Trar. el jours, v. 90 et suiv. — 4. Iliade, XXIV
L'HOMME DANS HOMÈRE
objet d’opprobre : ia faim mauvaise et dévorante le poursuit sur la terre divine; il erre en butte aux mépris des dieux et des mortels. » Pour aucun Jupiter ne puise exclusivement dans le tonneau des biens, et le plus favorisé a toujours une part d'infortune. Les dieux sont par excellence les êtres à la vie facile', tandis que les hommes sont voués à la peine. C’est une des idées fondamentales de l’ancienne poésie religieuse. Dans l’hymne à Apollon Pylhicn, les Muses, pour charmer l’Olympe, « chantent les biens infinis des dieux cl les souffrances des hommes : comment ceuxci, par la volonté des dieux immortels, vivent ignorants et faibles, sans pouvoir trouver de remède contre la mort ni de défense contre la vieillesse’. » Dans l'hymne à Ccrès, quand la tendresse aveugle de Métanire vient de priver son fils de l’immortalité : « Hommes ignorants et insensés, s écrie la déesse, incapables de discerner l’approche d’un bien de celle d’un mal ... ! 5 »
Cette pitié dédaigneuse est bien le sentiment qui anime aussi le bienveillant Jupiter de Y Odyssée, quand il s’émeut de l'aveuglement des humains : « Ah! comme les mortels accusent témérairement les dieux! Ils disent que nous sommes les auteurs de leurs maux : mais souvent ce sont eux-mêmes qui par leur insolente folie vont chercher la souffrance en dehors de la destinée *. h Ces derniers mots, qu’on retrouve aussi (jans Y Iliade, sont remarquables. Si l’on veut en préciser le sens, qu’est-ce que cette destinée, sinon la loi qui détermine d’avance le mal auquel l’homme et les
1. *Peîa îiûvre;. — 2. Hymne à Apollon, 190.— 3. 2ô‘.— 4. I, 32.
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choses humaines sont réservés? C’est une limite fatale, une cessation inévitable du bien ou de la vie. Elle ne s’occupe pas de produire la vie ou le bien : elle les détruit à l’heure marquée. Elle est donc toute négative, ou plutôt, en retournant la proposition, dans le lot humain c’est le mal qui est positif, puisqu’il est le seul qui paraisse établi par des décrets irrévocables. 11 semble, il est vrai, que le destin ait fixé pour le retour d’Ulysse un terme que la puissance de Neptune lui-même ne peut plus reculer. Mais, à proprement parler, ce terme n’est que la fin d’une influence ennemie. Sans la folie de ses compagnons, le héros serait rentré huit ans plus tôt d'ans sa maison encore libre et respectée. En punition de leur impiété, il a été condamné à ce long retard, et certes, malgré la sollicitude particulière dont il est l’objet de la part des dieux, on ne peut trouver que le châtiment soit inférieur à la faute. Cependant cette mesure dans le mal est encore une faveur, et il s’agit ici d’un mortel privilégié.
La réflexion de Jupiter prouve aussi qu’en dehors du joug de la fatalité une certaine latitude est laissée à la liberté de l’homme. Mais cette liberté est dérisoire, puisqu’elle ne lui permet que de hâter sa chute ou d’appeler lui-même le malheur qui ne lui était pas nécessairement imposé. Il est aveugle; c’est la misère de l’intelligence ajoutée à ses autres misères. Dans cette impuissance et dans cette détresse, que fait-il? Il interroge les présages, il consulte les devins; mais, comme il est voué au mal en même temps qu’à l’incertitude et à l’erreur, et que ces interprètes du sort ne peuvent lui faire de prédictions complètement heu-
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reuses, il éprouve à leur égard des sentiments contradictoires : il les écoute et se défie d’eux, il les honore et leur témoigne de la répugnance. Et en effet, il ne eroit que malgré lui au mal futur; il en veut à ceux qui l'attristent ou le troublent au milieu de sa sécurité ou de sa passion. « Prophète de malheurs, dit Agameinnon à Calchas, jamais tu ne m'as rien annoncé d'agréable, l'on esprit ne se plaît à prophétiser que le mal : jamais tu ne m’as ni fait ni réalisé une heureuse prédiction ’. «De plus, la science des devins est faillible et bornée; ils n en sont pas maîtres, et ils 1 éprouvent en particulier pour eux-mêmes : « L'augure Ennomos commandait aux Mysiens, mais il ne put par ses augures échapper à la noire Parque1. »
Il est donc vrai de conclure que l’homme se sent de tout côté arrêté par des limites : limite de la vie, limite des biens, limite de lintelligence. Le principe constitutif de sa condition, c’est l’entrave. C'est avec un intérêt profond qu’on observe chez les Grecs comment s’est fondée sur ce principe, en même temps que la plus antique morale religieuse, l’organisation primitive de la société, et comment aussi l’énergie originelle de l'homme a pu, en se gouvernant, briser en partie ces chaînes et se relever de cet abaissement.
Voyons d’abord quelles sont les puissances morales que la croyance religieuse institue et arme pour ramener l’homme dans les limites de sa condition et pour lui imposer le respect du droit.
Les effets de la grande loi d’ignorance à laquelle l’humanité était soumise, s'étaient personnifiés dans
. Iliade, I. 100. — •>. Iliade, 11. 8ô8.
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la déesse Até, dont il faut conserver le nom grec à cause de la complexité de l’idée qu’elle représente. Até, c'est l’égarement funeste, l’aveuglement et ses conséquences pernicieuses. Métanire est sous son influence, quand elle interrompt les purifications mystérieuses qui allaient donner à son fils l'immortalité*. Un jour Até a troublé l’esprit de Jupiter lui-même, qui s’est laissé surprendre par Junon au moment de la naissance d’ Hercule et n’a pas su réserver le sceptre au plus grand de ses fils terrestres. Depuis ce temps, chassée du ciel, elle tourmente et afflige les hommes. Elle les abuse, et, par l’erreur, les pousse au mal, qui appelle sur le coupable la punition. Ce (jui l’aide le plus dans son œuvre malfaisante, c’est la passion insolente et hardie toujours prête à franchir les bornes légitimes, toujours disposée à l 'injure orgueilleuse *. C’est pour cela qu’Até est dépeinte par le poète comme forte et agile : « Ses pieds sont tendres, car elle ne touche pas le sol, mais elle s’avance au niveau de la tète des hommes. » Elle parcourt ainsi rapide toute la terre, égarant et enchaînant les mortels. Ceux qui lui sont livrés ne s’appartiennent plus; ils courent, aveugles, éperdus, au crime et au châtiment’. Telle est celte redoutable fille de Jupiter, qui, en qualité de régulateur du monde, a créé lui-même et consacré sa puissance.
Até est une expression générale de la double nécessité qui fait faillir et qui dompte l’orgueil humain. Elle est à la fois le principe et la punition du mal.
J. Hymne o Cérès. ‘JÏ7, 'i.V). — î. T6pt;, de vintp , comme outrage de outre. — 3. Iliade, IX, âOo; XIX, 91.
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Cette co ni ru in le qui s’oppose au\ transgressions, se présente sous lieux autres formes, mieux déterminées et plus sensiblement morales: le Serment et l'Imprécation.
Le Serment, c’est à l’origine le contraire de l’Injure1. (l’est l’obstacle mis à la violence par un pacte consenti et obligatoire. Le Serment a une très-grande puissance dans les idées et dans les mœurs des anciens Grecs. Il enchaîne les dieux et les hommes, c’est-à-dire le monde entier; il établit l’ordre universel et fonde, sous la sanction religieuse, la société humaine. La violence et les appétits des hommes passionnés et barbares, de même que l'expansion furieuse des forces indisciplinées de la nature, menaçaient de prolonger indéfiniment le désordre : un traité est intervenu, un engagement solennel et volontaire. Cette promesse libre et sainte, c'est le Serment. Il lie donc d’abord- les dieux au nom des puissances primordiales, bases ou éléments primitifs du monde, qui, de sa surface qu elles enveloppent et de ses entrailles où elles habitent, veillent éternellement sur ses lois, dont elles ont la science et la garde. On se rappelle les grandes et religieuses formules qn’Homère nous a conservées *. Le Serment lie ensuite les hommes, en joignant au nom de ces antiques divinités celui du roi de l’Olympe; et il les fait ainsi rentrer dans l’ordre universel, en môme temps qu’il préside à leurs premiers rapports entre eux. 11 est la barrière qui arrête les empiétements cl assure ainsi 1 exercice mutuel des
J. ~Opxo; , scrmevl, comme rËpxc>:. harrière, «sien rapport d'étymologie avec cijY*». refentr. — 2. Voir page 64.
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1 là
droits; il est, de plus, dans le vague des idées. morales, un principe fixe auquel s'attache la conscience.
Qu’est-ce alors, en effet, que le sentiment de la justice? C’est quelque chose de trop indécis et de trop flottant pour donner une règle de conduite. Le monde est livré à l’empire de la ruse, plus encore peut-être qu’à celui de la violence. La ruse est à la fois une arme et une jouissance dans ces temps de barbarie. Tous en usent dans toutes les situations. Non-seulement le faible trompe le fort, ce qui peut paraître à la rigueur excusable comme moyen d’égaliser la lutte; mais le fort trompe le faible. Bien plus, on trompe sans nécessité et sans profit, pour la satisfaction de tromper; on s'applaudit de l’illusion d’autrui. Ulysse, ce type de sagesse, est passé maître dans l’art des discours artificieux et des fictions. Quelque difficulté qui le surprenne, il n’est jamais embarrassé; son imagination est inépuisable; il semble prendre un plaisir d’artiste à développer avec aisance ses mensonges improvisés, en y, mêlant la mesure de vérité qui les rendra croyables et sans perdre de vue dans ses détours le but où il vise. Pourquoi s’en étonnerait-on? N’est-il pas le petit-fils de cet Autolycus à qui Mercure, le dieu des larcins hardis et des mensonges effrontés1, avait donné, comme faveur particulière, « une supériorité sur tous les hommes dans l’art de voler et de nier avec serment le vol accompli*? » Ulysse cependant ne va pas, comme Mercure et comme son grand-père Aulolycus, jusqu’au parjure; mais il ment avec une pcrfec-
1. On se rappelle de quelle manière expressive et spiriluelle le poète de l’hymne homérique attribue ce caractère au dieu de Cyllcnc dès sa naissance. — 2. Odyssée , XIX, 395.
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lion qui ravit sa divine patronne : « II serait bien habile et bien astucieux, lui dit-elle en souriant et en le caressant de la main, celui-là, fût-ce même un dieu, qui te surpasserait en ruses de toute sorte*. » Et elle, vient elle-même de se plaire à l’abuser: au moment où il touchait enfin le sol de sa patrie, elle a répandu un nuage sur tous ces objets si familiers à son souvenir et à sa pensée; elle en a ainsi changé l’aspect et l’a rendu le jouet d’une illusion , puis elle est venue l’éprouver sous un déguisement. Voilà le mensonge et la ruse élevés presque au rang de vertus et, à tout le moins, divinisés.
Contre un mal si enraciné dans les idées et dans les mœurs, que pouvait toute seule la justice? Le Serment, consacré par la religion, lui vient en aide et lui donne la force qu elle n’a pas par elle-même; et de cette façon s’inaugure le règne du droit sous les auspices des redoutables divinités de la nature. Nul n’échappe à leur pouvoir. Le dieu olympien qui s'est parjuré par l’inviolable Styx « gît inanimé pendant une année entière. Jamais l’ambroisie ni le nectar n’approchent de ses lèvres; mais, sans souffle et sans voix, il gît inanimé sur sa couche, accablé par un lourd sommeil*; » et c’est seulement au bout de neuf années d’épreuves de plus en plus pénibles qu’est levée l’interdiction qui l’exclut du séjour des immortels. Ces supplices auxquels peuvent être soumis les dieux, dépouillés de leur divinité et d’abord condamnés à une mort temporaire, sont l’image des peines infligées après la vie aux parjures humains par les puissances infernales, et