‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 35 sur 205 · Iliade, XII, 310. — 2. Olymp · texte numérisé non relu

Iliade, XII, 310. — 2. Olymp

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mourir, pourquoi voudrait-on languir immobile dans les ténèbres jusqu’à une vieillesse sans nom, étrangère à toutes les belles choses? » L’analogie des pensées est frappante.

Les héros homériques sont donc supérieurs à la destinée, parce qu’au lieu de les faire trembler, elle excite leur courage et leur rend possible le dévouement à l'honneur. S'il ne dépend pas d’eux de ne pas mourir, ils peuvent sacrifier leur vie; et ce sacrifice volontaire, en devançant la nécessité, les soustrait à sa puissance.

Mais la pensée d’Homère va plus loin. Leur lot ne se borne pas à se consumer dans une lutte contre le sort, où la noblesse de leur chute fait toute leur grandeur. Il n'v a pas séparation absolue entre les héros, voués à l’infortune, et les dieux, ministres etassociés bienheureux du destin. Un rapprochement est possible. Si les uns s’élèvent au-dessus de leur misère originelle en développant toute la noblesse de leur nature, les autres ne s'en tiennent pas à un rôle oppressif, dont la continuité les dégraderait plus que leurs victimes. Entre les héros et la divinité, il se forme un lien moral au profit de leur grandeur commune. lei il est nécessaire de compléter l’Iliade par V Odyssée.

Déjà dans la grande épopée guerrière la divinité s’honore par quelques traits d’une bonté à la fois digne et compatissante. Ainsi les dieux s’émeuvent à la vue des outrages infligé» au cadavre d’Hector, cette noble et pieuse victime du patriotisme, lis veulent qu'au moins ses restes soient rendus aux siens et reçoivent la sépulture, suprême consolation qui eslsen-

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tic même des morts et qui seule adoucit l'affliction de la famille/ Mercure descend de l’Olympe pour guider pendant la nuit la marche inquiète du vieux Priam et pour lui aplanir les difficultés de ce hardi voyage. Seulement, il le quitte à l’entrée de la tente d’Achille : « Il ne serait pas dans l’ordre, lui dit-il, qu’un dieu rendît ostensiblement des soins bienveillants à un mortel. »

L’ Odyssée présente des exemples encore plus remarquables de cette sollicitude délicate et réservée par laquelle la divinité s'humanise sans déchoir. Lisez dans le quatrième chant le récit du songe consolateur que Minerve envoie à Pénélope : vous ne pourrez vous empêcher d’être frappé de l’impression douce et religieuse qui est répandue sur ce morceau. La malheureuse mère vient d’apprendre à la fois le départ de Télémaque pour un voyage de recherche que sa jeunesse et le souvenir de son père rendent doublement inquiétant, et le complot qui menace son retour. C’est le dernier coup; voilà dix ans qu’elle se consume dans une attente vaine : après son époux va-t-elle perdre encore son fils? Dans sa faiblesse et son abandon, au milieu de cette foule d ennemis qui s’est abattue sur cette maison sans maître et sans défenseur, elle ne peut qu’implorer la divine protectrice de son foyer désolé. Minerve entend sa voix suppliante, et lui fait sentir son appui avec une grâce et une douceur qui s’approprient merveilleusement à ce type de femme si délicat et si pur. Un sommeil réparateur vient détendre ses membres brisés par le chagrin; puis il lui semble qu elle voit près d’elle une sœur bien-aimée, Iphthimée, quittée depuis longtemps

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et venue exprès de sa demeure lointaine pour murmurer à l’oreille de l'affligée des paroles de pieuse consolation. C’est bien en effet comme un murmure qui s’échange entre le pâle fantôme et Pénélope, vaincue par le charme de ce sommeil bienfaisant. Une sorte de nuage est étendu sur cette scène et en adoucit toutes les teintes : c’est bien le rêve avec le genre particulier de sensations qui lui est propre; on sent le mystère de ce phénomène étrange, et l’on sent aussi le mystère de l’intervention divine. Le dernier trait surtout fait ressortir ce second caractère. A peine les inquiétudes maternelles de Pénélope sontelles calmées, que sa pensée se reporte avec un admirable mouvement de nature vers l'objet habituel de ses préoccupatiens , vers Ulysse : « Et lui, ce malheureux, dit-elle sans même le désigner par son nom, vit-il encore...? — Je ne te le révélerai pas, répond le fantôme, dont la mission est accomplie...; il est mauvais de dire des paroles vaines. » Ainsi il y a des limites à la faveur divine, tous les voiles ne doivent pas s’abaisser devant des yeux mortels, et la scène tout entière se résume dans une impression de gravité religieuse.

Ce serait un plaisir de suivre sous ses divers aspects cette bienveillance officieuse et attentive que la déesse témoigne à la mère et au fils. Mais ce qu’il importe de remarquer, c’est qu elle ne leur est pas encore accordée aussi libéralement qu’à Ulysse luimême. II est évidemment placé à un degré supérieur dans la faveur de Minerve : il la reconnaît, quand les autres ignorent ou ne font que soupçonner sa présence; seul il est admis à la voir face à face dans tout

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l'éclat de sa divinité; il s’entretient familièrement avec elle. Pourquoi cette préférence? Est-ce un hasard ou un caprice? Non; il y a plusieurs raisons pour expliquer ce privilège, et la première de toutes, c’est qu’il en est digne. Voilà l’idée principale de l'Odyssée ; c’est celle du mérite appelant la récompense. Elle forme comme le ressort moral de la partie du poème la plus dramatique et la plus importante, celle où se reconnaît le plus une pensée de composition et qui est, pour ainsi dire, la plus personnelle au poète, üi colère de Neptune, par suite les erreurs d Ulysse, sa longue captivité au centre de la mer dans l' île mystérieuse de la nymphe qui cache c'est le sens transparent du nom de Calypso), enfin toutes ses merveilleuses aventures devaient appartenir à un fonds de légendes dont l’origine était devenue méconnaissable sous le travail séculaire de l’itn a"ination hellé-

nique. Ce qui est incontestablement d’Homère, ce qui se présente avec la netteté et l'enchaînement naturel qui sont le propre de toute conception originale, c’est le drame du retour, dans lequel il a enclavé, par un trait de génie, le récit de toutes les épreuves antérieures depuis le départ de Troie. Or, dans ce champ déterminé et choisi où sa pensée était plus libre et pouvait s’exprimer plus à l’aise, s’il est une idée d’où dépende visiblement toute la suite des faits : c'est, d une part, que les hommes par leur obstination dans le mal attirent sur eux le châtiment, et, de l’autre, qu'un prix éclatant est réservé à la vertu énergique et patiente.

Le poème s’ouvre par le tableau de l insolence des prétendants. Mais, à ce moment, la divinité entre dans

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la maison d’Ulysse, et, avec elle, 1 idée de leur punition. Aussitôt la lutte s'engage entre ces hommes si nombreux et, en apparence, si puissants, et les membres de la famille qu’ils oppriment, si faibles ou si abandonnés, s’ils n’avaient pas de leur côté la protection des dieux. Le jeune Télémaque se révèle à ses ennemis comme un adversaire capable et résolu : ils complotent et tentent de le faire périr. Bientôt Ulysse lui-même, seul et caché sous l’extérieur d’un vieux mendiant, franchit le seuil de cette salle qu’ils ont envahie de leurs festins perpétuels : ils redoublent d’impudence, outragent les droits de l’hospitalité, ne mettent plus de limite à leurs excès. Mais cela même est un effet de la vengeance divine, qui déjà les saisit, jette le trouble parmi eux, les excite au mal, les frappe de vertige et les entraîne, au milieu de présages qu'ils méconnaissent, jusqu’à une chute inévitable. Tout à l’heure, dans la sécurité d’un dernier festin, le jour même où ils sc flattaient qu’un d’entre eux emmènerait l'épouse du héros de sa maison humiliée et ruinée, ils vont tous tomber sous les coups du père et du fils, tous jusqu’au doux et compatissant Amphinome, quTJlysse a essayé de sauver, mais que la déesse a rendu sourd à ses avis, parce qu’ayant été mêlé au crime il ne pouvait rester en dehors du châtiment.

Le massacre des prétendants est une expiation à laquelle président, en juges inexorables, les grandes divinités qu'invoquaient Pénélope et Télémaque* : Jupiter, Minerve et Apollon, le dieu de l’arc, dont on

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