Vers 199 et suiv
ET DANS HÉSIODE
gne même pas la conscience de la déception, mais, à cet instant suprême, sans avoir prise sur son courage. Il tombe enfin, et, en mourant, il n’entend de la bouche de son implacable ennemi que des paroles de haine qui lui envient jusqu’au repos de la tombe : « Chien, ne me supplie pas par mes genoux ni par mes parents. Que n’ai-je la force et le courage découper ta chair et de la dévorer crue, pour prix de ce (jue tu m’as fait ! 11 n’est personne qui puisse éloigner de toi la dent des chiens; non, quand même on viendrait ici peser une rançon dix et vingt fois plus forte et qu’on promettrait de l'accroître encore; quand même Priam, issu de Dardanos, offrirait ton poids en or, non, ta mère ne pleurera pas sur la couche funèbre celui qu elle a enfanté, mais tout ton corps deviendra la proie des chiens et des oiseaux. » — « Tu es bien tel que je te connaissais, répond Hector, et je ne devais pas te persuader : tu as dans la poitrine un cœur de fer. Prends garde seulement que je ne suscite contre toi la colère des dieux au jour où, tout brave que tu es , tu périras près des portes Scées sous les coups de Paris et d'Apollon-Phébus. »
Telle est l’action de l'inflexible destinée: triste, cruelle, mais pleine de grandeur. Sa puissance domine tout, et les troubles du malheureux Hector, et la passion de son vainqueur qui, au milieu de sa victoire même, entend prononcer son propre arrêt. De même Patrocle, en expirant sous la lance d’Hector, lui prédisait naguère sa fin prochaine. Ainsi s’établissent entre les deux plus illustres champions de la Grèce et de Troie de pathétiques correspondances : leurs destinées se ressemblent- et s’appellent l’une
L'HOMME DANS HOMÈRE
l'autre comme les effets d’une même loi qui les précipite à leur perte par la gloire. Mais du moins cette gloire reste entière, et leur héroïsme croît en proportion de la nécessité même qui pèse sur lui sans parvenir à l’étouffer.
Voici les deux termes entre lesquels s’agite la vie glorieuse d’un héros d’Homère : au principe la misère d’une destinée qui pèse sur lui irrévocablement, à la fin la grandeur morale à laquelle il atteint par la lutte et par la passion. L’exemple le plus frappant de la misère originellement attachée à la condition humaine est dans la scène sublime du vingt-quatrième chant. Quand Priam a pénétré la nuit dans la tente d’Achille et qu’il lui est apparu tout à coup à la fin de son repas solitaire, quand il a baise ces mains meurtrières qui lui ont ravi tant de fils et viennent d’égorger le plus cher de tous, quand, par une inspiration divine, il s’est écrié prosterné et suppliant : souviens-toi de ton père!... une émotion irrésistible s'empare de ces deux hommes. Priam est tout à l’effort hors nature que tente sa tendresse paternelle et à son désir d’obtenir le corps de son fils; et la grande âme d’Achille est vaincue par le respect et par la pitié. Il mêle ses larmes à celles de ce vieillard qu’il voit à ses genoux, et, songeant à cette incurable affliction et à la sienne propre, il s’élève à la pensée générale de. la destinée humaine; il ne voit plus dans cette rencontre avec le père de son ennemi le plus détesté que le rapprochement de deux grandes victimes du sort :
« Ah ! malheureux, certes tu as supporté dans ton coeur de grands maux. Gomment as-tu pu venir seul vers les vaisseaux des* Grecs, pour chercher la pré-
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sence d'un homme qui t'a tué tant de fils valeureux? Assurément tu as un cœur de fer. Mais allons, assois-toi sur ce siège; et, quelque affligés que nous sovons, laissons reposer nos chagrins dans notre âme; car on ne gagne rien aux tristes gémissements. Les dieux ont destiné les malheureux mortels à vivre dans la douleur, tandis qu’eux-mêmes sont exempts
de tristesse » (Les mieux traités parmi les hommes
obtiennent pour leur part un mélange de biens et de maux.) « C'est ainsi qu'à Pelée, depuis sa naissance, ils ont fait des présents magnifiques : ils l’ont comblé entre tous, les hommes de richesses et de prospérité, ils l’ont fait roi des Myrmidons, et, mortel, il a reçu d'eux pour épouse une déesse. Mais la divinité lui a aussi imposé un mal : il n'a pas vu croître dans sa maison une nombreuse et puissante postérité; mais il n’a qu’un fils destiné à mourir avant le temps; et je ne soigne même pas sa vieillesse, mais, bien loin de ma patrie, je suis ici dans la Troade , pour ton malheur et pour celui de les enfants. Et toi aussi, vieillard, on dit qu’autrefois ta fortune était éclatante »
Ainsi lui-même, le vainqueur d'Hector, il n’est que l’instrument des cruautés du destin, qui pour cela ne l’épargne pas : faite souffrir en souffrant lui-même, voilà le prix de sa gloire. Il se soumet à cette loi inexorable, et du moins en tempère la dureté par un moment d’émotion compatissante. Ce n'est pas que sa vengeance soit rassasiée et que sa colère ne gronde encore dans son sein toute prête à éclater; mais il faut céder à l’ascendant de l’infortune et à celui de la divinité qui conduit tout. Donc il se dompte à grand’-
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peine, et, demandant pardon aux mânes de Patrocle, il place lui-même sur le char de Priam le cadavre du héros troyen. Puis, lorsqu’un lien étrange d’hospitalité s’est formé entre Priam et lui, et que le père, la première fois depuis la mort de son fils, a eu la force de prendre de la nourriture, plus calmes ils se contemplent avec une admiration mutuelle.
Tel est, en un sens, le résumé de Ylliade : un enchaînement de souffrances qui va des vainqueurs aux vaincus et des vaincus aux vainqueurs, où chaque satisfaction de la passion, chaque triomphe de l’orgueil humain est payé par la douleur et par la mojt. Si bien que la pitié de Jupiter pour les coursiers d’Achille condamnés, malgré leur origine immortelle, à vivre parmi les hommes, ne paraît que trop justifiée* : « Ah ! malheureux, pourquoi vous avons-nous donnés à Pélée, à un mortel, vous qui êtes exempts de la vieillesse et de la mort? Est-ce donc afin que vous partagiez les souffrances des hommes infortunés ? Non, parmi tous les êtres qui respirent et qui se meuvent sur la terre, il n’en est pas de plus misérable que l’homme.... »
Cependant cette image si sombre de la condition humaine n’est pas ce qui donne au poëme sa couleur dominante. Ce n’est qu’un fond sur lequel se détachent avec plus de vigueur les libres actions des guerriers resplendissants dans leurs armures et enflammés de l’amour de la gloire. En quels termes Sarpédon excite- t-il Glaucus à escalader avec lui le rempart des Grecs ? N’y trouve-t-on pas, avec le sen-