CHAPITRE IV
DU SENTIMENT DE L’HARMONIE ET DU SENTIMENT DRAMATIQUE DANS LES COMPOSITIONS D’HOMÈRE.
La religion d’Homère et d’Hésiode est humaine, harmonieuse, dramatique; leur poésie est revêtue de ces mômes caractères. — Des qualités de composition dans Homère. Exemples : la rencontre d’Ulysse et de Nausicaa dans l'Odyssée ; la seconde entrevue d’Achille et de Thétis dans l'Iliade. — Quelques mots sur la composition générale des épopées homériques. De l’argument tiré de la comparaison des littératures. La réunion de Ràma et de Sita dans le Ramayana rapprochée de la reconnaissance d’Ulysse et de Pénélope dans l'Odyssée.
S’il est une chose qui ressorte de toutes les observations qui viennent d’être présentées, c’est sans doute que les grands poèmes d’Homère et d’Hésiode sont à la fois religieux et humains. La religion fournit ou élève le sujet; l’élément humain le vivifie. Telle est même l’importance de l’élément humain, qu’il détermine et constitue en grande partie l’élément religieux. Là est le trait distinctif des croyances, de la poésie et en général du génie grec; par là s’explique comment laGrèce s’est trouvée naturellementdestinée à devenir la vraie patrie du drame. Les premiers grands
DES QUALITÉS DRAMATIQUES DE COMPOSITION, ETC. 135 efforts de la pensée poétique ont été, non des hymnes, mais des épopées; non des adorations enthousiastes de l’homme qui s’oublie lui-même dans le sentiment des perfections et de la puissance divines, mais des glorifications de l’activité humaine. Quand elle a essayé de concevoir la constitution de l’univers, elle ne se l'est pas représentée comme un fait accompli en une fois, immense et écrasant pour 1 intelligence, comme l’acte unique d’une création organisatrice, comme un ensemble complet dès le premier jour devant lequel l’àme n avait plus qu’à se confondre dans une pieuse contemplation : elle l’a réduite en récits, elle y a vu une suite d’actions, elle y a introduit les idées et les formes qui sont propres à 1 humanité. Quelque pénétrés d’ailleurs qu’aient été les Grecs des impressions de la nature physique, quelque sincère ou élevée qu’ait paru leur foi, qu ils aient pensé à la condition de leurs dieux ou à celle de l'homme, un instinct les a poussés à se mettre eux-mêmes, involontairement et sans le savoir, en première ligne, et, en dépit de toutes les entraves imposées par le sentiment religieux, à faire éclater jiartout l'invincible énergie de leur intelligence.
Voyez ce que c’est dans Homère que le culte de la nature. Elle y est incontestablement adorée, soit dans ses effets matériels, soit dans les représentations de ses éléments et de ses forces qui sont devenues des dieux. Mais cette nature qui s’impose avec tant de force aux sens et à l ame de l’homme, subit ellemême l’intluence de son adoration au point de s’animer et de se modeler à son gré : elle se mêle à ses luttes et partage son émotion, ou bien elle se façonne
136 DES QUALITÉS DRAMATIQUES DE COMPOSITION à la ressemblance du type humain et elle va jusqu’à en reproduire la forme extérieure et les conditions morales dans des personnes divines où elle ne subsiste plus qu'à l'état de principe latent ou indistinct. Ainsi le monde divin, qui comprend la nature et les dieux proprement dits, se concentre par la sympathie ou par l’imitation autour de l'homme actif et intelligent, comme autour d'un foyer de vie.
La Théogonie d'Hésiode lui-même n'est autre chose que la vie humaine transportée dans le monde divin. Une succession de générations et de luttes, voilà la matière de cette histoire religieuse, et les lois qui en conduisent le développement sont des conceptions raisonnables de l'esprit humain. Cette production immense et désordonnée d’où sortent les premières époques de l’univers, se détermine et se régularise de plus en plus', en se rapprochant de la figure de l’homme; les monstres disparaissent, les corps se réduisent et se proportionnent, et chaque révolution nouvelle est marquée par l’avénement d’un progrès vers Tordre matériel et vers l’ordre moral. Enfin la période des grandes luttes se ferme, et une crise suprême, après avoir brisé toutes les résistances, établit l’harmonie universelle : les grands êtres primordiaux, qui comprennent toutes les substances, et, avec eux, tous les autres êtres reçoivent chacun sa place et sa fonction dans une organisation que maintient la puissance modératrice du roi des dieux. Le système religieux d’Homère, sous des formes moins arrêtées, présente le même résultat : un principe d’ordre et de souveraine harmonie, dominant les conllits secondaires qui seuls agitent encore le monde organisé.
DANS HOMÈRE
Qu’est-ce que l’homme lui-même dans cet ensemble? Le sujet d'inconciliables contradictions et île combats sans fin; et pourtant l’idée de conciliation et d’harmonie est sortie de son intelligence et de scs besoins. Mélange de faiblesse et de force, de timidité et d’audace, de misère et de grandeur, il est l’objet perpétuel de la sollicitude et de la jalousie des dieux qui ne semblent exister que pour lui. Ces dieux sont à moitié formés d’une émanation de sa propre substance, mais au début ils ne semblent s’être détachés de lui que pour le dominer et pour l’opprimer. Cependant il les vénère, parce qu’il porte en lui- même un sentiment religieux, puisé d’abord dans les grandes et mystérieuses impressions de la nature qui sont inséparables de leur essence, et aussi dans le respect d’un ordre supérieur qui lui paraît consacrer leur empire, dont, il reconnaît la nécessité. Qu’est-ce donc que sa destinée? L’impuissance, l’erreur, le mal , le mal physique et le mal moral, et, d’un autre côté, il n’est pas condamné à une aspiration toujours vaine vers un bien dont sa noble nature renferme l’ instinct et le germe : il a aussi dans son lot l'héroïsme et la gloire qui divinisent, il a l’énergie qui affranchit par l'effort et conduit au bonheur par la vertu. C’est ainsi qu'une satisfaction est donnée à ses désirs et que le calme peut se rétablir dans son Ame.
Rien n’est pins dramatique que ces conceptions. L’organisation du monde obtenue par une série de luttes et par la soumission violente et providentielle de toutes les forces cpi’il renferme, est un drame plein de grandeur. Mais surtout quelle image dramatique que celle de la condition humaine! Sous l’action
138 DES QUALITÉS DRAMATIQUES DE COMPOSITION constante de la divinité, ce sont de perpétuelles alternatives de crainte et de confiance, d hésitations et d’elans passionnés, d’angoisses et d’espérances; et dans ce flot mouvant de la vie se distingue un principe de volonté qui, en attestant l’activité propre de l’homme, ennoblit ses efforts. Enfin, au terme de ces agitations, s’entrevoit par moment un idéal de grandeur ou de sérénité, qui donne un sens et un but aux combats qui se livrent en lui. Cette lutte contre la destinée, dont les principes sont immuables, mais qui n’a pas prise sur l'homme tout entier, ces efforts inquiets et quelquefois triomphants pour échapper à son étreinte, c'est la matière éternelle du drame humain, c’est ia source des plus profondes émotions qui soient dans notre nature. N’ont-elles pas déjà presque toute leur force sous les traits expressifs que leur donne Homère et Hésiode, soit dans les grandes figures des héros, types glorieux et privilégiés, soit dans des représentations plus impersonnelles de l’humanité comme Prométhée, ou même aussi dans le langage d’une morale pratique où chacun peut se reconnaître?
A ce fond d’idées si dramatique répondent naturellement les qualités dramatiques de la forme, et dans le nombre, en première ligne, les grandes qualités de composition. Quel est, en effet, le mérite suprême de composition, si ce n’est de reproduire dans une œuvre d’art la complexité et l’unité de la vie1? La vie est ce qu’il y a de plus harmonieux au monde, car
1. C’est la pensée d’Aristote, dans la phrase célèbre de sa Poétique, (ch. XXIII), où il compare l’effet d’une épopée ou d'une tragédie bien com- ]>osée au plaisir que cause la vue d’un être animé, un et complet. La même idée avait déjà servi de fondement à ia dialectique de Platon dans le Phèdre
DANS HOMÈRE
c’est le rapprochement dans une action commune et comme la fusion des forces les plus diverses et souvent môme les plus opposées : il n’y a pas, en effet, d’harmonie puissante sans vigoureux contrastes. Cette belle et riche harmonie, qui ne s’obtient pas aux dépens de la force ni de la couleur, qui vient moins d’un calcul savant que d’un sentiment profond du rapport naturel et de la proportion des parties, éclate au plus haut degré dans Homère. Et certes, il n’est pas indifférent d’observer que celle de toutes les épopées primitives qui a le mieux compris ce que c’est que l’homme et ce qu’il lui faut, est aussi celle qui se distingue entre toutes par le sens de la composition. C’est peut-être que ces deux mérites tiennent étroitement l’un à l’autre, et qu’à cette source première où Homère nous force à remonter, l’harmonie de l’art qui compose la scène ou le tableau, ne se sépare pas d’une harmonie intime qui est le jeu même de la vie.
Ce n’est pas ici le lieu d’apprécier la composition de Y Iliade et de Y Odyssée. Cette question, indéfiniment grossie par les travaux accumulés de la critique , ne se peut traiter en quelques mots , et elle m’entraînerait trop loin de mon sujet. Je tiendrais cependant à marquer davantage, par un ou deux exemples, la force de ce sentiment d’harmonie qui me paraît un des traits distinctifs d’Homère. Si c’est une digression, elle a pour excuse qu elle nous met sous l’impression même du poète, et qu’elle remplace des
(p. 2G'i C.). Peut-ètie est-il bon de se rappeler à quel point ces grands esprits, qui sont comme la fleur du génie grec, étaient pénétrés de l’importance et de la vraie nature de la composition, dont la critique moderne tient en général si peu de compte tlans les œuvres grecques.
140 DES QUALITÉS DRAMATIQUES DE COMPOSITION considérations abstraites par l'effet direct de cet ensemble que forment naturellement chez lui les qualités essentielles du drame. Il faut se pénétrer avec Homère du génie de la Grèce naissante avant de prétendre en expliquer le progrès.
Prenons la rencontre d’Ulysse et de Nausicaa au sixième chant de Y Odyssée. Nous avons encore les yeux remplis du gracieux spectacle des jeunes filles, jouant à la paume, la chevelure libre, sur la rive du fleuve aux belles eaux : Ulysse, réveillé par leurs voix, sort d'un fourré épais, dans sa nudité horrible : « Il ressemblait à un lion des montagnes qui, confiant dans sa force, s'avance, battu par le vent et la pluie1,
les yeux flamboyants Il leur apparaît effrayant,
tout souillé de l’écume de la mer. Les femmes s’enfuient de tous côtés; seule, la fille d’Alcinoiis resta. » Assurément l’opposition est assez nette et assez forte; elle imprime un si grand caractère au tableau qu’on n’est nullement surpris que le peintre Polygnote eût choisi ce sujet pour orner un mur des Propylées d Athènes. Cependant, il entre dans le dessein de Minerve et du poète que la beauté du héros lui gagne la bienveillance et la protection de la jeune fille. Mais l’effet ne sera que plus complètement atteint, lorsque après avoir fait donner par compassion au naufragé les vêtements et les secours qui lui sont nécessaires, elle le verra reparaître tout brillant d’un éclat merveilleux : « Ensuite, marchant vers le rivage de la mer, il alla s’asseoir à l'écart , resplendissant de beauté et de grâce : la jeune fille Je regardait avec admiration. »