‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 52 sur 205 · DES QUALITÉS DRAMATIQUES DE COMPOSITION · texte numérisé non relu

DES QUALITÉS DRAMATIQUES DE COMPOSITION

voyons avec lui. Tout nous ramène à cette illusion. De même que dans certaines compositions musicales, sous la richesse des ornements et à travers les détours des modulations , se retrouve toujours une mélodie principale qui imprime au morceau son caractère et en reproduit l’idée primitive, de même ici il y a des retours, moins réguliers .il est vrai et plus imprévus, qui nous représentent sans cesse, comme le fond de l’harmonie générale, cette impression d'une beauté brillante de jeunesse et de fraîcheur, d’une élégance suprême, vigoureuse et noble. Nausicaa, c’est le type vivant et divin de Diane chasseresse, que nous a laissé la statuaire antique.

Une telle beauté se protège soi-même. Nausicaa ne songe même pas à se protéger : elle ne craint pas; sa pudeur est au-dessus des alarmes vulgaires. Elle attend simplement Ulysse, quand il apparaît presque nu et horrible. L'idée de la convenance ne s éveille dans son âme, qu’avec un sentiment nouveau, produit par la transformation du héros. Alors seulement elle s'inquiète des autres et d’elle même, et elle se met en garde contre la médisance. Mais comme le langage d’Ulysse lui-même est respectueux! Sans doute jamais musique plus douce n’avait caressé les oreilles de la jeune fille ; mais, si les paroles qu’il prononce montrent combien il est sensible au charme de celle qu’il implore, elles sont avant tout une prière dont il attend son salut. Il ne sort pas de son rôle de suppliant; en lisant ce ravissant passage, on ne songe ni au poète ni à soi-même; on ne voit que le héros et la jeune fille : comme elle, il est naturel et vrai. Seulement sa nature est délicate et élevée; aussi son attitude.

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ses discours, son refus de l’aide des jeunes femmes pour laver l'écume de la mer et se parfumer, tout ce qu il fait et tout ce qu’il dit contribue à l’impression chaste et pure que produit l’ensemble de celte charmante scène. Lui aussi, il parle à Nausieaa de mariage; mais c’est un souhait désintéressé, une pensée qui vient d’elle-même à la vue de cette jeunesse si brillamment épanouie, et qu’il unit avec l’idée du bonheur domestique : « Puissent les dieux te donner tout ce que ton cœur désire! Puissent-ils t’accorder un époux, une famille, et l’union, cette douce chose : car il n'y a point de félicité supérieure à celle d’un mari et d’une femme qui, unis de pensées, vivent dans leur maison.... »

Aleinoiis ne raffine pas davantage sur ce sentiment qui a tant exercé la délicatesse des modernes : dès la première entrevue, il serait tout prêt à choisir cet inconnu pour son gendre, sur sa bonne mine; c’est un signe qu'il est envoyé par les dieux. 11 blême Nausicaa de ne pas l'avoir amené franchement avec elle jusque dans le palais, comme son suppliant. Mais Ulysse s’empresse de s’attribuer la pensée de convenance qui l’a retenu en arrière à la porte de la ville. Est-ce pour excuser sa protectrice auprès d un père dont elle est l’orgueil? N’est-ce pas plutôt pour lui garder le secret et pour ne pas trahir, avec les scrupules d’une aine virginale, le sentiment qui les a fait naître ?

Il ne la revoit plus qu’une fois, pour échanger avec elle un adieu qu’elle est venue chercher. C’est quand il a fait briller sa force dans les jeux des Phéaciens, quand la supériorité de ses avantages physiques et de ses qualités morales lui concilie tous les hommages.

146 DES QUALITÉS DRAMATIQUES DE COMPOSITION Il se rend, au sortir du bain, dans la salle des banquets. Nausicaa se lient près de la porte : « Les yeux fixés sur Ulysse, elle l’admirait; et elle lui adresse ces paroles ailées: «Sois heureux, étranger; lorsqu’un jour lu seras dans la terre de ta patrie, souviens-toi de moi; rappelle-toi qu a moi la première tu dois le prix du salut. » L’ingénieux Ulysse lui répondit: «Nausicaa, fille du généreux Alcinoiis, puisse l’époux de Junon, Jupiter, qui fait retentir la foudre, m'accorder d'atteindre ma patrie et de voir le jour du retour, aussi vrai que je t’y adresserai chaque jour mes vœux comme à une divinité, car c’est toi, jeune fille, qui m’as rendu la vie »

Ainsi, finit le rêve de Nausicaa, et, en même temps, elle disparaît elle-même du poème. Cette charmante vision s’évanouit, laissant le héros à sa destinée. Tels sont quelques-uns des traits de cette fraîche et noble idylle, où la puissance et la grâce du peintre sont audessus de toute imitation : heureux privilège d’un âge et d’une race où l’art comme les mœurs unissaient l’élégance à la simplicité, où la naïveté de la peinture donnait d’elle-même une pureté de lignes et une élévation de style incomparables, où il semblait naturel que les divinités fussent présentes sur la terre, tant le réel et le divin étaient rapprochés par le lien commun de la beauté ! De telles fleurs ne pouvaient éclore qu’aux heures fortunées où la Grèce s’éveillait; le souffle de la civilisation en a séché les germes, et la critique les ternit sans en pénétrer le charme.

Quelle que soit cependant notre impuissance à tout comprendre, du moins discernons-nous à première vue ce sentiment d’harmonie dramatique qui anime

DANS HOMÈRE

dans Homère toute scène quelque peu développée. L7 liadr n’en fournirait pas moins de preuves que Y Odyssée. Bornons-nous à en indiquer une seule. Demandons-nous un instant d’où vient que lasecondeentrevue d'Achille avec Thétis, au momentoù il vient d’apprendre la mort de Patrocle, excite un si puissant intérêt. Sans doute, nous remarquerons d’abord l’expression pathétique des sentiments, mais nous n’aurons pas de peine à reconnaître que l’heureuse disposition et la proportion relative des diverses parties y sont aussi pour beaucoup. Quoi de plus touchant que les plaintes de Thétis, que sa douleur maternelle? Mais nous n’en sommes si vivement touchés, que parce qu’elles s’exhalent du fond des grottes marines, où les cris d’un iils affligé ont pénétré jusqu’au coeur inquiet de la déesse. Que Thétis s’abandonne à son chagrin en présence d’Achille, le rapprochement de ces deux douleurs pourra nous donner une scène émouvante; mais l’effet ne sera pas seulement moins simple, il sera moins grand et moins approprié au sujet principal du poème. Le désespoir d’Achille, et, dans son âme ardente, l’éclosion de ce désir héroïque qui dompte une passion funeste à tous et à lui-même par la passion de la vengeance et du sacrifice : voilà le point capital, voilà ce qui est décisif pour la cause des Grecs et ce qui nous révèle toute la grandeur du héros de \ Iliade; c’est la grande péripétie «lu poème, et c’est pour nous la source des plus vives et des plus nobles émotions.

« Que je meure à l’instant, puisque je n’ai pas secouru mon compagnon au moment où on le tuait! Il est mort bien loin de sa patrie, et il a eu besoin de moi sans que je fusse là pour le protéger. Je marcherai donc

148 DES QUAl.lTÉS DRAMATIQUES DE COMPOSITION au combat, puisque je ne retourne pas dans ma patrie, puisque je n'ai rien fait pour sauver Palrocle ni mes autres compagnons qui sont tombés si nombreux sous les coups du divin Hector. Au lieu de cela, je reste immobile près des vaisseaux, inutile fardeau de la terre, moi que n’égale dans les combats aucun des Achéens à la tunique d'airain, bien que d’autres puissent me surpasser dans les conseils. Ah! périsse la discorde! Qu elle disparaisse du milieu des hommes et des dieux, ainsi que la colcre, qui passionne même le plus sage; plus douce que le miel que l’on distille, elle se gonfle comme une fumée dans la poitrine des mortels : telle j’ai senti la colère qu’a excitée en moi Agamcmnon, roi des hommes. Mais laissons ce souvenir, quelque irritant qu'il soit, et domptons, il le faut, notre cœur dans notre poitrine. Oui, je marcherai, afin d’atteindre le meurtrier d’une tête si chère, Hector : quant à la mort qui me menace, je la recevrai quand il plaira à Jupiter et aux autres dieux immortels... »

En face de cette explosion irrésistible de sentiments magnanimes et passionnés, la nymphe ne fait plus entendre qu’un doux et faillie gémissement, sur son fils plutôt que sur elle-même; elle se courbe sous le double ascendant d une nature démesurée dans sa violence et dans sa giandeur, et de la destinée, dont elle reconnaît les inflexibles arrêts, puis, triste et résignée, elle aide à l'accomplissement d une résolution qui va la priver de son enfant. Ainsi la douleur de Tliétis, cette tendre effusion d une âme pleine de sollicitude et de pressentiments, n’a été que l’introduction d'une scène d’un pathétique supérieur, de même que ses sœurs, les Néréides, qui se sont élovées avec elle

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« comme une vapeur » à la surface des flots, ne sont qu'un cadre gracieux au milieu duquel la figure d’Acliille montre en pleine lumière ses traits énergiques.

Qui donc avait révélé à Homère le secret de distribuer ainsi la lumière et de concentrer l’intérêt? Étaitce chez lui instinct ou science réfléchie? Aristote posait déjà la question sans la résoudre1. Quoi qu’il en soit, le résultat existe et nous frappe avec une évidence irrésistible. Toutes les scènes importantes sont admirablement composées en elles-mêmes, et de plus leur composition particulière semble subordonnée à la composition générale de chaque poëme. lai rencontre d’Ulysse et deNausicaa n’est pas un épisode introduit au hasard : il sert efficacement, quoi qu’on en ait dit, au retour d’Ulysse, il n’en laissa point oublier la pensée, et, si la première moitié fait briller d un bien doux éclat la fille d’Alcinoiis, il tourne en définitive au profit et à l’honneur du héros de Y OJysscc. Dans l’entrevue d’Achille et de Thétis, le sentiment dont l’expression produit en nous l’émotion dominante, sera le ressort même de l’action pour toute la dernière partie du poème : la peinture îles exploits d’Achille, la mort d’Hector et les magnifiques scènes auxquelles elle donnera lieu, n’en seront que les conséquences. Il se trouve ainsi que Ylliutlc et Y Odyssée forment chacune un vaste drame dont les principales parties sont en rapport avec le tout, il arrive que ce mérite de composition harmonieuse qui éclate dans les détails est aussi le caractère général de l’ensemble. Qu’y a-t-il là d illogique en soi? Nous sommes effrayés

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