‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 29 sur 205 · I.ES DIEUX D’HOMÈRE · texte numérisé non relu

I.ES DIEUX D’HOMÈRE

rent on face des Titans, armant leurs puissantes mains de grands rochers. I)e l’autre côté les Titans formèrent leurs fortes phalanges, et les adversaires déployèrent à l’envi la vigueur de leurs bras. Au fracas terrible de la mer infinie se mêlaient le bruit immense de la terre et le gémissement du vaste ciel tout ébranlé; sous le choc des immortels, des secousses remuaient le long Olympe jusque dans ses racines, et le mouvement agitait jusqu’au ténébreux Tartare, tandis que retentissaient les élans 'prodigieux de leurs attaques furieuses et les coups formidables qu'ils échangeaient en se lançant de redoutables projectiles. Des deux côtés les cris et les exhortations s'élevaient jusqu'au ciel, vaste séjour des astres : les deux armées se rencontraient en poussant des clameurs immenses.

« Zeus ne contint pas plus longtemps son ardeur; mais son cœur se remplit tout à coup d une ardeur terrible, et il lit éclater toute sa force. Il s’avança en lançant des éclairs à la fois du ciel et de l’Olympe; de sa puissante main volaient sans trêve les foudres avec leurs grondements et leur éclat étincelant, roulant en tourbillons la flamme sainte : le feu consumait à grand bruit la terre nourricière, dont les immenses forêts craquaient sous son atteinte dévorante; toute la terre, et les courants de l’Océan, et la mer inféconde bouillonnaient. La vapeur brûlante des immenses flammes qui embrasaient l’air divin, enveloppait les Titans infernaux, et, malgré leur valeur, leurs yeux étaient aveuglés par la lumière éblouissante de la foudre et de l’éclair. Une chaleur prodigieuse pénétra jusqu’au Chaos : on eût dit, dans cet ébranlement inouï des yeux et des oreilles, que le vaste ciel se précipitait sur la terre ;

ET D’HÉSIODE

car le fracas n’eût pas été plus épouvantable, si la terre eût reçu la chute du ciel et se fût abîmée sous son poids. En même temps les vents, soulevant des Ilots de poussière, semblaient entraîner à la fois dans leur tourmente tumultueuse et les roulements du tonnerre, et les éclairs, et les foudres brûlantes, traits du grand Zeus; ils portaient à travers le champ de bataille les cris et les voix, et un bruit affreux s'élevait de cette lutte effroyable où éclatait une vigueur merveilleuse.

« L’avantage se déclara : jusque-là les adversaires s'étaient pressés sans se ralentir dans la mêlée violente. Au premier rang on vit combattre avec une énergie indomptable Kottos, Biarée et Gyas insatiable de guerre. De leurs mains vigoureuses ils envoyaient sans cesse des volées de trois cents rochers, qui couvrirent les Titans comme d’un nuage : enfin ils les vainquirent, malgré leur courage extraordinaire, ils les précipitèrent dans les profondeurs de la terre aux vastes routes et les chargèrent de liens pénibles... »

Bien que les trois phases de ce combat : l’attaque, l’intervention de Jupiter et l’achèvement de la victoire par les Centimanes, soient assez nettement marquées, on ne saurait y admirer le dessin large et simple des récits homériques. Mais il serait difficile d imaginer une poésie plus en rapport avec la nature de la scène décrite, plus énergique, plus abondante en harmonies expressives, pour ainsi dire plus tumultueuse. Le grec est plein de syllabes âpres et sonores que notre langue ne possède pas, d’effets de rhythme, d’accumulations de mots riches et hardis, dont la meilleure traduction ne dçnnerait chez nous qu’une faible idée.

LES DIEUX D'HOMÈRE

Tout cela convient merveilleusement à la peinture de ce grand combat qui ébranle l’univers jusque dans ses racines, en remue tous les éléments, et le replongerait dans le Chaos, s’il n’aboutissait au triomphe définitif de Jupiter. C’est la crise suprême du monde, dignement rendue par le plus grand effort de l’imagination et de l’art d’Hésiode.

A côté de cette grande peinture, qui forme la partie capitale du poëme, qu’est-ce dans la Théogonie que ce qu’on peut appeler le drame humain, c’est-à-dire la lutte de Jupiter contre l’humanité? Au point de vue poétique il ne peut supporter la comparaison; il est encore plus loin d’Homère et n’a rien des pathétiques beautés qui remplissent Y Iliade et Y Odyssée. Il a cependant ses beautés propres et se lit avec un intérêt profond .

Dans cette lutte, il n’y a aucun déploiement de force et la nature ne s’émeut pas. La nature n’a aucune raison de s’émouvoir, car il s’agit des êtres qui sont le plus nettement séparés d’elle. Ils ne sont point sortis de son vaste sein ; ce ne sont pas des parties d’ellemême personnifiées. Dans le vague de ces premières phases, ils apparaissent dès l'origine avec une existence indépendante. Ils sont à titre d’éléments du monde; ils semblent les aînés des dieux olympiens; ils semblent même antérieurs à la postérité de Japet qui paraît formée des types de l’humanité: on ne sait pas quand ils sont nés, iis n’ont ni père ni mère et font exception à la loi universelle de la ^génération ; comme si le poète avait senti qu’au principe l’homme était nécessairement en dehors d'un système qui n’avait d’existence que par lui. Plus tard, après la pacification.

ils prendront place dans l’ensemble nouvellement constitué, et recevront, eux aussi, une seconde ncrissanee dans la personne des héros, fils de Jupiter et des autres divinités. Maintenant, ils résistent à cette puissance qui veut envahir et dominer tout. Mais avec quelles armes? La nature ne leur en fournit aucune : sa force productrice ne les a point munis de membres gigantesques et innombrables ; ils ne soulèvent pas les ro chers ni les montagnes. Que feraient-ils contre la foudre? Aussi n est-ce point de ce genre de combat qu’il est question. L’arme de l’homme, c’est 1 intelligence : elle est l'instrument de la lutte, et en même temps elle en est l’objet et le prix. En effet, l’intelligence est l’attribut essentiel de l’homme et la condition même de sa vie. La victoire de Jupiter, le dieu aux pensées éternelles, ne peut être douteuse. Cependant l'homme réussit à sauver à demi ce bien si précieux, comme l’indique clairement le symbole du feu ravi par Proinéthée, et, bien que la jouissance en doive être troublée par le déchaînement de passions et de maux de toute sorte qui vient aussitôt après l’assaillir, il est désormais assuré de vivre.

On voit que la lutte a pour terme et pour résultat la condition actuelle de l’humanité, industrieuse, déçue et souffrante. Quel sujet est plus propre à toucher profondément, et combien la vague complexité de la forme mythique, en sollicitant l’esprit à chercher et à creuser, n’ajoute-t-elle pas encore à l’intérêt? Mais il faut reconnaître que cette condition actuelle de l’humanité n’est indiquée que par quelques traits généraux. Le particulier et le réel ne se trouvent que dans une espèce de satire contre les différentes

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classes île femmes. On pourrait dire, il est vrai, que, par cette énumération de leurs défauts, les filles de Pandore , source et introductrice du mal dans le monde, se rattachent naturellement à leur mère comme des conséquences à un principe ; mais ce morceau de morale étroite et dure, qui semble détaché de la partie pratique du poëme des Travaux, ne peut passer pour une peinture complète et vivante de la condition humaine. Sans prétendre soumettre à nos exigences de composition ces antiques monuments de la poésie héliconienne, et sans affirmer que cette fin ait fait partie de l'ensemble primitif, on peut remarquer qu’il ne tient pas les promesses que contenait le commencement du mythe. On avait trouvé beaucoup plus, en effet, dans la simple mention des frères de Prométhée, le prévoyant, types évidents, comme lui-même, de l’humanité : l’aveugle Épiméthéc, qui n'est instruit que par lexpérience, l’imprudent époux de Pandore; le présomptueux Ménétius, dont l’ardeur insensée attire sur lui la foudre de Jupiter; le fort et patient Atlas, qui porte éternellement sur sa tête et sur ses liras infatigables le fardeau du ciel. 11 y a là en germe toutes les forces et toutes les faiblesses de notre nature.

A proprement parler, la première partie du mythe renferme seule une action. Elle a, il est vrai, un sens tout symbolique : l origine des sacrifices et de leurs rites, la détermination primitive du lot des hommes et du lot des dieux dans les biens du monde, en forment le fond religieux. Mais on a sous les yeux une vraie scène, où l imagination grecque se complaît à faire voir les actes, les attitudes et jusqu à des expressions générales de physionomie : ainsi le soin

avec lequel Proraéthée, patron des hommes, dispose sous la peau du bœuf égorgé les os recouverts de graisse, afin que Jupiter, trompé par l’apparence, choisisse la plus mauvaise part pour les dieux; et les paroles qu’échangent les deux adversaires; et surtout le sourire qui accompagne celles de Prométhée, expression de ruse empruntée directement aux mœurs d’une société à demi barbare; enfin l’ironie de Jupiter qui, dans un esprit de jalousie et de vengeance, feint de se laisser abuser. Tous ces traits sont expressifs et d’un dramatique tout humain où le caractère grec se fait jour. La poésie qui les a trouvés, a déjà en elle une riche veine d’imagination ingénieuse et souple. Que l’on songe un instant au mythe védique, d’où le mythe grec tire vraisemblablement son origine : quelle distance de Pramàthi, génie inanimé du feu, simple personnification de la flamme produite par le frottement du bois avant le sacrifice, à la figure animée et touchante de Prométhée, et comme on sent tout ce qu’il y a de vie et de sentiment moral dans la conception hésiodique!

C’est le propre du génie grec de créer ainsi par la vérité et par l’émotion, en un mot d’être dramatique. Mais, s’il est important d’en recueillir ainsi les premiers signes dans une de ses œuvres les plus vénérables, et si l’on est frappé de voir à quel point ils ressortent par la comparaison avec les monuments étrangers d’antique poésie religieuse, on n’est pas moins surpris de reconnaître combien ils perdent par le rapprochement avec les poèmes homériques, qui sont seuls la sincère et complète révélation de cette heureuse richesse de la Grèce. C’est à Homère qu’il

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