemble d’idées qui formait la croyance générale des Grecs sur

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