‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 5 sur 205 · I. Métamorphoses , IX · texte numérisé non relu

I. Métamorphoses , IX

LA RELIGION DE LA NATURE

lonnantes qui heurtent, en retombant, son bouclier : ses pieds ne peuvent le soutenir*. »

Les rhéteurs anciens admiraient les effets de rhythme et d’harmonie, les suspensions de temps, les chocs de syllabes sonores et de lettres dures, en un mot, la puissance imitative de ce morceau*. Ce mérite est en grande partie perdu pour nous; mais ce que nous sentons sans aucun effort, c’est le mouvement, la richesse, l'intérêt dramatique qu’y a mis Homère naturellement entraîné par le Ilot de ses propres idées. Achille, de sa forte main, arrache un grand orme dont les racines déchirent toute la berge et dont les rameaux touffus forment une digue sur le fleuve; puis il s’élance de ce point d’appui jusque sur la rive et vole dans la plaine avec cette agilité que la tradition a consacrée comme son attribut caractéristique. Son essor ressemble à celui de l’aigle noir, de l’aigle chasseur, dont aucun oiseau n'égale ni la force ni la rapidité; dans sa course l’airain résonne terriblement sur sa poitrine. .Mais le Scainandre le suit avec un grondement immense. Cette poursuite est extraordinaire, fantastique, et cependant le détail y est emprunté à la nature; on voit, on entend une grande inondation. « Les dieux sont plus forts que les mortels, » dit le poète : ici le dieu, c'est un élément dont la fureur triomphe des efforts impuissants d’un homme. La fuite d’Achille est haletante et désespérée; quelquefois il essaye de se retourner, mais ses bonds ne peuvent le soustraire à l’atteinte des vagues qui lui couvrent les épaules; la violence du courant que dirige

l. Iliade , XXI, 234. — 2. Denys d’Halicai nasse, De Composit. lerb. c. 16.

DANS HOMÈRE

contre lui la colère intelligente du fleuve, dompte la vigueur de ses genoux et dévore le sol sous ses pas. Lje héros se retrouve pourtant dans cette pathétique supplication par laquelle il demande à Jupiter de périr au moins d’une mort plus glorieuse, de ne pas finir misérablement comme un pâtre entraîné dans un torrent. L’Olympe a entendu sa prière, et voici que, ranimé par Neptune et par Minerve, il fait face à son ennemi, il oppose droit au courant des élans irrésistibles et avance victorieux à travers la plaine, où nagent dans les eaux débordées les armes et les cadavres. Mais le Scamandre ne se reconnaît pas vaincu; soulevant scs flots avec une furie nouvelle, il appelle à son aide son frère le Simoïs : écoutez avec quelle éloquence étrange, où les sensations physiques donnent comme une saveur particulière à l’âpreté de la passion :

« .... Gonfle tes courants avec l’eau de tes sources, joins-y toute la force de tes torrents, dresse de grandes vagues et entraîne avec fracas les troncs et les rochers, afin que nous arrêtions cet homme indompté qui triomphe en ce moment et respire une audace égale à celle des dieux. Mais je réponds que ni sa force ni sa beauté ne lui serviront de rien, non plus que ses armes brillantes qui resteront tout au fond de mon lit cachées dans la vase; lui-même, je l'envelopperai de sable, j’amasserai sur lui des monceaux de gravier, et les Achéens ne réussiront pas à recueillir ses os, tant sera épaisse la couche bous laquelle je les aurai cachés! 11 trouvera ainsi un tombeau tout fait, et les Achéens n'auront pas à s'inquiéter d’un tertre funéraire quand ils voudront l’ensevelir. »

LA RELIGION DE LA NATURE

11 dit, ot agitant ses lames bouillonnantes, il lance contre Achille une masse grondante d’écume, de sang et de cadavres. La vague noire du fleuve, nourrisson de Jupiter, se dressa au-dessus du fils de Pelée et l’entraîna. Junon, émue de son péril, poussa un grand cri.... »

Les formes lentes et convenues de notre langue, qui s’est faite loin de tous ces grands spectacles de la nature familiers aux Grecs, se prêtent mal à rendre l’exactitude précise et la riche harmonie de la peinture d'Homère. C’est en présence d’un débordement, ou même aussi au bord de la mer, car le poêle agrandit assez son tableau pour que cette assimilation soit possible, c’est sous l’impression directe de ces scènes grandioses, qu’il faudrait lire sa description.

Cette fois, c’est Junon qui va secourir Achille, et cette intervention sera la source de nouveaux effets, car Junon est une des deux plus grandes divinités de l’atmosphère, et, comme telle, l'agite ou le calme à son gré. Elle excite son fils Vulcain à opposer scs flammes aux progrès du Xanthe, son adversaire désigné dans la bataille des dieux : « Moi-même, ajoutat-elle, j'irai faire lever Zéphyre et le rapide Notus et susciter de la mer un violent ouragan qui consumera les tètes et les armes des Troyens en propageant la flamme pernicieuse. » Et elle recommande à Vulcain de dévorer la végétation des rives et les ondes mêmes du fleuve sans trêve ni pitié, jusqu’à ce qu’elle élève en criant sa voix retentissante. Cette voix retentissante, n’est-ce pas celle de la tempête qui domine de son bruit immense une lutte furieuse entre les élé-

DANS HOMÈRE

ments déchaînés, l’eau dont nous avons vu la puissance et le feu qui la dompte, et qui fait ainsi succéder, dans cette plaine ravagée par la guerre et par tous les fléaux conjurés, aux effets de l’inondation les effets de l'incendie?

C’est au milieu de ces troubles de la nature divinisée que le héros de l'Iliade reparaît sur le champ de bataille. L’imagination d’Homère les rapproche, les accumule; aussi, à deux reprises, l’homme semble sur le point d’être écrasé par l’immensité des forces qu’il défie; mais il fait lui-même éclater dans cette lutte surhumaine sa passion et son indomptable énergie. Tel est en général dans les combats le guerrier d’Homère, déployant toute son activité physique et morale , mais sentant toujours tout près de lui ses dieux, invisibles ou déguisés, qu’il reconnaît dans les mouvements de son âme comme dans les apparences ou dans les accidents du monde extérieur. Cette mêlée furieuse, cette clameur immense qui s'élève au ciel dans des flots de poussière et au milieu des scintillements de l’airain, il y a un moment où, enivré et ébloui, il les personnifie dans une divinité : c’est Mars, blessé, dont la voix éclate comme les cris de dix mille hommes, et dont le corps gigantesque remonte vers l’Olympe, semblable à la noire vapeur que produit dans l’air embrasé le souffle violent du midi'. Un météore traverse le ciel et semble se précipiter sur la terre : c’est Pallas qui descend rapide et brillante au milieu de la stupeur des deux armées*. Ces nuages qu elles voient sur le sommet de l’Ida, leur

Page 1