‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 2 sur 205 · Poet., xx · texte numérisé non relu

Poet., xx

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ligieux du monde. Les forces vivantes et personnelles qui le composent ou le dirigent, reconnaissent l'autorité d une seule divinité, supérieure à toutes en puissance et en intelligence, Zeus, source primitive de l’air, de la lumière et de la fécondité, de qui l’homme, les yeux et les mains levés vers le ciel, attend les premiers biens de la vie. Le gouvernement de l’univers devient donc la fonction d’une sorte de monothéisme intelligent : l’équilibre est maintenu partout, dans le monde matériel et dans le monde moral, avec une rigueur nécessaire; mais, si ce dieu suprême ne peut faire fléchir les décrets éternels qui, en vue de l’ordre universel, limitent et entravent le bonheur de l’humanité, il tend à la justice et à la bonté, et, en réprimant le mal, il protège et assure le bien.

De très-bonne heure aussi, les Grecs ont cherché l’harmonie dans la destinée humaine. Ils l’ont d’autant plus vivement désirée qu’ils ont mieux senti les contradictions et les misères de leur condition. Ils ont été profondément convaincus et attristés de la faiblesse de l’homme et de l’impuissance de ses désirs; mais la force de cette conviction n’est que la mesure de leurs efforts pour le réconcilier avec lui-même, soit par le libre déploiement de ses plus énergiques facultés et par l’efficacité de la gloire et de la vertu, soit par le bienfait infini d’une vague espérance que nourrissent à la fois d’antiques rêves de félicité et la confiance dans la juste sollicitude des dieux. Cette lutte douloureuse et confiante contre les rigueurs originelles de la destinée se continue à travers les siècles, moins par le travail de la raison que par un élan religieux de l’âme, qui ne peut consentir ni à toujours eonsidé-

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rer les divins maîtres qu elle adore avec une crainte dégradante pour eux comme pour elle-même, ni à renoncer par découragement à l’amour du bien et à l'espoir du bonheur. Si les Grecs passionnent la nécessité qui les fait souffrir au point d’inventer la croyance à l’envie des dieux, ils ne veulent pas cependant rester soumis délinitivement à une oppressive tyrannie, ils sentent qu’ils peuvent et qu’ils doivent y échapper : ils en viennent donc à humaniser le gouvernement divin, et il en est parmi eux qui croient obtenir par de saintes purifications l’apaisement du trouble intérieur dont ils étaient tourmentés. Tel est le rapprochement entre l’homme et la divinité, telle est la conciliation des éléments contradictoires de la nature humaine, qu’ils poursuivent par instinct depuis le premier moment de leur existence, et qu’enfin, dans l’ardeur de la poursuite, ils se flattent de réaliser.

On comprend sans peine à quel point ce double sentiment de la vie et de l'harmonie était favorable à l’art. Les œuvres du génie grec naissent en foule, brillantes et durables; et elles gardent quelque chose de pur et de fin comme la douce lumière qui éclaira leur naissance. C’est comme un signe de noblesse dont elles sont marquées entre toutes. Comparez à une statue grecque les ouvrages les plus achevés de la sculpture moderne, à un temple d’Athènes le plus beau des monuments de l’époque romaine ou du moyen âge, à une harangue de Démosthène le plus éloquent des discours de Cicéron ou des sermons de Bossuet : quelle que soit la pente où vous poussent vos goûts et vos affections, vous ne retrouvez plus en

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dehors de l’art hellénique cette fleur d’élégance qui est en lui un privilège de nature. On dirait que les Grecs ont eu seuls en partage la beauté heureuse de la jeunesse qui prend possession de la vie comme de son bien, et que depuis eux l’humanité a été condamnée à l’effort et à la gêne. Cette plénitude élégante et facile de la vie dans les oeuvres grecques se confond avec l'effet de l’harmonie naturelle dont elles sont douées. Or, parmi elles, les plus vivantes et les plus harmonieuses sont assurément les tragédies : la vie et l’harmonie ne sont pas seulement les qualités dominantes, c’est l'essence même du drame. En sorte que le pays qui possédait ces dons au plus haut degré, était par cela même désigné pour créer le drame et pour le porter à sa perfection.

Mais à cette considération esthétique il en faut joindre une autre qui fournit une explication plus directe et plus profonde de la tragédie grecque : elle est nee (te la préoccupation passionnée de la destinée humaine. Cette disposition était au fond du culte de Bacchus : il la lui transmit, ou, pour mieux dire, il créa la tragédie pour répandre plus librement au dehors ce genre d’émotion qu il portait en lui-même. Il faut aller plus loin. Le développement de ce culte eut pour dernier terme la pensée de l’harmonie dans l’univers et en particulier dans la condition de l’humanité : n’était-il pas naturel que la tragédie se proposât le même but, sauf à le chercher au milieu des troubles et des terreurs qui étaient ses conditions mêmes d’existence? C’est ce qu elle fit en effet, aussitôt qu’un poète eut la force de la mettre en possession d’ellemême. Eschyle, le véritable père de la tragédie, fut

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de tous les tragiques le plus pénétré de l'inspiration de Bacchus, et ce fut lui qui se montra le plus dominé par le désir de dissiper les incertitudes religieuses de la conscience et de se reposer dans une pensée d’harmonie morale. Ainsi, au moment môme où l’art grec inventait la forme littéraire qui représentait le plus complètement ses qualités essentielles, il s’en servait pour traduire ces aspirations pieuses et inquiètes vers l'ordre et vers le bien que la Grèce avait toujours ressenties.

Ne craignons pas de le redire, le sentiment de l’harmonie est le sentiment grec par excellence. C’est le besoin le plus impérieux de la Grèce en religion et en morale comme dans les arts. L’idée de la mesure ne s’y distingue pas de la notion de la vie, car tout être vivant possède des conditions d’équilibre et de proportion. De môme toute création de l'art n’existe que si elle est proportionnée. Enfin le Grec cherche la proportion et la mesure dans l’univers èt en luimême; il lutte pour les y trouver ou pour les y établir avec une énergie que rien ne rebute, et il atteste ainsi l’intensité de la vie qui l’anime en même temps que la noblesse de sa nature. Les émotions qu'il éprouve dans cette lutte et la vue élevée qui le soutient sont pendant longtemps l’inspiration la plus profonde de sa poésie; et elles portent jusqu’à son drame un souffle religieux qui en fait l’originalité, qui môme peut en être considéré comme l’élément créateur. C’est à la tragédie qu’aboutit ce remarquable mouvement; elle en est pour nous l’effet le mieux déterminé et le plus complet. Assurément rien n’est plus caractéristique que ce fait n la fois moral et littéraire.

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Aucun lecteur attentif d’Homère et d'Eschyle no sera surpris, je crois, de voir attribuer au génie grec ces caractères et, en particulier, cette préoccupation émue de la destinée humaine. Peut-être môme aurais-je hésité davantage à en faire le sujet d'une nouvelle étude, si d’un autre côté j’avais pu me dissimuler à quel point la critique modenle est disposée chez nous à les méconnaître. Sans contredit, s’il y avait quelqu’un qui fût désigné par l’éclat de son beau talent comme par la tournure de son esprit à exprimer ces idées avec toute leur force, c’était, semble-t-il, le célèbre auteur de récents écrits sur les commencements du christianisme. Ouvrez les Apôtres de M. Renan, vous y lirez que le sentiment profond de la destinée humaine manqua toujours aux Grecs , qu’en vrais enfants ils prenaient la vie d’une façon gaie, que leur sérénité enfantine était toujours satisfaite d' elle-même, que la gaieté a toujours caractérisé le véritable Hellène, que la simplicité de leur douce morale est ce qui convient à de gais et robustes adolescents'. C’est la négation absolue des faits que je voudrais mettre en lumière. Et d’abord, s’il est naturel de juger un peuple d’après le caractère constant des grands hommes qu’il a produits, ce serait la contradiction de l’observation souvent citée d’Aristote sur le tempérament mélancolique de tous les hommes de genie \ Depuis le Bellérophon d’Homère qui, abandonné des dieux, « errait seul dans la plaine Aléenne, rongeant son cœur et fuyant la trace des hommes, » Aristote attribue cette dispo-

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