‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 54 sur 205 · DES QUALITÉS DRAMATIQUES DE COMPOSITION · texte numérisé non relu

DES QUALITÉS DRAMATIQUES DE COMPOSITION

surtout dans des conditions intellectuelles et morales dont tous nos efforts ne peuvent nous retracer que l’idée la plus imparfaite.

L’argument le plus neuf et le plus spécieux de l'école sceptique, c’est celui qu’elle fonde sur l’élude des littératures comparées. Il est curieux de retrouver chez tant de races sœurs, malgré les différences de temps, de climats et de conditions matérielles ou morales, une analogie si remarquable dans la marche de l’épopée primitive. Chez toutes on croit reconnaître deux phases : une première où, sous l'inspiration d’un âge héroïque, les chants épiques semblent naître d’eux-mêmes, impersonnels et innombrables, comme l’expansion naturelle d'une sève qui remplit les âmes; une seconde, plus ou moins déterminée, où une pensée réfléchie et conservatrice réunit, rapproche, combine et développe dans une certaine mesure, rédige enfin ces antiques chants, originairement isolés et venus au hasard, de manière à en former des poèmes plus considérables. Or, sans nous arrêter aux difficultés d’application, admettons qu'il y ait là une loi général du développement littéraire chez les nations indo-européennes : essayer ’d’y soumettre les Grecs, c’est faire ressortir avec éclat leur supériorité sur tous ces frères que la science philologique leur a retrouvés. 11 se peut qu'en Grèce comme ailleurs il ait existé à la suite de la période héroïque une période épique, dont les fruits se soient perdus dans un mouvement général de production impersonnelle et confuse : c'est une hypothèse très-plausible. 11 est certain que, seulement très-longtemps après, on a conçu et exécute la pensée de rédiger par écrit les anciens poèmes : c’est

DANS HOMÈRE

un fait dont personne ne doute plus. Mais dans l’inlervalle que s est-il passé? On ne peut raisonnablement grossir l’importance des rédacteurs du siècle de Pisistrate, au point de leur attribuer un arrangement des poëmes homériques qui équivaudrait à une composition. Il faut bon gré mal gré remonter jusqu'à la limite de cette période primitive d’invention épique. Partout, d’ailleurs, où il y a des épopées de quelque étendue, on doit se résoudre à ne pas placer trop loin de cet âge primitif la conception d’une idée d’ensemble et au moins les premiers traits de l’exécution. Hé bien, c’est ici que paraît l'avantage des Grecs sur les autres peuples. Dès l’origine, leurs deux grandes épopées existent achevées et complètes : les lignes principales y sont si bien arrêtées et la contexture en e3t si fortement serrée, qu’on peut presque affirmer qu’aussilôt après leur naissance elles sont dans leur état définitif. Chacune forme un tout qui s’impose désormais par sa propre force à l'admirat.on intelligente du monde civilisé. On ne voit pas qu elles aient pu s’accroître par un travail d’agglomération : c’est à peine si dans chacune on soupçonne avec une certaine probabilité une ou deux interpolations d’une notable étendue. On n’y reconnaît avec certitude aucune disparate qui atteste des remaniements importants d’époques différentes, aucune modification essentielle introduite par une influence politique ni, comme dans les ISiehelimgm ou dans les poëmes indiens, par une influence religieuse. Enfin dans tout le cours de ces grandes compositions régnent une perfection de poésie et une puissance dramatique que la comparaison avec les épopées étrangères rend encore plus frappantes.

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