I.' HOMME DANS HOMfcRE
tondait en pleur». Comme sur les cimes solitaires de^ montagnes fond, sous le souille d’Eurus, la neige qu’y a répandue Zéphyre, et en fondant elle remplit jusqu’aux Lords le lit des fleuves : de même les belles joues de Pénélope se fondaient dans les larmes, et elle pleurait son époux assis à ses cotés. Ulysse avait pitié dans son cœur de la douleur de sa femme, mais ses yeux restaient immobiles dans ses paupières comme s’ils eussent été de corne ou de fer » Enfin le triom-
phe lui-même, auquel Minerve assiste et préside, elle veut qu’il soit acheté par une vraie lutte, par des craintes et par des périls.
Tant d’épreuves ont enfin leur récompense : une victoire prodigieuse d’Ulysse sur ses ennemis, le rétablissement dans sa maison et dans son royaume, enfin, lorsqu’une sorte de pèlerinage expiatoire dans une contrée lointaine et inconnue l'aura réconcilié avec Neptune, une vieillesse heureuse et tranquille. 11 est à remarquer combien cette dernière partie de la légende d’Ulysse, telle qu elle est annoncée par Homère, est à la fois conforme à l'antique esprit religieux et d’accord avec la pensée principale du poème. Un grand dieu s’est trouvé offensé : la cause, l’imprécation lancée par le Cyclope à la suite du supplice légitime de ce monstre, semble en contradiction avec tout principe de justice, et d’ailleurs les retards et les dangers du retour d’Ulysse ont été une vengeance suffisante. Mais ce raisonnement ne vaut pas; il y a là un mystère que l’homme ne peut discuter, et que le Grec du temps d’Homère ne s’avisait même pas de soumettre à son examen : il faut une expiation, sous une forme et suivant des rites détermines, pour que
ET DANS HÉSIODE
retrouve, avec su pureté, le droit de jouir d’une félicité complète. Mais aussi rien ne troublera plus la sérénité de ses dernières années. Pour le porte de ['Odyssée, de même que la beauté morale de son caractère n'est obscurcie par aucun nuage, de même il ne doit pas périr de mort violente sous les coups d’un lils. La tradition du parricide de Télégonos, Homère ne la connaît pas ou la rejette.
Ainsi cette idée d’une relation nécessaire entre une faute et un châtiment, entre le mérite et la récompense, est profondément marquée et suivie jusqu’au bout dans Y Odyssée'. 11 est singulier d'en trouver une vue aussi nette dans une a:uvre aussi ancienne; on dirait même que cette notion s’est plutôt obscurcie dans les âges suivants. Du reste, bien antérieurement à Homère, il en existait déjà une expression encore plus frappante dans le mythe d’Hercule, cet autre protégé de Minerve, à qui ses nombreux travaux ouvrent le ciel lui-même, une fois que le feu purificateur du bûcher de l’GEta a consumé en lui tous les éléments mortels. Curieuse apothéose de 1 humanité, qui prouve à quel point le génie grec a eu de bonne heure conscience de la misère et de la grandeur de notre nature.
Cette pensée d’une justice rémunératrice est étroitement liée à celle d’une Providence, à celle tfune autorité divine qui. ne sépare pas le maintien nécessaire des lois du monde d’une sollicitude éclairée pour les mortels. Homère, dans l 'Odyssée, s’élève pres-
1 . « Ton fils ne péiira pis, di' le songe divin » Pénélope, car les dieux le trouvent innocent. » Ch. IV, ttOS.
L'HOMME DANS HOMÈRE
que à cette conception. Au commencement du pagine, Jupiter et Minerve, dans le conseil des dieux, pK’aif?sent occupés de prévenir, autant qu’il dépend d’eux, les erreurs des hommes et de relever les plus dignes des malheurs attachés à leur condition. On trouve là en germe l’idée d’une délivrance pour les misérables mortels et d’une conciliation entre les rigueurs inévitables de leur destinée et leurs légitimes aspirations au bonheur.