Iliade , XXIV
LES DIEUX D’HOMÈRE
hérauts; il est même celui des mendiants. Ainsi les sentiments de respect, de douceur et de charité trouvent en lui leur sanction. De même que les dieux ne sont, pas toujours inflexibles, il faut, d’après sa volonté bienfaisante, que les hommes ne soient pas durs et impitoyables entre eux. Il faut surtout que la société humaine subsiste, et, pour cela, qu elle obéisse aux lois morales, qui ne sont pas moins nécessaires à sa conservation, que les lois de mesure et d’équilibre ne le sont à celle de l’univers.
Jupiter mérite donc bien ce nom de souverain ordonnateur (ûrsrro; p-r^Twp) qui lui est donné par Homère. Il dispose et il dirige tout. Toutes les forces du monde, physiques et morales, divines et humaines, malgré la diversité de leurs origines, l'énergie de leur expansion naturelle, la divergence de leurs tendances primitives, se rangent sous son autorité et se réunissent dans sa main. Au faîte du vaste édifice de l’univers, dont la base est si large, Jupiter apparaît seul, idéal de suprême puissance et d'intelligence absolue. Tel est le chemin qu’a déjà parcouru la religion grecque. Dans les ombres de son berceau, l'idée de Dieu avait commencé à poindre sous une forme unique, mais confuse; c’était un monothéisme incomplet et grossier. Elle a grandi, s’est développée, et, après une sorte de diffus ion d’elle-même qui l’a mise en contact avec l’homme par tous les points du monde physique et du monde moral, elle a réussi à se concentrer de nouveau dans un principe d’unité et d’harmonie. Arrivée à ce moment, il est à remarquer qu’elle ne dépasse plus la mesure ni la portée de l’esprit humain; elle est, au contraire, en communication intime avec
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lui, le pénètre de toute part, et y puise sa propre grandeur dans ce qu’il renferme de plus net et de plus élevé. C'est ainsi qu’elle résout ou domine ces contradictions de détail qu'aucun progrès de l’intelligence n’effacera jamais complètement d’aucune théodicée ni d’aucune morale, et qu elle forme un puissant ensemble, où la raison se repose en même temps que le besoin d’adorer se satisfait. Est-il juste, après cela, de refuser aux Grecs polythéistes le sens vrai de la , religion?
Pour expliquer la théologie d'Homère, on est quelquefois obligé de recourir à celle d Hésiode. C’est qu elles s’accordent presque sur tous les points. Les mêmes idées essentielles se retrouvent chez les deux poètes, et tous deux nous représentent à peu près une même phase de la pensée religieuse; aussi leurs noms sont-ils associés dans les éloges ou les critiques des plus anciens parmi les historiens et les philosophes de la Grèce. Seulement, comme Hésiode enseigne, sa théologie est plus complète et se réduit plus exactement en système. La suite des révolutions par lesquelles le monde arrive à une organisation régulière, s’y produit comme la déduction rigoureuse de deux principes : le principe de génération, qui en développe tous les éléments et toutes les forces, et le principe de progrès, qui conduit à son terme l’œuvre de la création. En vertu de ce second principe, Jupiter, le plus fort des enfants de Cronos, n'est plus l'aîné comme dans Homère; il est le plus jeune. Mais, de même que chez le chantre de Y Iliade, quand il a vaincu ou soumis toutes les puissances antérieures ou rebelles, il gouverne souverainement l’univers par l'intel-
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licence, personnifiée sous le nom de Métis, qu’il s’assimile complètement : dans le mythe transparent du vieux poète, il l’avale, et enfante Pallas- Athéné. Puis sa seconde épouse, Thémis, devient mère des Heures, c’est-à-dire des Saisons, et d’Eunomie, qui introduisent la règle dans la nature et, dans la cité, la Justice et la Paix; enfin des Parques, qui avaient déjà paru dans une série de générations antérieure, mais qui prennent ainsi une seconde naissance, afin de mieux entrer dans l’ordre nouveau qu’inaugure le règne de Jupiter.
Ce qui distingue essentiellement Hésiode et Homère, indépendamment de leur génie propre, c’est le point de vue où chacun d’eux s’est placé. Homère est le poète de l'humanité, Hésiode dans la Théogonie est celui des dieux. Tandis que le premier ne parle tant des dieux que parce qu’ils sont inséparables des héros qu’il chante, le second se dégage presque complètement de la vie humaine, et son esprit ne paraît occupé que de raconter et d’expliquer l'univers. Malgré les récits et les mythes dont se compose son explication, par rapport aux hommes elle est abstraite. Elle ne part pas de la condition actuelle, mais ne la présente qu’incidemment ou comme une conséquence, et seulement dans ses traits généraux. Les hommes paraissent à leur tour, à demi symbolisés sous un type principal, dans la série des forces auxquelles s’impose la domination de Jupiter; puis, quand la soumission universelle est accomplie, les lois physiques et morales qui les régissent, figurent dans la liste des enfants de Thémis et d autres abstractions divinisées.
L’effort de pensée qu’attestent de pareilles concep-
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tiens est remarquable. Elles portent en elles un caractère incontestable d’élévation et île gravité religieuse. Mais il est clair qu’elles n’admettent guère ni passion ni drame, du moins au sens humain. La lutte, et les convulsions de la nature ainsi que des êtres immenses qui la personnifient, voilà le drame d Hésiode. 11 faut avouer qu’il décrit cette lutte, sinon avec l'ampleur et la variété d’Homère, du moins avec une singulière énergie.
Jupiter, avant de livrer un combat décisif aux Titans qui depuis dix années lui disputent la victoire, s’est assuré comme auxiliaires trois formidables géants, à cinquante têtes et à cent bras, Briarée, KottosetGyas, monstrueux produits de l’immense fécondité delà nature aux premiers jours de la création. Par le conseil de Géa, qui sait que tous les anciens principes du monde doivent concourir à l’œuvre nouvelle, il les a retirés de ses entrailles maternelles où les avait replongés la jalousie de leur père Uranus, et, en échange de ce bienfait, ils viennent de lui promettre leur secours.
' « Les dieux, dispensateurs des biens, applaudirent à ces paroles, et leur cœur se sentit animé d’une ardeur nouvelle pour le combat. II s'engagea donc en ce jour une lutte épouvantable, à laquelle prirent part tous les dieux et toutes les déesses, soit de la race des Titans, soit de la postérité de Cronos; ainsi que ces êtres terribles, doués d’une force démesurée, que Zeus avait tirés des ténèbres infernales pour les rendre à la lumière, et qui alors dans la mêlée funeste se placè-