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l’expiation1. C’est en effet l’expiation clémente, pour ainsi dire, celle qui purifie, dont l'empire va se substituer, dans les FAiménides, à celui de l’expiation par le crime qui jusqu’ici s’est impitoyablement exercé.
Voilà comment Eschyle prépare et annonce dans les deux premières tragédies cette révolution morale dont il montre dans la troisième l’accomplissement. Quand elle arrive, nous l’appelons de tous nos vœux, nous sentons qu elle est nécessaire. L’homme ne peut porter éternellement le joug sanglant du passé. S’il sent peser inévitablement sur lui-même des décrets antérieurs à sa propre existence, qu’il ait au moins le droit de racheter des fautes qu’il n’a pas commises ou dont sa volonté n’est pas responsable. Le pieux Eschyle n’élève pas au delà sa prétention ni son espérance. Que l’homme souffre, puisque tel est l’arrêt du destin, mais qu’il ne souffre pas toujours. S’il porte en lui une. souillure originelle, qu’il puisse du moins se purifier par la souffrance et par la foi au bien’. Quoi ! il sérail condamné à ne jamais connaître qu’une illusion dt bonheur toujours prête à se dissiper, quand la puis sance maligne qui a pour mission de l’égarer et -de 1 punir sortirait tout à coup d’un sommeil trompeur o rejetterait les déguisements qui la cachaient à s* yeux ! Quoi ! elle pourrait toujours s’emparer «le lu au point que la volonté, le calcul, la passion, tou l’activité qu’il semble posséder en propre, toute sa ' enfin, ne serait plus que 1 instrument ou le jouet cet invisible ennemi ! Pourquoi donc alors, dans • ténèbres de sa destinée, continuerait-il de temps
I. Vers %H : KaQapuototv àrâv Üarr4ptoiç. — 2. llàOet fj.<£Qo£.
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temps d'apercevoir, comme des formes indécises , à la clarté de je ne sais quelles lueurs, la vérité, la justice et le. bien ? Serait-ce uniquement pour le torturer par la conscience de ce qui devrait être et par un espoir sans objet ? Dans ces nouvelles déceptions, les plus amères de toutes, il n’y aurait qu’une cruauté gratuite. Non, le lot de l’humanité ne peut se composer exclusivement d’erreurs et d’angoisses; elle a soif de sécurité et de foi. Il est temps, du moment qu’elle a la pleine connaissance du mal dont elle souffre, que ce mal soit adouci, qu'un terme et un but soient marqués à ses épreuves, et qu’il se sente enfin, non plus sous la main impitoyable d’un pouvoir acharné à lui nuire, mais sous la loi à la fois sévère et bienveillante de la Providence.
Cet examen de la pensée religieuse d’Eschyle fait mieux voir la portée de la pensée patriotique qu’il avait voulu exprimer dans les Euménides. Son premier but était sans doute de protéger le pouvoir de l’Aréopage menacé par les progrès de la démocratie, en rappelant quelles consécrations avait reçues à son origine cet auguste tribunal. Institué par Minerve comme l’organe de sa sagesse et comme le gardien du foyer de sa ville bien-aimée, il avait, de plus, été fondé sous le patronage spécial des Euménides. Investi de fonctions analogues à celles de ces redoutables protectrices des droits fondamentaux de la famille et de la cité, c’est d’elles aussi qu’il semblait tenir par une sorte d’imitation les formes mystérieuses sou? lesquelles s’exercait son action vigilante. Mais en outre, comme c’est sur le sol athénien que les Euménides ont consenti à se fixer, comme c’est en acceptant la sentence de l’Aréopage qu elles
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compost' de bon et de mauvais réunis dans une telle proportion que son malheur n'excite pas notre indignation, et nous touche autrement que par un sentiment banal d’humanité : car le spectacle du juste malheureux est plus odieux que terrible, et il n’y a pas de vraie pitié là où la bassesse ou l’atrocité du caractère empêche la sympathie. Telle est donc la condition nécessaire pour que ces deux sentiments existent dans toute leur pureté et dans toute leur force, et par conséquent pour que la tragédie produise l’effet qui lui est propre. Or l’effet moral qui est propre à la tragédie consiste précisément à soulager les âmes de ces deux sentiments de terreur et de pitié, par la force même avec laquelle elle les excite.
Voilà quelle est vraisemblablement la nature de ' cette purgation des passions tragiques dont on discute le sens depuis le seizième siècle, et qu’une lacune de la Poétique empêche d’expliquer avec certitude1. Le philosophe assimile l’émotion tragique à l’émotion produite par un genre de musique passionné et enthousiaste*. De même que cette musique soulage et calme ceux que tourmente l’enthousiasme, de même la tragédie, en fournissant à chacun des spectateurs l’occasion de répandre au dehors ces passions de la terreur et de la pitié dont tous sont plus ou moins possédés
I. Je me rattache sans hésiter au sens donné en 1K4H par un excellent interprète de la tragédie grecque, II. Weil, professeur à la Faculté des lettres île Besançon (ffelier die Wirkung der Tragcrdie nach Arisloteles dans Verlumdlungen der Phrlotogenrersammlung. BaselL Cette explication a été donnée de nouveau en 18.YÏ par M. Bernays iGrun litige der verlorenen Abhandlung des Arisloteles ùber Wirkung der Tr agir die . Breslau). Je renvoie les lecteurs curieux de plus de détails sur cette théorie de la Katharsis à un chapitre très-intéressant de M.Egger (Histoire de ta critique chez les Grecs. p. 180 et suivantes). — î. Voyez sa Politique, vui, 7.
suivant leur nature, délivre leur âme d’un malaise dont elle souffre et y rétablit la tranquillité elle bien-être.
Autant que nous en pouvons juger, voilà, dans sa simplicité première, la théorie d’Aristote. Nous ne savons pas quels développements avait pu y donner un esprit si fertile en déductions; mais nous n avons pas le droit de lui prêter les nôtres. On ne refait pas de l’Aristote. 11 faut surtout nous garder de voir dans le passage de la Politique, qui est nécessairement la base de toute interprétation, autre chose que l’observation d’un fait de sensibilité. Maintenant, que nous cherchions à concilier ces principes avec les impressions élevées et bienfaisantes que nous font éprouver les chefs-d’œuvre du théâtre grec, que nous rattachions à cette pitié et à cette terreur épurées et transformées par un art supérieur les émotions les plus nobles et les plus salutaires de notre nature, nous ne ferons que céder en cela à une pente naturelle, et nous y trouverons une occasion de montrer une intelligence plus ou moins profonde de la tragédie elle-même; mais nous ne pourrons affirmer que nous restions fidèles à la pensée d'Aristote.
Ce qui est plus sûr, et peut-être plus important, c’est de se rappeler d’où sont venus à la tragédie ces sentiments de la terreur et de la pitié, qui en sont en effet les deux sentiments essentiels, et quelle était, antérieurement à l'invention de cette belle forme qu'ils devaient animer, leur efficacité propre dans les conditions où ils se produisaient déjà avec une grande force. La terreur et la pitié étaient excitées au plus haut point par les représentations religieuses ou les adorations de la passion de Bacchus. Comme nous avons
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essayé de le montrer, elles paraissent avoir été inhérentes aux Mystères, avec lesquels certaines parties du culte de ce dieu avaient des rapports incontestables : la crainte de la divinité redoublée par d’étran *es manifestations de sa puissance, la sympathie éveillée par ses épreuves, images mystiques de la destinée humaine, étaient les deux sources principales de l’émotion des fidèles. Or, quand on célébrait le dieu de l’exaltation, jusqu'où cette émotion ne devait-elle pas atteindre? Ce sont là des faits qu’il serait peut-être aussi difficile de nier en général que d’expliquer et de déterminer dans le détail.
En outre, tous les cultes orgiastiques sont évidemment nés d’un instinct qui faisait chercher dans l’enthousiasme un remède plutôt physique que moral contre les dispositions mélancoliques ou maladives de l’âme. Platon' rapproche l’effet de la médication des Corybantes, agissant au moyen de danses violentes et d'une musique passionnée, de celui des chants avec lesquels les mères endorment leurs enfants en les balançant sur leurs bras. Et il rapporte le malaise des enfants et celui des hommes qu’agite un délire funeste, à une terreur secrète, dont l’obsession furieuse ne cède qu’à la répétition de ces secousses extérieures qui finissent par dompter leurs sens. Les transports des Triétéries thébaines et, en général, l’enthousiasme qui animait les fêtes de Bacchus, venaient de ce besoin instinctif qui voulait à toute force se satisfaire, et que la religion grecque accueillait dans son large et souple développement.