‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 32 sur 205 · Iliade , XII, 243. — 2. Iliade, XIX · texte numérisé non relu

Iliade , XII, 243. — 2. Iliade, XIX

L'HOMME DANS HOMÈRE

belle chevelure, qui l’a frappé au premier rang et a donné la gloire à Hector. Notre course pourrait égaler la rapidité de Zépliyre qu’on dit le plus léger des vents; mais il est dans ta destinée de tomber sous les coups d’un dieu et d'un mortel. » Quand il eut ainsi parlé, les Érinnyes arrêtèrent sa voix. Soupirant d'émotion, le rapide Achille lui répondit : « Xanthos, pourquoi me prédis-tu la mort? Il n’en est pas besoin. Je sais bien moi-même que mon destin est de périr ici, séparé de mon père et de ma mère ; mais cependant je ne m’arrêterai pas avant d’avoir rassasié les Troyens de combats. » Il dit, et pousse en criant ses coursiers au premier rang.

Quelle énergie dans ce dernier vers ! Quelle expression dans l’attitude et dans l’action du héros! En définitive, quel est donc l'effet de ce prodige, de cette prédiction sinistre et merveilleuse, de ces menaces de la fatalité, sinon de placer dans une lumière plus vive et plus éclatante le guerrier libre et transporté d’une passion héroïque? Rien n’est plus dramatique que cette situation des héros d’Homère qui, environnés d'influences étranges, pressentent ou reconnaissent l'attaque d’une puissance ennemie, mais néanmoins la bravent, brisent leur chaîne pour s’abandonner à l’énergie de leur nature, et s’élèvent enfin au-dessus de la destinée par le mépris du péril et de la mort.

Cette lutte du guerrier homérique contre la fatalité n'est nulle part plus touchante que dans le combat où Hector succombe. Malgré la grandeur de la victoire et de ses conséquences, c’est en faveur du vaincu que notre intérêt est le plus vivement excité. Or cet intérêt ne vient pas du combat lui-même : ni la valeur ni

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la force que déploient les deux adversaires n’enlèvent notre admiration, et, suivant nos idées modernes, le triomphe d’Achille, considéré en lui-même, est un de ses moins glorieux, car la divinité fait tant pour lui qu’il n’est guère qu’un instrument. Mais ce qui nous émeut, c’est la personne d’Hector, ce sont tous les sentiments qui en sont inséparables, et surtout les circonstances morales de son inévitable chute. Achille, » comme guerrier, a des proportions plus qu’humaines. Rien de plus humain, au contraire, qu’Hector, que ces affections d’époux et de père qui le troublaient au fond du cœur quand il partait pour combattre, et qu’il comprimait cependant, parce qu’il se savait la gloire et le soutien d’une patrie condamnée à périr; que ces élans généreux et, d'un autre côté, ce sentiment du péril, ces inquiétudes, cette faiblesse même, à laquelle il cède sous une impression trop forte pour ses sens, mais qu’il surmonte dès qu’il a nettement conscience de sa situation désespérée et de l’abandon des dieux. C’est un homme, d’une noble et touchante nature, aimé des siens et de celles des divinités que n’aveugle pas la haine contre Troie; et nous le voyons mourir avec une profonde émotion, car la pitié impuissante de Jupiter ne lui épargne aucune amertume ni aucun déchirement.

Seul il a osé attendre en dehors des murs celui qui vient d’accomplir de si prodigieux exploits. Mais pendant qu’il est là, appuyé contre le rempart comme un serpent qui, roulé sur lui-même dans son repaire, attend, l’œil menaçant, l’homme qui l’attaque, retentissent à ses oreilles les lugubres prédictions et les paroles suppliantes de Priam et d’Hécube : il ne se

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laisse point persuader. Un instant la crainte se glisse dans son cœur; en même temps il est assailli par les pressentiments et par les remords, car e’est lui dont l’ardeur a entraîné ses concitoyens dans une lutte si funeste : cependant le sentiment de l’honneur chasse bien vite toute hésitation; il veut combattre, et combattre au plus tôt. Mais voici qu'à la vue de son ler- » rible adversaire qui s’élance sur lui resplendissant comme la flamme ou comme le soleil levant, un frissonnement irrésistible de la chair le saisit et le fait fuir éperdu à travers la plaine.

Cette fuite, on sait d’avance quel en sera le succès. C’est déjà une lutte de force, et l’avantage n’est pas du côté d’Hector*. Elle se prolonge cependant, suivie par les regards inquiets des Troyens, suivie aussi par ceux des Grecs et même de toutes les divinités de l’Olympe. On dirait une de ces poursuites indéfinies que présentent quelquefois les vagues images des rêves’. C’est Hector qui se Ias^e de fuir. Il vient un moment où il se retrouve tout entier, il attend son ennemi de pied ferme et engage même avec espoir une lutte sans merci. Mais qu’est-ce que cet espoir et que cet effort d’énergie? Dans le temps que sa volonté ranime en lui la confiance, le destin s’est déjà prononcé : il a fallu qu’Apollon, son protecteur, l’abandonnât; il est déjà aux mains d’une divinité cruelle qui se fait un jeu de ses sentiments et de ses actes. Elle l’abuse sous un déguisement, elle le livre épuisé de fatigue et mal armé à son adversaire, elle ne lui épar-

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