‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 4 sur 205 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

LA RELIGION DE LA NATURE DANS HOMÈRE

La nature dans Homère est divine et passionnée ; elle a un caractère dramatique. Plusieurs exemples. — Ce caractère dramatique distingue l’épopée d'Homcre des autres monuments de la poésie primitive, par exemple de la Bible et de l’épopée indienne.

Je voudrais d’abord déterminer quelle est la part de la nature dans cette religion poétique et humaine qui anime l 'Iliade et Y Odyssée. C’est l’ordre indiqué par l'origine des croyances de la Grèce : elles partent de la nature pour arriver à l’homme; et, si le point de vue humain y domine, même dès l’époque d’Homère, cependant on y reconnaît à de nombreux signes vers quels objets les Grecs ont primitivement dirigé leurs pieux hommages. 11 y aurait donc à examiner, d’abord comment le culte de la nature se montre encore dans les poèmes homériques, et ensuite à quel point on y voit que l’homme le modifie par la force de ses instincts et de son intelligence.

LA RELIGION DE LA NATURE

Pour Homère, et pour les hommes simples dont il partageait la simplicité, condition de son génie, le monde, plus véritablement que pour les philosophes Thaïes1 ou Heraclite’, est rempli de dieux. La nature est encore divine, comme dans les croyances orientales; elle n'est presque qu’un composé de divinités. Sur le vaste sein de la terre, êette puissance primordiale qui, avec le ciel, préside aux lois immuables et aux serments, dans l’air limpide ou brumeux qui est suspendu au-dessus d’elle, comme dans les eaux qui traversent ses vallées ou baignent ses rivages, vit une multitude d’êtres divins. Lorsque Jupiter convoque sur l’Olympe une assemblée solennelle, on voit s’y presser à côté des lleuves les nymphes des bois, et celles des fontaines, et celles des prairies humides’. Tout ce qui entoure l’homme, tous les phénomènes qui frappent ses yeux ou ses oreilles, toutes les impressions de ses sens si vifs et si déliés, ce sont des révélations de la divinité, ce sont des dieux. La nature divine l'enveloppe de toute part; partout autour de lui il la sent, il la reconnaît, et, sous la variété infinie de ses aspects, par moments il croit distinguer les formes des êtres supérieurs qui la composent. Assis sur un rocher qui domine la mer, il en contemple l’immensité’; les vagues, sous ses yeux, se troublent et frémissent, et le frémissement se prolonge jusqu'aux lointains de l’horizon où le ciel et la mer se confondent dans une vapeur lumineuse : c’est Neptune qui, rapide comme la pensée, passe sur son char d’or au milieu des hommages de son empire* :

I. Dans Aristote, I)e Anim., I, 5. — 2. Dans Diogène Laêrce, IX, 7.

•J. Iliade, XX, 7. — 4. Iliade, V, 771. — à. Iliade, XIII, 27.

PANS HOMÈRE

« Il lança son char sur les vagues; au-dessous de lui bondissaient de toute part les monstres sortis de leurs retraites et reconnaissant leur souverain ; la mer, pénétrée de joie, se séparait sur son passage : les chevaux volaient rapidement et l’onde n atteignait pas l’essieu d’airain. »

Qui trace ce tableau? Est-ce le poëte? Est-ce le croyant naïf et sincère? Ce sont tous les deux ensemble, et le Grec qui, sur un rivage de l’Ionie, écoute avec ravissement ce chant inspiré, en môme temps qu’il se livre tout entier à ce beau rôve, se sent plein de respect pour le grand dieu de cette mer qu’il voit près de lui. Cette œuvre commune de la foi et de l’imagination, Homère la recommence chaque jour, et avec lui chacun de ceux dont il est entouré. Ils savent bien qu’un dieu a mis en lui ces sources de mélodie , mais ils croient aussi retrouver en euxmômes tout ce qu’ils entendent, et ce monde merveilleux qu’habite la fiction du poëte, ils le reconnaissent dans celui où ils vivent. Tous ces phénomènes qu’il peint si vivement, ne sont-ce pas les mêmes qui sollicitent leurs sens, et ces puissances qui en sont pour lui les causes agissantes et déterminées, n’est-ce pas précisément ce qu'ils adorent?

Le lecteur moderne de Y Iliade se représente assez facilement les lieux où combattirent les Grecs et les Troyens. Il voit d’un côté l’Hellespont avec les vaisseaux achéens rangés sur le rivage , de l’autre l’Ida et, au pied, les tours de la ville sainte d’Ilion, dans l'intervalle deux fleuves, dont l’un prend sa source tout près de la ville, et quelques accidents de la plaine : la petite hauteur de Callicoloné , les tom-

26 LA RELIGION DE LA NATURE

beaux en forme de tumulus de l’ancien roi Ilus et de l’amazone Myrrhine. Voilà un champ de bataille assez nettement décrit, et, si l’archéologie topographique ne se déclare pas complètement satisfaite, en somme elle s’y reconnaît mieux que sur maint emplacement stratégique dont on lit la description dans un historien comme César. C’est beaucoup pour l’effet des tableaux qui se succèdent dans la plaine de Troie : on y suit presque des yeux les fluctuations de ces masses armées qui se disputent le terrain, ou le duel d’Achille et d’Hector, ou le voyage inquiet de Priam se dirigeant pendant la nuit vers la tente du vainqueur de son fils. Qui ne sent cependant qu’il y a dans Homère autre chose que le genre d’intérêt que peuvent donner à une action la peinture matérielle des lieux et la description précise de la scène où elle se passe?

C’est que cette scène est elle-même animée, vivante, divine; elle participe à l’action, et ces peintures de phénomènes physiques que l’on admire comme des chefs-d’œuvre de poésie descriptive, ne sont pas de purs ornements : ils représentent, tout autour des hommes émus et passionnés, l’émotion de la nature qui s’associe à leurs épreuves, qui se révèle à leurs sens et à leur imagination; elle les éblouit par un mélange merveilleux de ses formes propres, se déployant dans la libre et mobile variété de leur vague expansion, et de la forme humaine, déterminée par des lignes précises qu’animent I intelligence et la volonté.

C’est ainsi que, dans ces nuées légères qui s’élèvent au-dessus des Ilots et viennent se poser sur le rivage, se dessine la douce et gracieuse figure de Thétis qui, du fond des grottes de la mer, vient avec le cortège

DANS HOMÈRE

éploré des Néréides partager l’affliction d’un mortel. Lorsque Achille, furieux et implacable, sème partout le carnage et l'épouvante, la plaine elle-même s’émeut; ses fleuves, la végétation qui couvre leurs bords, tout est entraîné dans une lutte où les efforts de l’homme se heurtent à ceux des éléments. Le héros a sauté dans le Scamandre, dont ses ennemis rougissent les belles ondes de leur sang et encombrent le lit de leurs cadavres. Tout à coup du fond des eaux lui apparaît, sous des traits humains, le dieu du fleuve, dont la plainte irritée arrive jusqu’à lui. Achille néanmoins s’élance de nouveau de la berge escarpée pour égorger d’autres victimes; mais alors il rencontre pour adversaire le Scamandre lui-même, et entre l’homme et le dieu s’engage un combat prolonge : non pas une lutte banale, comme celle qu’Ovide fera soutenir par Hercule contre un Achéloiis formé dans la palestre1, mais une lutte à la fois merveilleuse et réelle, où le fleuve combat avec les armes qui lui sont propres, et dont le fond est une scène de la nature agrandie par l’imagination du poète et animée par le mélange des passions humaines :

« Le Scamandre se précipita, en gonflant ses eaux furieuses; il souleva tous ses flots bouleversés, et rerepoussa les nombreux cadavres qu’y avait accumulés la main meurtrière d’Achille. 11 les rejeta sur la rive en mugissant comme un taureau, puis il ménagea aux v ivants un refuge dans ses belles ondes et les cacha dans les profondeurs de son courant large et tournoyant. Autour d’Achille se dressent des vagues bouil-

Page 1