Problem., XXX, I
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sition à tous les hommes supérieurs, philosophes, hommes d’État, poëtes, artistes.
Il y a eu, en réalité, chez le Grec uq, souçi de luiinéme, de sa condition et de sa destinée, qui s’éveilla en même temps que sa brillante imagination, qui mit dans ses premières oeuvres, quelque énergiques qu’elles fussent d’ailleurs, lin accent de plainte dont rien chez les modernes n’a dépassé la. force pathétique, et qui plus tard réussit par un redoublement de passion à dégager les idées qu'il contenait. 11 est vrai que la religion ne put ni le soutenir ni même le suivre jusqu'au bout dans cet effort intellectuel et moral vers un idéal de sérénité. Ce fut l’esprit si grec de Platon qui, recueillant ces anciennes conceptions sur la destinée humaine, les porta d’un élan décisif jusque bien près de leur terme; et de cettç manière la tradition religieuse entra directement dans la philosophie. Il y eut donc à un moment changement de voie, mais le progrès se continua dans le même sens.
La limite de la première période, de la période religieuse, est marquée dans les lettres grecques par le drame d’Eschyle. C'est là que je veux m’arrêter. Je ne toucherai que par occasion à la tragédie de Sophocle et à celle d’Euripide. Celui-ci semble employer toute son industrie à se détacher de la tradition religieuse, et, si Sophocle l’accepte sincèrement, cependant il la restreint au profit de la richesse de ses compositions. Eschyle, au contraire, est tout entier à l’inspiration religieuse : elle reste chez lui l’âme du drame qu elle a créé, elle l’anime dans toutes ses parties comme la vie circule dans tout le corps. Ce serait un travail considérable que de rechercher tout ce que la tragédie
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d’Eschyle doit à la religion. Je ne voudrais ici m’attacher qu'au principal, et montrer par quelle transmission certaines croyances fondamentales, imprimées dans la poésie, dans les mœurs et dans des cultes particuliers, ont fourni à Eschyle les ressorts et les idées vitales de son drame. Voici à peu près comment je me la représenterais.
Homère et Hésiode nous font voir la première expansion des sentiments de vie et d'harmonie. La nature, premier objet de l'adoration des Grecs, s’anime autour de l’homme et à son image. Les dieux se détachent des éléments, ils deviennent des êtres proportionnés, des personnes passionnées et raisonnables; ils se rassemblent sous une autorité toute-puissante et unique, qui conserve souverainement les principes constitutifs du monde physique et du monde moral. L’homme lui-môme cherche à connaître sa place et son lot dans l’organisation universelle, et à résoudre les contradictions de sa nature. Il se soumet, tout en sentant combien ses instincts le poussent à oser et à entreprendre, et la conscience profonde qu’il a de sa misère et de ses chaînes ne l’empêche pas de s’abandonner à l'élan qui l'emporte vers l’activité et vers la confiance : ou bien il se console par la grandeur de ses héros en qui il reconnaît dans le lointain des siècles sa propre image, sa noblesse originelle et son espoir sans bornes, ou bien même, sans sortir de la vie réelle, il se soutient dans la pratique du bien par l’idée d’une sanction supérieure, et il aperçoit, au milieu de rigueurs oppressives sans lesquelles les tristesses de sa condition actuelle lui sembleraient inexplicables, quelques traits d’une justice rémunératrice
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qui le réconcilient avec la divinité et avec lui-méme. Il soulève donc le poids du mal présent et se repose parfois dans une pensée de liberté et de bonheur qui devient la légitime revendication d’un droit reconquis avec l’assentiment des dieux. Ainsi toutes ces idées, plus ou moins distinctes, sur la destinée humaine, sur les dieux et sur la nature sont dominées par une idée d’ordre ; et cette idée n’est nullement abstraite, parce qu elle est mêlée à la ^ie énergique de la nature et des divinités dont l’homme reste le centre et la mesure, parce qu’elle naît des sentiments de l’homme les plus constants, de ceux qu’on peut considérer comme la source la plus profonde de son activité journalière.
11 faut avouer que de pareilles conditions étaient singulièrement propres à créer une poésie vivante et vraie, où la force de la passion et de l’imagination se concentre dans des tableaux proportionnés et harmonieux, et qui, par conséquent, porte en germe les qualités dramatiques. Telle est, en effet, la poésie d’Homère. Peut-être me sera-t-il permis, dans un sujet qui aboutit à une explication du drame, d insister sur ce caractère, principale originalité de cette épopée primitive, comme sur une forme que revêt de lui-méme le génie hellénique, et de présenter l’harmonie des compositions d’Homère comme un reflet naturel de l’harmonie morale et religieuse que le Grec cherche d’instinct et dont le sentiment inspire ses premières conceptions.
L’influence d’Homère sur toute la littérature fut immense. Il est probable quelle s’exerça presque seule sur la tragédie pour tout ce qui tient à l’action,
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à la peinture des caractères et à la grandeur du style. Ce qui n’est pas moins digne de remarque, c’est que pendant très-longtemps on n’ajouta absolument rien à ce fond d'idées morales et religieuses dont il avait donné avec Hésiode de belles et naïves expressions, et qui devait prédominer dans la formation de la tragédie. Il faut aller jusque vers la fin du sixième siècle pour avoir la preuve d’un progrès et pour trouver un élément nouveau. Jusque-là, la tradition des deux vieux poètes, imposée par la beauté des formes et par la force expressive de la langue, a su fit aux besoins des Grecs. Dans le détail ils ont pu développer l’antique doctrine par des applications à la pratique de la vie; mais il ne semble pas que ces époques obscures de dissensions intestines et de petites guerres aient été favorables à l’élévation ni au libre élan de la pensée. En somme, s’il y eut quelque modification dans l’état des âmes, il n’est pas sûr qu’elle se soit produite dans un meilleur sens. Ces croyances plus généreuses et ce mouvement plus énergique ne se manifestèrent que vers le temps où se préparaient les générations qui furent capables de soutenir l’effort des guerres Médiques et d’ouvrir le siècle de Périclès. Le fait, capital en lui-même et par ses conséquences, qui marqua ce grand progrès, fut le développement de l’Orphisme.
L’Orphisme, petite secte de théologiens à demi philosophes à laquelle se rattachèrent volontiers un certain nombre des premiers pythagoriciens, détermina avec une netteté nouvelle les questions religieuses sur le monde et sur l’homme; elle prétendit même les résoudre et appropria à ses solutions une règle pra-
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tique. .Mais elle eut soin de chercher ses racines dans la foi traditionnelle et dans les mœurs établies. Or, par ses attaches avec l’ancienne théologie, dont elle reçut sa principale divinité, Baechus, comme par les emprunts qu elle fit aux mœurs religieuses, elle se trouva en rapport étroit avec tout ce qui devait bientôt décider la naissance de la tragédie : de là une influence naturelle exercée par elle-même sur la tragédie naissante. Il serait donc nécessaire, sinon de faire une étude complète de l’Orphisme, du moins de reconnaître, autant que le permet notre ignorance des œuvres et des dates auxquelles se rapportent les divers points de doctrine, quels éléments antérieurs chez les Grecs il s'appropria, ce qu’il enseigna luimême au sujet du monde et de l’homme, et comment son action se fit aussitôt sentir au dehors.
11 emprunta particulièrement aux idées sur lesquelles reposaient les croyances et les rites de l'Expiation, le culte des ancêtres et des héros, et la célébration des Mystères. L’Expiation était fondée sur la foi à l’inviolabilité de la nature vivante et sur la nécessité d’un retour à l’ordre, soit au point de vue de la nature outragée, soit au point de vue de l’auteur de cet outrage : l'Expiation avait la vertu de rétablir l’harmonie troublée et de purifier le coupable. Le culte des ancêtres et des héros supposait une continuation de l’existence après la vie terrestre, et une action des morts sur la destinée des vivants, parce que le séjour des enfers communiquait aux premiers, avec quelques-uns des secrets de la vie et de l’avenir, une force mystérieuse qui soutenait leurs droits sur leur famille et sur leur cité. Indépendamment du sentiment naturel de vénération qu’ils
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inspiraient, il importait de se concilier en eux des protecteurs dans ce monde inconnu de la mort où résidaient les principes générateurs de la nature et les lois du destin. Le culte des ancêtres et des héros venait donc en aide à l’ordre moral et prêtait un secours à la faiblesse humaine. Ce sont les mêmes idées qui étaient au fond de la religion des Mystères. Les divinités qu elle honorait avaient toutes un caractère infernal et, comme telles, présidaient dans le sein de la terre à la vie universelle, à la .mort et à l’ordre physique et moral. La foi du Grec leur demandait de le purifier, afin de le rendre digne d’entrer dans cette harmonie suprême qu’elles avaient la fonction de garder, de le relever de son impuissance native et de le marquer du signe de délivrance, de le protéger enfin contre les terreurs de la mort et contre les souffrances d’outre- tombe.
L’Orphisme ne se proposa pas un autre objet et, comme il était naturel, il se constitua surtout sous l'inspiration des Mystères. Animé d’un esprit de propagande plus ardent, il choisit parmi leurs divinités celle qui était la plus vivante et la plus humaine, Bacehus, qui, uni à Déméter et à Cora sous le nom de lacclius, introduisait dans leur culte plus de passion et y représentait l’âme de l’homme, souffrante mais immortelle; qui, rapproché d’Apollon Pythien, apportait au dieu prophète le souffle direct de ces régions de ténèbres où le brillant Phœbus ne pouvait pénétrer ni puiser lui-même l’inspiration à la source antique de toute science; qui enfin était en Grèce le dieu de l’enthousiasme, et s’unissait plus étroitement qu’aueun autre ses adorateurs par une sympathie exaltée de douleur
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et de joie. Ce fut lui qui, par là, introduisit dans la poésie un élément nouveau : il lui inspira des élans assez forts pour imposer à l’imagination une illusion pathétique et pour soulager ainsi l ame tourmentée par la préoccupation d’elle-même. Voilà comment l’origine de la tragédie remonte à lui par une filiation directe et légitime; mais, d'abord, voilà comment, à une époque où le souci de la destinée humaine devint particulièrement profond et ardent, ceux qui en furent le plus fortement saisis lui adressèrent leurs premiers hommages.
Bacchus fut donc le dieu principal de l’Orphisme. S’attachant à celle de ses légendes où il figure sous le nom de Dionysos-Zagreus, les Orphiques adorèrent en lui le principe de la vie universelle qui persiste malgré les épreuves, et le principe du bien qui triomphe malgré les efforts du mal et conduit le monde vers l’harmonie. Pour eux, se consacrer à Bacchus, ce fut extirper de soi-même la racine du mal, afin de faire la place plus grande au dieu dont on devait se remplir, ce fut arriver par la purification à la plénitude de l’existence, à la possession du bien, au bonheur. De là les prescriptions de la 1 Ve Orphique et les espérances de la vie future. Tel fut le fond de la doctrine; on le retrouve sans trop de peine sous les formes bizarres et mystiques qu elle revêtit.
Quelle intluence exerça-t-elle en dehors de la secte au moment de sa première expansion, c’est ce qu’il faudrait déterminer pour apprécier dans quelle mesure elle put agir sur l’esprit de la tragédie. Les deux grands objets des spéculations orphiques étaient l’explication du monde et celle de la destinée humaine. C’est sur-
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tout en expliquant la destinée humaine quelles arrivèrent jusqu’à la foule par l'intermédiaire des poètes et des artistes. Ce qu’il y a de plus remarquable dans les théories de l'Orphisme sur le monde, c’est qu’en agrandissant le rôle de deux agents Hésiodiques de la création, le Temps et l’Amour, elles assignèrent plus nettement comme but au développement de l’univers un idéal de bien et d’harmonie. Ce fut assurément un des caractères les plus grecs de ces singulières cosmogonies; et par là, surtout par le rôle attribué à l’Amour, elles préludèrent aux systèmes à demi inspirés de Parménide, d'Empédocle et de Platon. Quant, aux idées orphiques sur la destinée humaine et sur la vie future, il est incontestable qu’elles causèrent une profonde émotion. Elles furent pour beaucoup dans le progrès qui, seulement alors, laissa à une notable distance la tradition d’Homère et d Hésiode, et qui s’atteste par des noms comme ceux de Pindare et d Eschyle, du pythagoricien Kpicharme et du peintre Polygnote.
Ce fut vraiment une grande époque, la plus grande de l’histoire grecque et peut-être de toutes les histoires, que celle où une même inspiration grave et religieuse saisit ces généreux esprits dans la diversité de leurs aptitudes. Ce fut le temps des dévouements et, pour Athènes en particulier, de la gloire pure. Confondant le patriotisme avec la passion virile de la liberté, les âmes s’élevèrent alors à une hauteur qu elles ne devaient plus atteindre; et le souffle qui les y portait vivifiait du même coup les arts et la poésie, afin de leur offrir des fêtes dignes d’elles. La tragédie sortit de cet élan qui donnait à tous le besoin de l’héroïsme; elle fut inventée pour le plaisir d'un peuple qui d instinct
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cherchait pour lui-même le grand et le délicat, et qui ne conçut pas de plus vive jouissance que l’oubli des misères delà réalité obtenu par la contemplation émue d’images idéales de la condition humaine. Ouel titre de noblesse que d'être née d’une pareille démocratie!
11 reste à voir comment et dans quelle mesure la tragédie reçut, en se formant, cette antique inspiration religieuse et morale, dont le principe était dans Homère et dans Hésiode, mais qui lui arrivait ainsi transformée par des influences récentes. D’abord, comme elle fut le développement dramatique du dithyrambe, l’hymne de Bacchus, il est naturel de chercher ce que le dieu avait mis de lui-même dans les poèmes qui lui étaient consacrés, c’est-à-dire jusqu'à quel point le dithyrambe représentait les côtés de son culte les plus graves et les plus profonds. Si nous possédions des dithyrambes de l’école d’Arion, et si l’œuvre d’Eschyle lui-même nous était parvenue moins mutilée, il semble qu’on pourrait suivre une transmission régulière d'un genre à l’autre, laquelle serait particulièrement sensible dans les pièces dionysiaques de ce créateur de la grande tragédie. Mais il y a là une lacune irréparable; nous sommes réduits sur ce point à des inductions, vraisemblables, il est vrai, et sur la vraisemblance desquelles il faut insister, mais qui ne peuvent suppléer à l’absence des textes. C’est Euripide qui, dans ses Bacchantes, nous aide le plus à comprendre certains côtés des tragédies dionysiaques d'Eschyle, et surtout l’expression de l’enthousiasme bachique. II est curieux d’observer que c’est également Euripide qui semble témoigner avec le plus d’évidence de l'influence exercée par l'Orphisme, en nous le faisant voir transporté
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sur la scène. Mais on doit ajouter que, si par des raisons assez étrangères aux conditions naturelles de la tragédie, il n'hésita pas à y introduire les formes et même la doctrine orphiques, en réalité, il s’en fallait de beaucoup qu’il s'inspirât sincèrement comme Eschyle de l’esprit religieux qui animait véritablement cette secte aussi bien que les Mystères des grandes Déesses. Il faut donc s’en tenir au pieux Eschyle; ses drames, et ses drames seuls, nous donnent pleinement ce que nous cherchons.
Ici nous sommes sur un terrain solide, et nous retrouvons avec certitude cette morale religieuse dont la poésie primitive, les rites expiatoires et le culte des héros, enfin le culte mystérieux de Baechus nous avaient montré les éléments. Elle fournit le sujet ou les ressorts principaux de l’action. Les Prométhées sont le magnifique développement du problème de l’harmonie du monde considéré par rapport à l’homme. Dans les autres tragédies, le drame repose tout entier sur la religion des morts et sur ses effets, qui sont identiques aux décrets de la destinée. Les actes des personnages, leurs émotions, leur sort sont déterminés par les puissances infernales : ou bien elles manifestent leur volonté et leur action par des songes, des oracles et des apparitions; ou bien elles prennent elles-mêmes possession de la scène. Ainsi, dans le vaste drame trilogique de YOrcslie, après avoir présidé à toutes les sanglantes expiations qui se succèdent dans la famille des Pélopides, elles apparaissent à la fin et remplissent de leur présence toute la dernière tragédie. Et elles ne viennent pas seulement témoigner elles- mêmes de la réalité de leur action dans le drame; elles viennent, et c'est
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là le but suprême du poêle, pour calmer en définitive les angoisses morales qu elles ont excitées et pour dissiper les troubles de la conscience. Le résultat du débat solennel où les Erinnyes sont venues défendre leurs droits attaqués, c’est leur transformation en Euménides ; c’est une révolution religieuse, dont l’effet ne se borne pas à soustraire Oreste à la fatalité du crime et de l’expiation, mais qui sauve les intérêts les plus chers de l’humanité et lui montre, au terme de ses épreuves, l image de la justice et de la bonté divines. Cette solution apparaît revêtue d’une majesté que Sophocle luimême, dans son OEdipe à Colone, n’égalera pas. Telle est la pensée de pieuse édification à laquelle le sombre et pathétique Eschyle consacre le dernier et, sans doute, le plus puissant effort de son génie, résolvant ainsi, à l’aide des moyens propres à son art, les plus hautes questions d’harmonie morale et religieuse qui puissent préoccuper les théologiens et les moralistes, et attestant, par des œuvres d’une incomparable grandeur, la force que ces préoccupations avaient pu prendre à la plus belle époque de la Grèce.
Voilà par quel enchaînement et par quelle transmission d idées s’expliquent la formation et les principaux caractères de la tragédie d’Eschyle. Je crois pouvoir affirmer que cette longue étude, prise ainsi dès l’origine des iettres grecques, devrait sensiblement éclairer pour nous le mystère qui enveloppe la composition de pareilles œuvres. 11 n’est pas toujours nécessaire, je le sais, de procéder ainsi ; d’ailleurs, ces sortes d analyses qui prétendent retrouver dans le passé les origines d’une création littéraire, ne sont pas toujours possibles. La complexité des éléments et le caprice des transfor-
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mutions déroutent les efforts de la critique. Et surtout il faut réserver beaucoup à la puissance du génie individuel, dont la négation amoindrit l’esprit humain sans rien expliquer. Mais ici, il y a une incontestable tradition, qui conduit directement à l’intelligence du drame d’Eschyle.
Remarquons que cette assertion ne porte nullement atteinte à l’originalité du poète; car, telle est en Grèce la condition commune des génies originaux de se rattacher étroitement au fond même du génie grec. Cela vient de cc que la littérature grecque est elle-même originale. Elle ne vit pas d’emprunts ni d’imitations; mais, dans des conditions singulièrement heureuses, les nombreux germes qu elle portait en elle dès l’origine éclosent tous et parviennent à maturité. Aussi, bien que sa marche soit inégale et qu elle ne s’interdise pas les détours, à tout prendre, elle se développe avec unité; elle est tout ensemble la plus variée et la moins capricieuse des littératures. Les hommes supérieurs, sur ce sol favorable au génie, sont ceux qui ont la force de produire au jour ces richesses cachées qui, sans eux, auraient été perdues. Ils se trouvent donc les gardiens du précieux trésor de l’hellénisme; et, si leur éclat particulier a un merveilleux rayonnement, il sert aussi à marquer la voie lumineuse qui nous apparaît dans le passé, comme la route par laquelle l'humanité est entrée dans la civilisation. Le lot d’Eschyle est de dégager, quand l’heure est venue, les éléments dramatiques que contenait en soi la préoccupation religieuse de la destinée humaine, et de lui donner, par une création d’une incomparable grandeur, la plus puissante expression que comportât la poésie.
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Les rapports entre ta tragédie naissante et la religion ne pouvaient manquer d'attirer, en première ligne, l'attention delà critique. C’est ce qui a eu lieu en effet. Bœckh, Welcker, Godefroi Hermann, Otfried Muller, pour ne nommer que les principaux maîtres, s'en sont plus ou moins préoccupés dans leurs divers travaux sur la tragédie grecque. Cet ordre de faits ne devait pas être non plus négligé par M. Patin, dont le livre excellent, le plus considérable qu’ait inspiré chez nous l’étude de l'antiquité classique, nous ouvrait l’esprit à l’intelligence de la tragédie grecque, il y a plus de trente ans, et n'a aujourd'hui nul besoin d’être complété. Quant au point de vue particulier auquel je me place, il n'a été, à ma connaissance, choisi par personne. C’est surtout à Otfried Muller que je me rattacherais par le caractère général des considérations que que je présente. Deux des idées sur lesquelles je crois devoir le plus insister, la disposition religieuse des esprits au sixième siècle, et l influence de l'enthousiasme sur la production de la tragédie, ont été exprimées par lui dans son Histoire de la littérature grecque' avec cette force de sentiment et d’intuition qui vivifiait en lui la science. Je cherche à établir le lien de ces idées avec le passé et à en déterminer plus nettement la nature propre ainsi que le rapport avec le drame d’Eschyle.
Par cette méthode de déduction fondée sur l’histoire, j’espère arriver plus près d'une véritable interprétation morale de ce drame qu’on ne me paraît généralement y avoir réussi. La plupart des efforts de la critique se sont concentrés autour de l’idée du des-
1, Chap. xvi, xvii et xsi.
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tin. La tragédie d’Eschyle et en général la tragédie grecque sont-elles ou non soumises à la fatalité? Telle est la question qu’on en est venu à soulever en Allemagne. Je crois que cette question n’est même pas à poser. La fatalité est incontestablement au fond des légendes et des croyances de la Grèce; elle est au fond des croyances d’Eschyle, qu'il importe du reste beaucoup de ne pas confondre avec les autres tragiques. En quoi consiste-t-elle? D’où vient-elle et quelles sont ses lois? Voilà ce qu’il faut examiner. Or, s’il est nécessaire de remarquer que la fatalité grecque n’est pas aveugle et n’admet pas le fatalisme, on doit se garder, d’un autre côté, d’en trop réduire l’action au profit de la liberté humaine, sous peine d’en dénaturer du même coup la valeur morale et la valeur dramatique. Si j’osais dire toute ma pensée, le poète Schiller, en exagérant le rôle de la fatalité dans le drame grec, était plus près de comprendre YOreslie que le savant et ingénieux Nægelsbach, en substituant à l’influence mystérieuse d’une puissance mal définie l’application trop régulière d’une sorte de code répressif. Eschyle est un théologien, mais un théologien inspiré et non pas un législateur exact de la morale religieuse. 11 ne faut pas analyser chez lui l’idée du destin indépendamment des antiques conceptions dont elle s’est formée, ni des émotions qui de tout temps en ont été inséparables; et alors, si l’on tient à faire dater de lui une nouvelle religion, la religion de la tragédie , elle reposera sur une base suffisamment large, elle ne se réduira pas à une combinaison pauvre et raide de petites spéculations, mais elle s’animera et prendra de la grandeur; en un mot, elle aura
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ses racines dans le passé et tirera son origine du plus profond de l’âme de la Grèce.
Il entrait nécessairement dans le dessein d’une étude comme celle-ci, de s’arrêter sur les textes anciens, alin de laisser autant que possible aux idées leur langage original, et de présenter, pour ainsi dire, les pièces du procès au lecteur qui voudrait prononcer lui-même. J’ai donc multiplié les citations et, en traduisant, j’ai \isé avant tout à la fidélité. Je n’ai que trop souvent éprouvé combien notre langue, pénétrée de l'esprit moderne, était rebelle à l’exactitude que je cherchais. Trop souvent aussi l'insuffisance des monuments m’a contraint de combler des lacunes et de dépasser ainsi les limites du rôle d’interprète auquel j’aurais voulu me borner. Je ne me dissimule pas que, pour inspirer plus de confiance, il eût fallu m’engager dans de nombreuses discussions à la suite des savants qui ont traité chacune des questions que je touche. Mais c’eût été substituer une série de mémoires à une exposition dont l'enchaînement devrait faire la principale valeur. J’ai donc marché en avant à mes risques et périls. Je n'en sens que mieux la nécessité d’invoquer en ma faveur un témoignage dont j’hésiterais peut-être à rappeler le prix, si la compétence de M. Guigniaut dans ces difficiles matières était moins généralement reconnue. Je suis heureux de pouvoir mettre sous son patronage un travail qui se rapproche de ses études les plus chères et qui, par la communauté des idées, établit entre nous un lien de plus.