I. Poct. VJ II : rtïit otà xv/yt^ r, svï'.v
150 DES QUALITÉS DRAMATIQUES DE COMPOSITION cependant de lu grandeur d’un pareil fait? C’est un prodige, pensons-nous, à l'époque presque fabuleuse où il le faut placer? Mais, explicable ou non, il existe; il existe au même titre (pie dans toute autre œuvre d’art, avec toute l'évidence que comporte l’ordre de faits auquel il appartient. Il est senti et reconnu par tous ceux qui lisent Homère naturellement et sans y chercher autre chose que ce qui s'y trouve.
11 est impossible ici, je le répète, d’entrer dans le fond de cette vaste discussion, et personne ne pourrait prétendre la trancher en quelques mots. Remarquons seulement, par occasion, combien celle impression d’harmonie est nette et simple, tandis que les difficultés et les doutes s’accumulent pour qui veut appliquera Homère les principes posés parla critique moderne. Le raisonnement et la science, quelque dépense d’esprit qu’on puisse faire, ont bientôt trouvé leurs limites, et restent séparés par un abîme du but où ils tendent. Que par l’étude de la langue et des mythes on découvre qu’il \ avait avant Homère une longue histoire de l’esprit grec, rien de plus intéressant; qu’on se représente d’abord avec Wolf toute une germination poétique, luxuriante et spontanée, éclairée par la brillante aurore de la Grèce : c’est une idée à la fois séduisante et eonforme aux probabilités historiques. Mais la question d Homère elle-même est à peine effleurée; elle reste presque tout entière. Nous sommes toujours en face de ces deux monuments de l'Iliade et de Y Odyssée, intacts et se soutenant par leur propre force contre les subtilités de notre érudition moderne comme ils ont résisté aux puérilités de la critique alexandrine; et quand nous voulons en
DANS HOMERE
expliquer lu composition , nos ailirinations sur les lois de l’esprit humain ou sur les mœurs littéraires n'éclairent que d’une lueur bien faible les ténèbres qui environnent nos recherches.
C’est qu’il y a d’abord une incompatibilité radicale entre notre nature et celle du poêle. Notre doute est un Irais du dix-huitième siècle, le moins primitif des siècles, et il s'agit d'une époque poétique par excellence, toute aux sens et à l 'imagination, toute pénétrée de la divinité, il s'agit d’un pays où la prose, la langue de la réflexion, n’a pu naître qu'après une immense période sur laquelle la poésie avait régné sans partage. Si la véritable inspiration a jamais existé quelque part, c’est sans doute à cette époque et dans ce pays; et notre scepticisme analytique est ce qu’il y a de moins propre à comprendre cette grande chose. Il tente, en l'essayant, un effort contre nature. Qui se flatterait de définir le sentiment étrange qui germe dans lame inconsciente du pâtre ou du marin ignorant et grossier, au milieu des montagnes ou de la mer, et qui s'élève du sein de cette ignorance et de cette grossièreté même comme une protestation de notre noblesse originelle? C'est la poésie à sa première source, et il est à craindre que cette source ne soit bien près de se tarir pour les érudits ingénieux qui examinent aujourd'hui avec la règle et le compas des chants nés, il y a trois mille ans, sur les rivages et au pied des montagnes de la Grèce. La science a son domaine propre; il n’est pas plus en son pouvoir de pénétrer le mystère de 1 inspiration que de supprimer à force d arguments le mystère du génie, ou, ce qui revient au même, d’en marquer exactement la mesure.