I.ES DiEUX D’HOMÈRE
part laite à chaque homme, la mesure de sa liberté, la nécessité irrésistible qui le pousse vers certains buts déterminés et surtout vers le terme commun de I existence. Ainsi c’est une expression de la force cachée qui, dès la naissance de tout ce qui a vie, en domine le développement, en règle le cours, en marque d’avance la fin inévitable, et fait rentrer ainsi tous les êtres dans les lois générales de la nature. Mœra est en rapport de sens ou d’étymologie avec certains mots qui rappellent constamment le sort réservé aux guerriers, aux villes et aux peuples, c’està-dire ce que nous appelons leur destinée*. On conçoit que cette destinée, n'étant qu'une application des lois primitives et éternelles de la nature, existe indépendamment de la volonté des dieux. Ils ne peuvent pas la changer. Jupiter voudrait sauver son fils Sarpédon : il le laisse périr, et se borne à honorer sa mort en versant du ciel une rosée sanglante.
Toutefois, et c’est là un point capital dans le système religieux d'Homère, il n y a pas contradiction entre les décrets de la destinée et la volonté de Jupiter, et Jupiter n’en est pas moins le maître du monde. Pourquoi? D’abord parce qu’il est lui-même originairement le grand dieu de la nature, c’est-à-dire sa suprême énergie, et l’efficacité même de ces lois avec lesquelles nous avons reconnu que la destinée se confond; ensuite parce qu’ayant en soi la souveraine intelligence, il ne peut vouloir le désordre. Que, par une conséquence des éléments humains dont leur essence est mélangée et de leurs rapports avec leshom-
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ET D'llÉSlODE.
mes, les dieux se sentent émus et attristés des malheurs qui vont Frapper ceux-ci, qu’ils soient quelquefois tentés de les prévenir, rien de plus naturel. Mais ils ne vont jamais jusqu’à engager une lutte à outrance. 11 se fait une conciliation : les arrêts du destin sont irrévocables, mais il est quelquefois permis à certains dieux d’en retarder pendant quelque temps l’exécution. En somme, ils sont unis avec Mœra. Homère dit : Mœra et le grand dieu, la Mœra des dieux, la destinée de Jupiter (Aïo? aie*), c’est-à-dire fixée par Jupiter.
La volonté divine et la force fatale ne font qu’un. l)e même l’action des redoutables divinités qui gardent les serments ne se sépare pas de celle de Jupiter. Dans les invocations qui leur sont adressées, son nom est à côté du leur et vient même le premier comme le plus vénérable. « Qu’il le sache d’abord, Jupiter, le plus élevé et le meilleur des dieux, puis la Terre et le Soleil... — Jupiter souverain, le plus glorieux, le plus grand, et toi. Soleil...1 » Agamemnon prononce ces formules de serment les mains levées et les yeux fixés sur le ciel, séjour de Jupiter. Il n’y a pas de serment pour ce dieu suprême; mais il s’enchaîne volontairement, sans prendre à témoin d’autre divinité que lui-même : la promesse qu’il a sanctionnée en inclinant sa tête auguste est irrévocable. Il ne se place donc pas en dehors de l’obligation (pie consacre le serment, car cette obligation est dans l’ordre moral, mais il l’accepte sans se diminuer par aucune contrainte extérieure. Cet accord entre la dignité de Ju-